CHAPITRE HUITIÈME. Ï^S
Ma tante s'était arrangée avec trois dames pour faire table commune : mademoiselle Olivier (i), libraire; mademoiselle Huette, couturière, et madame Desplantes, propriétaire de l'hôtel du Midi, sur la place de Bellecourt. Cette dernière, qui possédait de la fortune, avait longtemps caché M. Desplantes dans sa maison. C'était Pofficier échappé au massacre de Pierre-Cize; Famour étant né de la reconnaissance, il Tavait épousée. Elle était en prison à la place de son mari.
Le jour oîi ma tante mangeait le dîner de ses compagnes, j'apportais de la soupe, car j'étais un supplément à la partie carrée. Sur trois dîners, on faisait des économies pour former le quatrième. Ce jour-là était pour moi le plus beau des jours. J'arrivais dès que la porte s'ouvrait, n'apportant pour tout contingent que des œufs, du sel et du beurre; je passais une journée délicieuse.
On se promenait dans le grand galetas, et quoiqu'il y eût une fort mauvaise odeur, à cause du petit cabinet qui s'y trouvait joint, l'air y était bien plus sain que dans la chambre où cinquante-huit femmes habitaient nuit et jour. Celles qui étaient placées près des fenêtres ne voulaient pas qu'on les ouvrît. On était au mois de novembre, et comme il n'y avait pas de feu, on ne pouvait guère leur en vouloir de ce refus.
(i) On* trouvait toujours chez elle les brochures défendues. Je me rappelle que nous y avions acheté le testament du roi; mais il fallait avoir le mot d'ordre pour pénétrer dans le sanctuaire.
Après la promenade et de petites causeries, on revenait à sa place s'occuper du dîner. Étant la plus jeune, on me chargeait de ce soin, et j'en éiais fort heureuse. Je viens de dire que ces dames n'avaient pas de feu. Lasses de manger froid et de respirer un air malsain, elles demandèrent un poêle; la saison devenait rude, l'atmosphère épaisse et fétide de leur chambre avait besoin d'être purifiée par le feu; on refusa leur demande, malgré l'offre qu'elles firent d'en payer les frais. Elles sollicitèrent des chaufferettes de braise, sans pouvoir l'obtenir. Enfin, on leur permit des chaufferettes de poussier de charbon, qui se garnissent toutes les vingt-quatre heures; le feu s'y aperçoit à peine; on y passe de temps en temps un fer, qui , soulevant ce poussier , en ravive le feu mourant. C'est sur cette misérable chaufferette que je plaçais les pots étroits et longs dans lesquels on apportait les aliments, forme indispensable pour en sauver le contenu du flux et du reflux de la foule; encore ne les emplissait -on qu'à moitié. Etendue par terre pour être à la hauteur de mon foyer, je soufflais ce pauvre feu jusqu'à ce que j'eusse obtenu un peu de chaleur. Il fallait s'y prendre tôt. pour dîner à midi. Du veau froid, coupé et réchauffé dans du bouillon, s'appelait un ragoût. Puis j'entreprenais la grande merveille, le mets par excellence : une omelette! On donnait ce nom fastueux à des œufs battus et mêlés avec des épinards de la veille : c'était le plat qui plaisait le plus, en raison de la peine qu'il coûtait et parce qu'il était fait sur place.