‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 89 sur 241 · CHAPITRE NEUVIÈME. Ij · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME. Ij

Au commencement de la Révolution, mademoiselle de Sauriac(i) habitait, avec ses parents, un château situé en Auvergne. Une troupe de paysans révoltés s'y porta, Tenleva à sa famille et la traîna jusqu'au château d'un de ses oncles, où, par un raffinement de cruauté, ces brigands la forcèrent à y mettre le feu elle-même. Ils la ramenèrent ensuite à ses parents, mais elle avait perdu la raison et ne la retrouva plus. Cette scène affreuse avait fait sur elle une impression terrible et ineffaçable. Ayant vainement tenté sa guérison, on l'envoya à Lyon, où elle fut placée à l'hôpital, dont les médecins avaient une grande réputation. Elle y fut logée dans un joli appartement, et pendant deux ans les soins les plus assidus lui furent prodigués. Il ne lui resta de son état qu'une mémoire faible. Elle redevint douce et bonne. Ce fut alors que les médecins désirèrent lui faire respirer Tair de la campagne, et qu'un heureux hasard leur fit connaître Madeleine, paysanne au-dessus de son état par ses manières, et distinguée de tout ce qui l'entourait parce que la noblesse de son âme imprimait son élévation à toute sa personne. Mademoiselle de Sauriac se sentit attirée vers elle ; on trouva donc heureux de la placer près de cette intéressante paysanne, et elle fut mise en pension chez la mère Chozières.

La terreur planant sur toutes les têtes, on n'entendit plus parler des personnes qui avaient ainsi disposé de

(i) Je ne sais si ce nom est vraiment le sien; c'est du moins celui sous lequel nos bons paysans la connaissaient.

cette infortunée. Il est à croire que sa famille éprouva des malheurs qui la forcèrent à confier un être aussi touchant à des étrangers, à des paysans qui, il est vrai, ne demandèrent pas une pension considérable, mais qui, malgré tous leurs efforts, ne pouvaient lui donner les soins auxquels elle était habituée, et ceux qu'exigeait son état. Bientôt elle ne reçut plus des nouvelles des siens et mourut, en quelque sorte abandonnée^ dans les bras de l'étrangère devenue son amie.

Quelquefois elle parlait à Madeleine des jours de son enfance ; sa mémoire affaiblie pour tout le reste redevenait forte et active ; ces doux souvenirs y étaient gravés en traits éclatants, et son cœur y retrouvait les objets de sa vive tendresse. D'une voix attendrie et touchante, elle racontait le bonheur de ses premières années, son amour pour son père et sa mère, l'amitié de ses frères pour elle, leurs jeux, leur tris-, tesse, les courts chagrins d'alors. « Rappelle-toi ce que je te dis, Madeleine; tu dois être ma mémoire. J'en ai si peu ! spuvent je n'en ai plus ! Mes frères ne m'oublieront pas comme les autres m'oublient. Ah! s'ils étaient en France, ils viendraient me chercher, et bientôt avec eux je reverrais la maison paternelle. Il est grand, ce château ! Tu viendras, tu seras heureuse, tu ne me quitteras plus. Mes firères! mes frères I ils reviendront ! ils vont venir... » Et le regard tourné vers la porte, elle n'interrompait ses douces plaintes que pour les attendre, les écouter venir, en respirant à peine. Chaque jour elle les attendait de même, jamais ils n'arrivèrent. Peut-être ignorèrent-ils et la retraite

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