‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 91 sur 241 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

La prière dans Tétable. — Caractère du père Chozières. — Vertus de sa femme et de Madeleine sa fille. — Séjour de mon père et de quelques émigrés à Fontaine. — T^eur départ. — Je reviens à Lyon près de ma tante. — Suite de mes visites à la prison et scènes qui s\ passent.

Une fois qu'il fut reconnu que j'étais chez ma nourrice, j'eus moins de précautions à prendre, et j'obtins sans peine d'assister à la veillée, chose que je désirais beaucoup. Les femmes les plus pieuses du voisinage se réunissaient, vers sept ou huit heures du soir, dans rétable de la mère Chozières, où l'on avait eu soin de mettre de la paille fraîche. Elles apportaient leurs quenouilles, leurs tricots, quelques-unes avaient des escabeaux, d'autres s'agenouillaient sur la paille. Une lampe suspendue à une poutre marquait le centre de l'assemblée; la mère Chozières, assise sur une chaise élevée, semblait la présider. Après avoir fini sa tâche et causé pieusement, elle lisait la vie d'un saint, et vers minuit terminait la veillée par la prière ; toutes les paysannes, à genoux comme elle, s'y unissaient avec ferveur.

Ce tableau touchant ne s'effacera jamais de ma mémoire. Cette simplicité patriarcale frappe encore mon esprit et repose mon cœur. Que ne dois-je pas à la Providence qui, dans un temps où, livrée à l'abandon, je n'entendais plus parler de Dieu et ne le voyais plus

servir, me fit trouver dans une étable son culte si doux, si pur, si consolant; où la religion me parut si imposante; où sa voix me révéla tant de bonheur! Oh! combien j'avais besoin d^étre consolée ! Je ne connaissais pas moi-même, ô mon Dieu, la grandeur de vos bienfaits! Ce rayon divin m'apparut alors pour relever mon courage et guider ma jeunesse. Vous aviez mis ces pieuses femmes sur ma route pour répandre et affermir dans mon âme votre amour, votre espérance, votre foi. Ignorant leur pouvoir, elles accomplissaient Tœuvre de chaque jour dans la simplicité de leur cœur, et portaient la lumière dans le mien. Je passai huit jours dans cette maison bénie du Seigneur, où des gens faibles et pauvres mettaient tous leurs soins à consoler l'infortune et à soulager la misère de ceux qui avaient été puissants ou riches; souvent ils y réussirent.

Madeleine avait un esprit fort au-dessus de son sexe et de son état. Son extérieur gracieux, souvent timide; sa figure riante et douce, cachaient un caractère ferme et décidé; son génie se développait avec les difficultés, et ne reculait devant aucun obstacle. Maîtresse de tous les secrets, c'était d'après ses avis que les personnes cachées chez ses parents dirigeaient leurs démarches. Douée d'un tact exquis et de la prudence de l'âge mûr, elle marquait elle-même jusqu'à quel point on devait se fier à son père, connaissant ce que son esprit craintif et borné pouvait supporter et comprendre.

Le caractère de cet homme nous causait de conti-

Page 1