‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 75 sur 241 · CHAPITRE HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME

madame Brochet et ses filles. En lui consacrant quelques lignes, ce n'est pas quitter mon sujet. N'est-ce pas l'histoire des malheureux que j'écris? Nous étions une nombreuse famille.

Madame Brochet fut arrêtée avec ses deux filles aînées, parce qu'elle n'avait pas voulu révéler la retraite de son mari. Elle avait une troisième fille de huit ans, qui fut éloignée d'elle pour être interrogée seule. Privée de conseils et d'amis, on espérait obtenir de son inexpérience et de sa faiblesse l'aveu que l'on désirait, et, pour y réussir, des récompenses ou des châtiments lui furent promis suivant ce qu'elle ferait. Cette jeune fille ne fut ni tentée par les unes ni effrayée par les autres. Elle déjoua leurs trames perverses en restant inébranlable dans son devoir, et ne répondit à leurs questions insidieuses que par ces mots qu'elle leur répéta tout simplement, ne se doutant pas elle-même combien elle était grande : a Je ne sais pas où est papa; mais si je le savais, je ne vous le dirais pas. » Vaincus par elle, ou respectant la force dans la faiblesse, ils la rendirent à sa mère. Ce fut près de madame Brochet que je vis M. de Beaumont, colonel du régiment de dragons alors à Lyon, et prisonnier lui-même aux Recluses. Profitant plus tard de quelques jours d'une douceur passagère, où l'on accorda aux détenus la permission de sortir de leurs chambres pendant un petit nombre d'heures, il vint renouveler connaissance avec elle. On était heureux de retrouver des figures amies dans cette foule d'étrangers inconnus les uns aux autres, et

sans rapports entre eux. J'ignore le motif de son arrestation, mais je me rappelle fort bien qu'il fut cause d'une nuit d'horreur pour tous les prisonniers. Ses soldats lui étaient restés fidèles et sollicitèrent vainement sa mise en liberté. Présidant eux-mêmes chaque jour aux exécutions, ils comprenaient mieux que personne les dangers d'une longue détention ; ils se rendirent donc tumultuairement au tribunal, obtinrent qu'on leur rendît leur chef, et coururent aussitôt à la prison pour Fen arracher. Les Recluses se trouvèrent tout à coup investies par le régiment qui réclamait son colonel à grands cris, et le salua des plus vives acclamations lorsqu'il parut. Il était fort tard. Ces bruyantes rumeurs retentirent dans l'intérieur de la prison, et tandis que les dragons, ivres d'allégresse, emmenaient en triomphe ce chef si désiré, les prisonniers, ignorant la cause de ces cris affreux, se croyaient sur le point d'être égorgés. Ce ne fut que le lendemain qu'ils apprirent tous avec joie ce qui avait produit leur terreur. Ma tante me dit simplement en me voyant : « Nous avons cru être massacrés cette nuit. Je t'avais dit adieu. »

Peu à peu il se forma de petites coteries, et Ton se fit la vie plus commode. Il parut quelques chaises de plus. Madame de Saint- Fons fut la première qui obtint d'avoir une table qu'elle prêtait à ses voisines, qui s'arrangeaient ensemble pour dîner les unes après les autres. Dîner assises à table leur paraissait un grand luxe ! On était fort exact aux heures, l'obligeance étant réciproque, ainsi que la reconnaissance.

Page 1