CHAPITRE HlITIEMi
A peine éveillée, le citoyen Forêt frappait à ma porte; il murmurait de la trouver fermée, et, me faisant esclave de ses volontés , pour ne le mécontenter que dans les circonstances inévitables et importantes, je me hâtais de le recevoir. Une fois entré dans la chambre, il n'en sortait plus. Je contraignais ma douleur : il eût vu mes larmes. C'est peut-être dans cette résistance journalière à ma faiblesse que j*ai puisé des forces. La contrainte est salutaire. Dieu met dans les épreuves la semence de beaucoup de vertus. Ces vertus croissent dans le cœur sans bruit et sans éclat. Ignorées de celui qui les possède, elles le soutiennent dans sa marche et le guident à travers les dangers de chaque jour. Il avance cependant sans se douter de sa force, parce qu'il se connaît faible.
Depuis ce premier essai, j'entrai souvent dans la prison. J'avais trouvé deux ou trois bons guichetiers, qui prenaient, il est vrai, mes assignats très-volontiers, mais qui me protégeaient malgré les difficultés nouvelles qu'on élevait chaque jour entre les prisonniers et nous. Je croîs qu'on en faisait naître un grand nombre pour épuiser nos moyens; car une rigueur de plus exigeait un nouveau sacrifice. Malleval^ Durand, Placot, Meunier, se faisaient remarquer entre tous les guichetiers par la douceur de leurs manières, et beaucoup de prisonniers leur ont dû des adoucissements à leur sort. L'un d'eux m'appelait, un autre me faisait passer plus loin. Ma tante, par ses instantes prières et par ses dons, me préservait d'en être négligée. Arrivée près d'elle, j'oubliais tout, jus-
qu'aux exécutions de tous les Jours. Il m'en coûtait tant de fatigues pour y parvenir, que je n'étais plus sensible qu''à la joie d'y être. Là seulement j'avais une amie, une famille. Il faudrait avoir goûté de cet amer abandon pour en apprécier la misère et pour comprendre que je pouvais trouver la prison belle. Et quelle prison! quelle réunion bizarre offrait la société renfermée dans cette chambre! Des femmes nobles, des poissardes, des religieuses, des filles publiques, des femmes riches, de pauvres servantes, des paysannes et des marchandes d'herbes (i). Au fond de tout cela, et perdus dans le nombre, des espions dont on connaissait l'existence sans pouvoir les deviner. A cette mémorable époque, la vertu plus que jamais se montra ce qu'elle est : véritable noblesse, véritable égalité, indépendante du vice, et laissant à ses oppresseurs l'esclavage des passions et du crime.
Le grand galetas fut bientôt rempli à l'égal de la chambre. Les arrestations étaient promptes et nombreuses. Je me rappelle mesdames de Saint-Fons, de Mognat, de Montbriant, qui faisaient partie de la chambre où se trouvait ma tante. Lorsqu'elles y furent entassées jusqu'au nombre de cinquante-huit, la mesure étant comblée, force fut de loger les nouvelles arrivantes dans le galetas; j'en connus moins les habitantes. Cependant, parmi elles on remarquait
(i) J'y vis aussi une pauvre petite Anglaise de quatre ans, avec sa bonne, qui ne savait pas un mot de français; j'étais présente lorsqu'on vint les mettre en liberté.