CHAPITRE HUITIEME
iSg
de n'être point oubliée. Les détails ne m'en furent connus que longtemps après; car alors chacun, faisant sa propre histoire, n'avait ni le temps ni la possibilité de s'occuper de celle des autres. Et je reviens à la mienne.
Je n'entrais point , je passais la journée devant cette porte de prison, les pieds dans la boue que l'on y ramassait avec soin, poussée, ballottée au milieu de plus de deux cents femmes que le même sort y rassemblait. Ma lassitude était bien au-dessous de mon chagrin de ne pas voir ma tante, et je me décidai à laisser parler ma peine. Ayant remarqué un guichetier dont la figure était plus douce que celles de ses camarades, je m'adresse à lui, et lui remettant un paquet de petits assignats : a Prends pitié de moi, lui dîs-je, fais-moi voir ma tante, ma mère; vois comme je suis petite et faible, je ne puis traverser la foule qui se presse à la porte ; tiens , prends cela pour la peine de m'appeler de la première marche, comme si je devais aller chez le geôlier : qui sait, quand j'aurai passé cette première porte, si les autres seront difficiles et si ta bonté s'arrêtera là? » Il s'éloigne sans me répondre, et bientôt j'entends une voix forte crier : « La petite citoyenne Giraud. — C'est moi! c'est moil » Je m'avance aussitôt à travers bien des personnes jalouses de rester en arrière. Ah! c'était bien là oti il était permis d'attacher un grand prix à son rang! Le cœur me battait de toutes ses forces. Moi et ma corbeille, nous avions beaucoup de peine à nous tirer d'affaire. Quelques coups de coude dérangent l'équilibre de mes
petits pots, le bouillon ruisselle sur ma robe, mais je touche les marches, j'ai passé la première porte... Il me fut plus facile de traiter pour les deux autres. Mes petits assignats achevèrent de forcer le passage, et je revis cette cour, cet escalier... Comme tout cela était désiré ! que je le trouvai beau ! Je remportais une victoire; plus j'étais faible, plus j*y trouvais de gloire. Je revis ma tante. O bonheur !
Je partageai avec elle ce dîner si secoué, si froid! Il était délicieux. Je trouvai son mobilier augmenté d'une vieille chaise qu'elle avait achetée du geôlier, et qui nous servit de table. Je passai cette heureuse journée près d'elle, ne désirant que sa présence, ne regrettant rien, ne voyant qu'elle; aussi n'étaient-ce que ses ordres réitérés qui pouvaient me décider à repartir. Je m'en revins, très à plaindre de revenir. J'aurais tout donné pour rester avec ma tante; ce désir était égoïste, mais qu'il m'était dur de retourner chez moi pour m'asseoir au coin de mon feu entre deux espions, et pour y retrouver deux autres personnes qui se querellaient constamment! Harassée de la fatigue du jour, ayant passé plusieurs heures debout dans rhumidité, poussée, broyée parla foule, et trop souvent n'ayant pas eu le bonheur de voir rna tante, oh! qu'alors la vie me paraissait pesante! La prison seule m'eût rendue libre. Je désirais habiter ce triste séjour, comme on peut souhaiter la félicité. Ce n'est que par obéissance pour ma tante, et .dans l'espoir de lui être utile, que je ne demandai pas à être renfermée avec elle.