‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 84 sur 241 · CHAPITRE NEUVIÈME. l · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME. l

sort qui le menaçait. Où suis-je? que deviendrai-je ? Que de réflexions cruelles remplirent ces heures à la fois rapides et lentes ! Il tressaillait au moindre bruit. Enfin le jour parut, et bientôt après il vit s'approcher une petite fille qui apportait du grain aux pigeons. Voir mon père et le prendre pour un voleur, ne fut qu'un. Elle crie, elle veut fuir; il cherche par ses signes à lui inspirer de la pitié : elle se tait et s'avance. Il lui demande alors si elle a un père, et ce qu'il est : « Il est vigneron d'ici , répond-elle. — Eh bien! allez le chercher, amenez-le-moi, sans dire à d'autres qu'à lui que vous m'avez vu. » L'enfant promit et obéit ponctuellement. Un paysan parut peu après; son air était douteux et mauvais, son aspect sinistre. Mon père, obligé de se remettre entre ses mains, affecta la plus grande confiance dans l'homme devenu maître de son sort, et, lui expliquant comment il avait eu le bonheur d^échapper à d'injustes poursuites, il le pria de lui donner un asile jusqu'à ce qu'il pût s'éloigner avec sécurité. « Ce que vous dites là peut être vrai, répondit le vigneron, mais cela ne prouve pas non plus que vous ne soyez point un voleur î si vous êtes autre chose, je n'ai pas la volonté de m'exposer pour vous : ainsi, sortez de chez moi au plus vite. » Mon père atterré eut beau lui faire des représentations, l'homme resta inébranlable. Ne pouvant émouvoir ce roc , il borna ses vœux à obtenir quelques vieux vêtements en échange de ceux qu'il portait, offrant de les faire racheter s'il parvenait à s^échapper. « Si je succombe, ils vous appartiendront,

ajoula-t-il. — Mais n*avez-vous donc pas d'argent? » répoadit le paysan, tout en examinant d'un air indécis et d'un œil d^usurier la redingote neuve de mon père. Heureusement celui-ci trouva dans une poche de côté un petit portefeuille qu^il n'y soupçonnait pas. Il ne contenait que cinquante francs. Cette légère somme acheva de déterminer son homme, qui, acceptant le marché, s^éloigna aussitôt pour aller chercher les plus mauvais de ses habits dont mon père se revêtit promptement, mais trop peu vite encore au gré du vigneron, avare de son temps et même de sa peine, car il refusa de couper les cheveux au nouveau paysan. Pour en compléter la ressemblance, mon père fut obligé de se rendre à lui-même ce service, et après avoir reçu quelques indications sur le chemin qu^il devait suivre, rhomme lui mit un échalas à la main : « Avec cela, dit-il, on vous prendra pour un vigneron ». Et regardant si personne ne passait sur la route, il le mit à la porte.

Mon père parvint sans accident à des moulins situés sur la Saône, où il se trouvait être recommandé; il ne s^ arrêta que quelques jours. Sa sûreté exigeant un lieu plus retiré, on le conduisit chez un meunier dont la demeure solitaire était dans le département de l'Ain, sur les confins de celui du Rhône. Cest là que, sous le nom de Pierre Mérier, il passait pour un bon vieux garçon meunier, fort maladroit de sa nature.

Pendant que ceci se passait, je continuais le même genre de vie. Les difficultés pour entrer dans la prison s'accroissaient de jour en jour : trop souvent je ne

Page 1