CHAPITRE DIXIÈME. I
nuelles inquiétudes. Naturellement honnête et bon, il donnait volontiers un asile aux proscrits ; mais ivrogne et poltron, son courage chancelait dès qu'il avait bu. Il s'échappait à la sourdine pour aller au cabaret. Là, il entendait les discours les plus révolutionnaires. On le raillait de son obéissance envers une femme aristocrate et dévote, on Teffrayait des dangers qu'elle lui faisait courir, on l'engageait enfin à braver son pouvoir. La tête bien montée, décidé à parler en maître, il revenait annoncer à sa femme que, désormais lui seul donnant des ordres chez lui, il chasserait tous ces inconnus pour lesquels il ne voulait plus s'exposer.
La pauvre femme, ou se taisait, ou cherchait à le calmer par la douceur de ses paroles et par un sourire dont je ne saurais faire comprendre la bonté. Puis, lorsqu'elle jugeait sa raison assez rétablie pour écouter la vérité, elle lui représentait sévèrement la nécessité de faire son devoir. « Vous voilà déjà puni d'avoir été au cabaret, disait- elle; vous en revenez méchant comme ceux que vous y avez vus. Pourquoi trouvezvous maintenant plus de raisons que vous n'en trouviez hier pour chasser ces malheureux étrangers? C'est que hier vous obéissiez à Dieu, et que aujourd'hui vous avez fréquenté des impies. C'est votre bon cœur qui a reçu ces pauvres gens, c'est vous qui avez voulu leur faire du bien ; pourquoi voulez-vous cesser d'être bon? Prenez courage, le Seigneur voit ce que vous faites, il vous préservera de la main des méchants, si vous n'abandonnez pas la bonne route. »
Le père Chozières, après avoir résisté quelque temps,
l80 UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.
finissait ordinairement par se rendre aux raisons de cette bonne femme; mais l'instabilité de son esprit nous ôtait le peu de sécurité dont nous jouissions. Je laisse à penser le trouble que de pareilles scènes jetaient dans le cœur des infortunés qui s'y trouvaient présents et pouvaient en être la victime. Il revint un jour plus agité que de coutume : il était visible qu'il se préparait à une explication importante, et nous attendions avec anxiété la nouvelle qu'il allait nous apprendre. « Ma femme, dit-il sèchement, on vient de publier qu'il n'y a plus de dimanche, ce n'est plus une fête; c'est la décade (i) qui est fête. Je travaillerai le dimanche, et le jour de la décade je mettrai ma chemise blanche. » Je ne pourrais dire de que étonnement la mère Chozières fut saisie ; elle garda le silence, et, passant bientôt à une sainte colère, elle lu reprocha vivement et sérieusement sa lâcheté. « Ains donc, vous craignez plus les hommes que Dieu! vous rougissez de votre religion! Ne savez- vous pas que Dieu a créé le monde en six jours? Le dimanche est le saint jour de son repos, et vous ne voulez pas l'honorer! Je ne connais pas cette décade, cette fête des hommes ; je ne connais que la fête du Seigneur. Tant que vous serez avec moi, je ne souffrirai pas cette faiblesse. Vous mettrez votre chemise blanche et vos beaux habits le dimanche, et vous ne travaillerez
(i) Le dixième jour de la décade était décadi j et plus exactement on devrait le nommer décadi; mais je laisse à ces bonnes gens leur langage comme le plus vrai, parce qu'ils parlaient ainsi.