CHAPITRE NEUVIEME. I7I
bonnes paysannes, me croyant endormie, étendirent doucement un mouchoir sur ma tête, placèrent une lampe près de mademoiselle de Sauriac, et se mirent à réciter à voix basse les prières des morts. Je compris alors de quel sommeil elle dormait.
La bonne mère Chozières avait craint de m 'effrayer en me disant la vérité; le mouchoir étendu sur ma tête devait me cacher ce triste spectacle, et supposant que la fatigue rendrait mon sommeil profond, leur piété ne put retarder plus longtemps le tribut de leurs prières à celle qu'elles perdaient, qu'elles avaient aimée. Après avoir prié avec ferveur, elles se levèrent et sortirent doucement.
Je ne puis cacher que je fus fort émue de me voir si près de la mort et seule avec elle. Le silence, la faible lueur de la lampe, le frémissement involontaire de la nature à l'aspect de sa destruction, cette profonde solitude, tout pénétrait mon âme d'une sainte terreur. Les craintes de M. Alexandre me revenaient à l'esprit. Il avait redouté le bruit, et déjà un éternel silence reposait sur cette femme malheureuse. J'étais comme étonnée de cette mort muette. Tous les jours j'entendais retentir ses coups avec éclat. Hélas! pensais-je, ses victimes périssent sous un glaive terrible; des cris forcenés viennent m'apprendre, vers le milieu du jour, le nombre des têtes innocentes qui tombent sous la faux républicaine; à trois heures, la mitraille retentissante mutile les malheureux destinés à souffrir davantage; beaucoup respirent encore lorsqu^on les entasse dans la tombe! Je devrais être familiarisée avec la
mort, et elle m'étonne! Là, dans cet asile tranquille où J'aurais cru qu'on ne pouvait mourir, elle s'est approchée en silence et dans l'obscurité. Oh ! combien cette mort est pleine d'un saint mystère ! Que je suis près et loin de cette jeune personne déjà savante, déjà au delà des maux de la vie ! Et j'étais pénétrée devant elle d'un religieux respect. C'est au milieu de ces graves méditations que je m'endormis. Pendant la nuit je me réveillai, croyant avoir entendu remuer mademoiselle de Sauriac. Je l'espérais! Vaincue par la fatigue, je me rendormis bientôt, et, vers sept heures, me réveillant encore, je me levai promptement sans faire de bruit, veillant sur mes mouvements pour ne pas la toucher, comme si j'avais pu troubler son repos, et, marchant sur la pointe du pied, retenant ma respiration, je sortis de ce tombeau... Je ne sais si j'y dormirais encore. Mon esprit alors était familiarisé avec la mort; l'habitude de la voir lui ôtait une partie de la terreur qu'elle répand dans les âmes ; on enviait même ceux qu'un trépas paisible et ignoré dispensait de jouer un rôle sur le sanglant théâtre des exécutions.
Cette pauvre jeune personne, âgée de vingt-deux ans, avait encore des frères. Ah! sans doute ils l'auront regrettée. Elle est morte loin de ses parents, loin de tout ce qu'elle avait aimé. Une saignée l'eût sauvée peut-être; mais chez ces bons paysans, pouvait-on espérer de prompts secours? ne sait-on pas comment ils se traitent? Madeleine, leur fille, n'avait que ses larmes : elle aimait tendrement mademoiselle de Sauriac, et voici ce qu'elle m'a dit de son histoire :