CHAPITRE NEUVIÈME. I .Sp
était seule dans le secret de sa présence. Chaque matin, elle avait soin d'enfermer mon père dans une armoire, après avoir fait son lit, afin que les autres domestiques, en parcourant librement toute la maison, pussent se convaincre qu'il ne s'y trouvait personne. Lorsqu'on se croyait à l'abri d'un indiscret, on sortait le prisonnier de sa boîte, et il passait chez madame de la Coste, dont la chambre touchait à la sienne. Quelques Jours s'écoulèrent assez tranquillement; mais M. de la Coste, qui était absent, ayant été dénoncé comme suspecta Fouché alors en tournée dans le voisinage, ce représentant du peuple ordonna aussitôt que Ton fît une perquisition dans sa maison.
Vers onze heures du soir, on sonne à la porte d'une manière inaccoutumée; l'alarme y met tout le monde sur pied. Ce bruit de maître annonce les ministres du pouvoir. On appelle mon père. Il faut le cacher mieux encore. On lève les matelas du lit de madame de la Coste; il s'y étend dans un trou pratiqué à cet effet dans la paillasse. Les matelas sont rabaissés, le lit refait; elle se couche. Je laisse à penser l'état de souffrance où se trouvait mon père. Il avait tiré son bonnet de nuit sur ses oreilles pour les garantir de la paille, et tenait ses poings fermés sur son front pour se ménager un peu d'espace et d'air. Tous ces arrangements n'exigèrent qu'un instant. C'est de la part du représentant du peuple, Fouché! On avait ouvert. Les commissaires demandent à madame de la Coste où est son mari. « Il est absent pour affaires », dit-elle. Ils lui intiment l'ordre de comparaître elle-même
l6o UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA. TERREUR.
devant Fouché. Elle résiste, elle expose le mauvais état de sa santé, parle des maux de nerfs qui la forcent à rester souvent couchée, que ses forces sont épuisées, qu'il est à la connaissance de tout le monde qu'elle ne sort jamais. C'est vainement qu'elle insiste. « Il faut marcher et non discuter », lui dit-on. A peine lui laisse-t-on le temps de passer une robe. La femme de chambre soulève à la hâté le matelas qu'elle laisse retomber aussitôt, en disant à mon père : « Nous sommes perdus. » Il ne le savait que trop ! Elle suivît sa maîtresse. Les portes furent fermées et scellées sur mon père.
Il resta dans une position affreuse, ne pouvant supporter le manque d'air, et craignant, s'il dérangeait le lit, de ne pouvoir plus s*y replacer sans qu'on s'en aperçût. Il hésita quelque temps; mais l'impérieux besoin de respirer l'emportant sur toute autre considération, il sort de cet étouffoir le plus doucement possible. Il entend du bruit; il s'arrête, il écoute : ce sont des voix d'hommes ; on chante des hymnes en l'honneur de la liberté. C'étaient des dragons, restés dans la maison, qui s'amusaient à boire. Mon père, sentant le danger de sa position, marche sur la pointe du pied^ fait l'examen des moyens de salut qui lui restent. Il en trouve très-peu. Tout est fermé, point d'issues, point de ressources. Il porta son espoir vers les fenêtres qui donnaient sur le Jardin, et tint conseil avec lui-même : « Je puis mourir de faim sous les scellés, pensa-t-îl; on peut aussi venir secrètement, avant leur levée juridique, pour enlever d'ici ce qui peut plaire aux com-