CHAPITRE NEUVIÈME
Fatigaes et a£9ictions de ma vie. — Mon père retiré chez madame de la Coste. — II se sauve par miracle. — Il se déguise en garçon meunier. — Je vais le rejoindre à Fontaine, chez la mère Chozières. — Histoire de mademoiselle de Sauriac.
Le pain de la prison, si l'on peut lui donner ce nom , était si mauvais qu'on ne pouvait le supporter. Une lourde pâte, mêlée de son et de pailles longues comme le doigt, entre deux croûtes fort dures, le composait. Les prisonniers recevaient tous les deux jours un petit pain de cette espèce. Ma tante, ne pouvant l'avaler, n'en mangeait pas. Je n'en avais pas moi-ihéme, et il me semblait fort dur d'accepter celui du gardien, aussi assez mauvais. Où trouver du pain? On n'en vendait nulle part. Le ciel vint à mon secours. Brugnon, ce brave domestique de mon père, dont j'ai déjà parlé, fut son organe.
Brugnon avait voulu prendre part à la glorieuse lutte, si cruellement terminée; ayant porté les armes pendant le siège, la mort eût été son partage, si notre Providence visible , notre respectable ami , M. de Gueriot enfin, ne l'y avait soustrait, à la prière de mon père, en l'inscrivant comme charretier dans les équipages d'artillerie. Il eut l'air d'arriver avec les assiégeants, et peu après il entra au service de M. de
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Montlezun , officier d'artillerie , en conservant sa paye de charretier des équipages. Jouissant par son maître de quelque aisance, et se doutant de- notre détresse, il vint m'offrir son pain de munition; il était superbe. Que je fus heureuse de le porter à ma tante ! Souvent il m'apporta aussi du lait et quelques morceaux de jambon que je recevais avec une grande reconnaissance ; enfin il se conduisit en honnête homme et en serviteur fidèle, et quoique je doive anticiper sur les temps, il est si doux de voir dès ici-bas la vertu récompensée, que je ne puis me refuser au plaisir d'achever ici son histoire.
Il y avait dans la rue Saint-Dominique une fort belle maison appartenant à une mademoiselle Chirat, fort vieille et très-riche. Sa fortune tenta un assez mauvais sujet qui n'en avait pas, mais qui n'était pas homme à la faire périr pour s'en rendre maître, moyen, du reste, qui ne réussissait pas toujours au profit de ceux qui l'employaient. II prit une autre route; une intrigue se forme ; on effraye mademoiselle Chirat : on lui persuade qu'elle court des dangers, que sa fortune est convoitée, sa vie menacée; qu'une seule manière de conserver Tune et l'autre lui reste, c'est 5e se donner un protecteur : son union avec un bon républicain mettra sa tête et sa fortune à Tabri de toute atteinte. Elle s'épouvante. Il se dévoue pour la sauver. On la traîne aussitôt à la municipalité, Tacte est dressé, signé ; elle en revient unie à son prétendu libérateur. Ce libérateur, bientôt ennuyé de sa vieille femme, autant qu'elle de son jeune mari, lui rendit la vie
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dure ; elle en fit de même. Dans cet état de choses , ils étaient tous deux malheureux, et prirent le sage parti de s'arranger à Tamiable. Mademoiselle Chirat offrit à son jeune époux une somme très-considérable s'il voulait se désister de toute prétention sur elle et sur sa fortune, à condition qu'elle n'entendrait jamais parler de lui. Notre homme, qui n'était peut-être qu'un étourdi, déjà las de son rôle, heureux d'un pareil dénoûment , accepte vite et disparaît , la laissant très-joyeuse d'être encore mademoiselle Chirat,
Cet époux de quelques jours ne reparut jamais. Ce fut pendant ce veuvage que M. de Montlezun logea chez elle ; ce fut aussi pendant les fréquentes absences de son maître que Brugnon sut se rendre utile à la maîtresse de la maison. Ayant quelque instruction et beaucoup d'intelligence, il mena fort bien les affaires qu'elle lui confia après avoir essayé de sa capacité pour de plus légers services. Peu à peu il lui devint nécessaire au point de lui faire redouter le moment du départ de M. de Montlezun. Les braves gens en liberté étaient rares. Dépourvue de conseiller, n'étant plus en état de conduire ses affaires , et craignant de retomber dans les mains d'un fripon, elle voulut le fixer près d'elle en lui faisant épouser sa femme de charge , qui possédait elle-même une assez jolie fortune. Elle y ajouta des dons fort considérables , et leur légua une charmante maison de campagne. J'ai revu depuis Brugnon dans l'aisance dont elle avait payé ses soins, et j'en ai béni Dieu. Puissent tous ceux qui comme lui sont fidèles en recevoir déjà sur la terre une récom-
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pense visible, qui fait la joie des gens de bien et raffermit ceux qui chancellent.
Ce pain de munition, le plus beau d'alors, était réservé pour ma tante. Je rapportais le sien en échange, à mes risques et périls. Si j'eusse été prise sur le fait, moi et mon pain nous serions restés en prison. Cette témérité, fruit du besoin, ne fut jamais découverte. Je remportais aussi la carcasse de la poulatde de précaution, en cas qu'on ne laissât pas entrer le dîner. Cette carcasse grillée était un morceau friand que je n'osais pas même garder pour moi , car il fallait le partager avec le citoyen Forêt, qui s'en faisait fête, étant aussi peu accoutumé à manger des volailles de Bresse qu'à s'asseoir dans un fauteuil. Cependant, on, s'habitue bien vite à ce qui est bon ou commode, et il me le prouva un jour oti, par économie, je fis acheter une huile plus commune que celle dont on se servait ordinairement pour faire des fritures. Ma chambre, qui était aussi la cuisine et la salle à manger, fut remplie d'une épaisse fumée. La citoyenne Forêt, pleine d'horreur et de dégoût, se hâta d'aller se trouver mal dans la chambre de son mari, qui courut à son secours en murmurant contre la mauvaise odeur. Il n'y eut pas jusqu'aux domestiques qui ne s'en plaignissent. Je me mis seule à table, où, la faim les ramenant tous, je me contentai de demander au vieux Forêt s'il n'avait jamais fait usage chez lui que d'huile superfine. Il balbutia des mots inintelligibles, et les fritures furent continuées.
Je ne rapporte ces détails, trop minutieux peut-être,