‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 83 sur 241 · CHAPITRE NEUVIEME. l6l · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME. l6l

missaires. Dans les deux cas, je suis perdu. » Craignant

donc que le manque de nourriture ne diminuât ses

forces, il résolut de ne pas attendre la nuit suivante

pour s'échapper ; il calcula encore le pour et le contre ,

choisit la fenêtre d'un petit cabinet un peu plus

éloignée que les autres du lieu où était le tapage, se

jette en bas, et ne se fait qu'une légère écorchure à la

main, quoiqu'il fût tombé sur des vitres cassées, dont

le bruit attira l'attention des buveurs. Ils sortent en

s'écriant : « D'oîi vient ce bruit? C'est sûrement lui!

c'est lui! » Mon père n'a que le temps de se cacher

sous un petit escalier, sur lequel ils se précipitent

tous, ouvrent tout ce qui reste à ouvrir, cherchent

l'auteur de ce bruit, vont et viennent, oublient ce

petit escalier qu'ils foulent de leurs pieds, et, après

avoir vomi des injures contre celui qu'ils ne peuvent

trouver, rentrent et se remettent à boire. Mon père

tint encore conseil : en restant, il ne pouvait espérer

d'échapper à une nouvelle recherche; en s'éloignant,

de quel côté porter ses pas? Il était arrivé la nuit,

jamais il n'avait mis le pied dans le jardin. Il fallait

opter; il part en se courbant jusqu'à terre pour tâcher

de gagner une allée qui lui paraît couverte. Déjà il se

flattait d'y parvenir; mais, par malheur, il avait oublié

qu'il avait son bonnet de nuit sur la tête. La lune

parait tout à coup, et sa douce clarté trahit mon pauvre

père. Aussitôt il entend crier : « Je le vois ! c'est lui !

le voilà en bonnet blanc! » On le poursuit. Il n'y

avait plus rien à ménager : il se redresse et se met à

fuir vers une vigne qui se trouvait renfermée dans cet

enclos. Le terrain allait en montant et ralentissait sa course, que ses pantoufles achevaient d'entraver. Il voyait avec désespoir la hauteur des murs de cette enceinte, mais Famour de la vie accroît ses forces, hâte sa course; il fuit toujours, bien qu^il n'aperçoive aucun moyen de se sauver. Il sent qu'on approche; des pas pressent ses pas, un dragon qui l'atteint lève la main pour le saisir, lorsque cette marche rapide et le vin qu'il avait bu le font chanceler; il tombe. Mon père touchait à l'angle de la muraille, il y découvre les restes d'un berceau de verdure, s'accroche à des branches, et, à l'aide de quelques trous qu'il trouve dans le mur, il en gagne le haut sans trop savoir comment, et se jette de l'autre côté. La vue du péril, et cet instinct de conservation dont nous sommes tous doués, développèrent en lui une vigueur inconnue jusque-là.

Les dragons, ne voulant pas faire le même saut, bornèrent là leurs poursuites. Il est à croire qu'ils craignirent qu'on ne leur fît un crime de leur maladresse, et que se promettant réciproquement le secret, ils s'en retournèrent boire et chanter. Le saut était prodigieux; néanmoins mon père en fut quitte pour un peu d'étourdissement. Il se hâte d*examiner oti il est, et reconnaît avec douleur qu'il est dans un nouvel enclos, dont les murs sont aussi élevés que ceux qu*il vient d'escalader. Il en parcourt une partie, se trouve bientôt près de la maison, et, craignant que le clair de lune ne le trahisse encore une fois, il va se tapir dans un colombier pour y attendre le jour et le triste

Page 1