‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 86 sur 241 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

courez vite de ce côté, vous pourrez peut-être la rejoindre : elle a un corset rouge, une robe bleue; sa petite fille est sur un âne. » J'étais au bas de Tescalier qu'il parlait encore. Je ne comprenais pas trop cette histoire, mais j^allais toujours. Cantat me suit, et le vieux Forêt nous laissa partir sans faire de réflexions sur cette nourrice lyonnaise. J'aperçus bientôt le corset rouge, la jupe bleue, Tàne et la petite fille; pressant le pas, je l'atteignis promptement. Après s'être assurée que c'était bien moi, cette paysanne m'apprit que mon père était caché chez elle; qu'il était sur le point de tenter de sortir de France, et qu'avant d'entreprendre ce dangereux voyage, il désirait me revoir et par moi savoir des nouvelles de ma tante (i); qu'enfin elle était venue uniquement pour me chercher.

Cet ordre de mon père était doux et cruel. Partagée entre deux devoirs aussi sacrés l'un que l'autre , je ne pouvais me résoudre à m'éloigner de ma tante, à la priver de son unique consolation; d'un autre côté, c'était peut-être la dernière fois que je verrais mon père, et peut-être aussi avait- il des secrets à me confier. Je me résolus donc à partir, et, recommandant ma tante aux soins de Cantat, je la priai de tâcher

(i) Mon père, privé depuis longtemps de toute relation avec nous, ignorait l'incarcération de sa sœur, et ne demandait que moi parce quMl connaissait sa difficulté à marcher. Diaprés la volonté expresse de ma tante , il ignora qu'elle eût été arrêtée à sa place. Du reste , en se livrant, il ne l'eût point sauvée, et je les eus pleures tous deux.

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de pénétrer jusqu'à elle pour lui dire que le plus puissant motif de mon départ était de lui rapporter bientôt des nouvelles sûres de mon père, et lui faisant mes adieux, je suivis mon inconnue sans savoir oîi j'allais.

Je m'étais gardée de faire la moindre question sur ce sujet, en présence de la femme de chambre; ce ne fut qu'après qu'elle nous eut quittés, que j'appris que nous allions à Fontaine, beau village au bord de la Saône, à huit kilomètres de Lyon; nous n'en suivîmes pas les rives et prîmes le chemin de la Croix-Rousse. La petite Driette(i) m'avait fait les honneurs de sa monture; mais sa lassitude, que je remarquai bien vite, m'empêcha d'en profiter. L'obscurité, la pluie et ma lourde chaussure me rendirent cette course trèspénible. Le chemin très-raboteux m'était inconnu; nous allions fort lentement, et l'impatience de mon cœur s'accroissait de tous ces obstacles. Ce village, où nous arrivâmes fort tard, me paraissait au bout du monde. Enfin nous touchons au but, j'entrevois des maisons, nous traversons des rues, l'âne s'arrête. « C'est ici , me dit la bonne femme ; vous allez revoir votre père. » Nous entrons : il n'était point en bas. « Montez à la chambre haute, me dit-on, vous l'y trouverez. » Je monte à cette chambre haute : quel tableau s'offre à mes regards! que ne puis-je le peindre ! Il me retint immobile et muette de surprise à la porte.

Une jeune et jolie paysanne, le dos appuyé contre

(i) Diminutif de Dorothée.

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