CHAPITRE HUITIÈME. I
si commun, ce pain que ta délicatesse a peut-être dédaigné quelquefois, Maria, pense que je n^ai pas toujours pu en procurer à ma tante, que j^ai vu des jours s'écouler sans en manger moi-même; et ton père!... ton père, dans les années orageuses de sa vie, pour lui aussi des jours s'écoulèrent sans pain !
N'oublie jamais ces temps d*amertume, rappelle-les souvent à ta mémoire. Que ce souvenir t'empêche de murmurer des privations qui te seront imposées; qu'il t'empêche également d'aimer trop les charmes d'une vie commode. Ta famille, sans être fort riche, possédait assez pour vivre indépendante et jouir d'une grande aisance. La maison, habitée de père en fils depuis bien des générations , s'était fournie peu à peu de tout ce qui rend la vie agréable; un luxe modéré y avait ajouté chaque année des jouissances nouvelles, et mes premières années se passèrent dans le sein de l'abondance. Tout à coup la source tarie, desséchée, n'a laissé à la place de tant de biens qu'infortune et pauvreté; souvent même l'aliment du misérable ne me fut pas accordé. C'est en revenant vers ces temps d'épreuves que mon âme, surprise et reconnaissante, ne peut qu'adorer en silence et bénir la main puissante qui m'a soutenue dans la carrière épineuse que j'ai parcourue. Cette main divine pouvait seule être l'appui de ma jeunesse et de mon inexpérience. Avec quel amour je reconnais sa miséricordieuse protection !
O mon Dieu ! vous êtes le soutien de l'orphelin ! vous êtes son père et son espérance! Que vous êtes doux à ceux qui vous aiment et qui vous cherchent!
l5o UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.
En VOUS le pauvre trouve sa richesse; vous êtes son consolateur, et les maux de ce monde lui deviennent légers. L'injure des méchants se perd dans les airs sans atteindre jusqu'à lui. Leurs cruautés, leurs ambitions, leur vaine gloire, leurs plans orgueilleux passent comme eux. Souvent eux-mêmes ils survivent à leur puissance, à leurs propres fureurs, à leur nom. Et cependant, le pauvre qu'ils méprisaient, marchant paisiblement à travers les maux qu'ils secouaient sur sa tête, s'est avancé d'un pas égal, sans envier leur gloire et sans les maudire. Cet humble qu'ils persécutaient a vu leur grandeur s'évanouir comme un songe, et son cœur, plein de pitié, a su prier pour eux.