CHAPITRE HUITIEME
Le café, réservé uniquement pour le déjeuner, s'apportait déjà mêlé avec le lait, et sucré avec une mauvaise espèce de cassonade mielleuse et couleur de suie. Le sucre était trop cher pour nous.
Ma tante avait Tair de prendre avec plaisir ce misérable café. Elle était si reconnaissante des moindres soins dont elle était l'objet, qu'il ne lui échappait jamais la plus légère observation, trouvant tout bien ou bon.
Tous les deux jours on leur distribuait le pain, et chaque matin on emplissait leurs cruches d'eau fraîche. Celles qui ne pouvaient en payer la peine n'en recevaient pas; les riches en faisaient l'aumône aux pauvres : c'était bien le verre d'eau de l'Évangile, On leur donnait, je crois, tous les quinze jours, de la paiUe prétendue fraîche. Chaque personne en recevait un clin; ils nommaient ainsi ce qu'on peut en tenir dans les deux mains. Ce peu de paille était bientôt broyé par l'usage qu'on en faisait; aussi les femmes pauvres réunissaient -elles plusieurs clins ensemble pour s'en faire une couche moins dure, où, reposant pressées les unes contre les autres, elles trouvaient un pénible sommeil. Le soir, lorsque les préparatifs de la nuit étaient faits, la chambre offrait l'aspect d'un vaste lit de camp, couvert de matelas ou de paille, et ne laissant pas une seule place vide où l'on pût poser le pied sans fouler une des cinquante-huit infortunées couchées par terre.
Ma tante, que son embonpoint faisait souffrir beaucoup , qui ne pouvait se baisser sans en éprouver de
grandes incommodités, ne se permit jamais la moindre réflexion sur ce qu'elle ressentait. Il semblait qu'elle n'eût jamais été logée autrement; uniquement occupée de mon père et de moi, sur nous seuls reposait sa tendre sollicitude. Souvent même, espérant que mon père avait rejoint Chambolle que nous supposions en Suisse, et les croyant tous les deux en sûreté, c'était pour moi seule que son cœur tremblait, pour mo qu'elle voyait abandonnée et sans appui. Ses prières ne cessaient de s'élever à Dieu, pour recommander à sa miséricorde Torpheline qu'elle allait bientôt quitter.
Ma tante ne se fit jamais d'illusion sur le sort qui l'attendait, et n'eut pas même l'espérance qui soutint ou trompa tant d'infortunés. Elle le comprit dès le premier jour, se vit dévouée à la mort, et s'y prépara sans hésiter. Les épreuves de chaque minute lui parurent comme préparatoires à ce dernier sacrifice. EUe accepta tout d'une âme soumise et résignée, et se plut dans son obéissance à la volonté de Dieu. Ménageant ma tendresse et peut-être ma faiblesse, elle m'en parla peu. Mille souvenirs sont venus depuis développer à mon âme étonnée la grandeur de ce caractère, qui se révélait souvent dans un mot, dont mon jeune âge m'empêchait alors de comprendre la force et le dévouement. Dieu seul a pu mesurer le grand cœur qu'il avait fait si généreux. Lui seul aussi pouvait le récompenser.
Maria, ces détails ne doivent point te paraître trop minutieux; s'il faut peu pour vivre , ce peu s'acquiert souvent avec peine. En regardant ce pain qui te paraît