‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 87 sur 241 · CHAPITRE NEUVIÈME. I · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME. I

une table, soutenait dans ses bras une femme dans tout réclat de la jeunesse et de la beauté, qui semblait s'être élancée hors de son lit dans Pinstant même. De sa belle tête penchée en arrière et appuyée sur le bras de la jeune fille, de longs cheveux noirs, épars, tombaient jusqu'à terre; de vives couleurs animaient son teint : c'était le dernier effort d'une vie qui se brise. Ses beaux yeux ne fixaient plus rien. Madeleine, ainsi se nommait la jolie paysanne, Madeleine pleurait. Elle l'aimait, elle la voyait expirer, et |X)uvait à peine supporter ce précieux fardeau. Un vieux paysan, debout devant ces deux femmes, tenait un bassin d'eau ; une lampe placée à terre éclairait parfaitement ce groupe si touchant, ce groupe que tant d'événements avaient formé de personnes si étrangères les unes aux autres !

Ce vieux paysan était mon père. Mon émotion avait en quelque sorte arrêté ma vie, et suspendait ma joie de le revoir. Ma conductrice, que j'entendis nommer la mère Chozières, vint prendre sa place près de la malade, et, lui faisant remarquer combien j'éiais lasse et mouillée, l'engagea à descendre avec moi. J'allai m*établir près d'un bon feu, à côté de mon père, et nous causâmes avant tout de ma tante. Il voulait tout savoir, et moi j'étais désireuse de connaître ce qui lui était arrivé. Notre courte séparation fournissait matière à de longs récits. Notre douce causerie dura longtemps. Les femmes enfin revinrent d'auprès de la malade qui dormait, et s'occupèrent du souper, ce qui conduisit assez avant dans la nuit; puis on pensa

lyO UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.

à se coucher. Cette grande question, assez difficile à résoudre, fut mise en délibération ; il y avait plus de gens que de lits. Je voulais passer la nuit au coin du feu , mon père n'y voulut pas consentir ; il fut décidé que je remonterais dans la chambre de mademoiselle de Sauriac, c'était la malade, où j'occuperais le lit que Madeleine y partageait avec sa petite sœur. Celle-ci eut un sac de feuilles sèches pour couchette. Les bonnes gens, qui ne se couchèrent pas, forcèrent mon père à se jeter sur leur lit, et je me rendis dans la chambre oîi je devais reposer.

Je trouvai mademoiselle de Sauriac couchée par terre; on y avait fait son lit dans la crainte que de nouvelles convulsions ne l'exposassent à tomber de plus haut. J'entrai sans bruit pour ne point réveiller. Un jeune étranger, que l'on nommait M. Alexandre, monta en même temps que moi, devant traverser la chambre pour se rendre dans un petit cabinet séparé par une seule cloison. Il s'arrête près du brasier qu'on y avait placé pour moi , et regardant la malade couchée sur le côté, et dont on n'apercevait pas la figure, il me dit : « Elle va mourir cette nuit, je le vois ; que ne puis-je aller coucher ailleurs I Je ne puis supporter l'idée de ces gémissements, de ce bruit que j'entendrai. Je n'aime pas la mort : oh ! non, je n'aime pas la morti — Que craignez- vous? lui répondis-je. Je couche à votre porte, je vous garderai. » Il rentra chez lui. Je me couchai le plus doucement possible pour ne pas réveiller ma compagne, dont la tête touchait presque à mon lit. A peine fus-je tranquille, que les

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