CHAPITRE NEUVIÈME. l
que pour faire comprendre mon existence, le genre des personnes qui m'entouraient, les ennuis et les contradictions que j'éprouvais de leur part. Hélas ! il n'est que trop vrai, les contrariétés de toutes les minutes, quelque petites qu'elles soient, sont toujours grandes. Les fréquentes altercations qui s'élevaient entre Saint- Jean et Cantat n'étaient pas la moindre de ces contrariétés quotidiennes qui nous mettaient en danger de ne pas dîner. Du reste, je voyais très-peu Saint-Jean hors des repas. Il travaillait aux démolitions. Je suppose que le désir de gagner quelque argent le porta à profiter de ce genre d'occupation offert à tout le monde, et ce désir était bien naturel, je n'en avais point à lui donner. Je faisais vendre de temps en temps des couverts d'argent ou quelques-uns des effets déposés chez madame Léger. On vendait à perte; encore fallait-il choisir les personnes auxquelles on s'adressait, et qui, tout en profitant de votre détresse pour acheter à moitié prix, étaient assez honnêtes pour ne pas vous dénoncer; car, si posséder de l'argenterie était un crime, la vendre en était un bien plus grand (i).
Je vivais assez mal d'un reste de haricots et de pommes de terre dont on faisait tout bonnement des salades. Les grands jours de régal, on mangeait des beignets de farine échauffée : c'était là la fameuse
(i) La prison ou la mort punissait ceux d'entre nous que le besoin portait à se défaire de ce qui leur appartenait. Le dénonciateur de ce prétendu vol du bien de la République en recevait, je crois, la moitié, ou du moins elle lui était promise.
l56 UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.
friture. Ce que Ton pouvait se procurer en beurre ou en légumes était pour ma tante, qui faisait maigre le vendredi et le samedi. Pour elle on réservait soigneusement tout ce que notre triste position nous permettait d'avoir de meilleur. C'était donc pour ce précieux dîner que les querelles des domestiques me faisaient trembler. Que de prières parfois étaient nécessaires! Allant de Tun à Fautre pour les calmer; leur montrant ma tante souffrant de leur division, je les suppliais pour elle de vaincre leur antipathie; car vous l'aimez, disais-je. Deux jours après, la guerre renaissait. Je le répète, que l'on me pardonne de revenir sur ces minutieuses particularités. Je peins ma vie. C'est le coup de pinceau qui complète la ressemblance, et je n'avais que quatorze ans.
Cependant, on continuait à faire des perquisitions fréquentes pour découvrir mon père. On allait souvent annoncer son arrestation à ma tante, afin que son émotion en trahît la retraite. J'étais excédée de visites domiciliaires; une des plus tumultueuses eut lieu quelques nuits après que l'on eut emmené ma tante. Vers minuit, on frappe à coups redoublés. Le citoyen Forêt, enseveli dans son premier sommeil, fait attendre; le bruit se répète. Enfin, après une toilette complète, il ouvre au moment oti la porte semblait céder à leur violence. On le tance vertement de sa lenteur. Ma porte fermée en dedans renouvelle leur fureur. Le gardien s'excuse en tremblant. Cantat, qui n'était guère plus courageuse que lui, tremblait au point que j'entendais craquer le lit de sangle oti elle reposait.