CHAPITRE DIXIÈME. l8l
point. Je vous répète que je ne veux pas d'un homme qui a honte de son Dieu. Ou moi , ou les méchants ; choisissez. » Le vieux Chozières, trop irrité ou trop embarrassé pour répondre, rapproche sa chaise de la cheminée, se met à tisonner le feu en grondant, n'osant lever les yeux ni parler à personne. Puis il s'en alla à sa boutique reprendre son alêne et faire ses souliers. L'orage s'apaisait jusqu'à ce que de mauvais conseils amenassent une nouvelle bourrasque et lui fissent concevoir de nouvelles alarmes, qu'il ne nous faisait que trop partager.
Madeleine était l'àme de cette maison. Elevée par la force de son esprit au-dessus de tout ce qui l'entourait, bonne et pieuse comme sa mère, elle avait de plus un génie actif et entreprenant. Elle ne se bornait pas à plaindre les malheureux, à leur donner du pain; elle cherchait à les sauver. Elle se fût sacrifiée sans balancer pour y parvenir. Ses sentiments étaient nobles et généreux, son jugement était plein de justesse, son coup d'œil sûr; elle savait prendre sur-le-champ le parti convenable aux circonstances et aux gens auxquels elle avait affaire, cachant de son secret ou de son plan tout ce qui eût été au-dessus de leur courage, en même temps quelle laissait apercevoir tout ce qui pouvait exciter leur zèle. Madeleine était une apparition rare sur la terre, et ma reconnaissance trouve de la douceur à rendre à ses vertus Thommage qui leur est dû. Sa vie fut courte et rapide; mais elle a su remplir sa matinée des œuvres d'une journée entière. Appelée bientôt à rendre compte de l'emploi de son
l82 UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.
temps, que de bonnes et grandes actions se sont trouvées pressées, entassées dans ces courts instants! Que de richesses Font suivie aux pieds de son juge, suprême! Modeste et simple, elle a passé sur la terre comme la violette qui répand autour d'elle un parfum qu'elle ignore. Peu de personnes ont découvert sa retraite, mais aucune d'elles n'oubliera la suavité de son odeur.
La mort de mademoiselle de Sauriac avait déchiré le cœur de Madeleine; elle s'était sincèrement attachée à cet être infortuné dont elle devint l'unique amie et la seule ressource. Cette jeune personne fut le centre des occupations, des soins, du cœur de Madeleine. Elles se devinrent si nécessaires l'une à l'autre qu'elles ne pouvaient se quitter un seul instant. Quoique mademoiselle de Sauriac n'eût pas entièrement recouvré sa raison , et que sa mémoire fût restée faible, elle n'en avait pas moins conservé l'habitude de s'exprimer comme une personne bien élevée. Sa conversation, en familiarisant Madeleine avec des expressions choisies, avait poli son langage, sans en altérer la noble simplicité.
Un jeune Allemand, qui possédait une manufacture d'indiennes dans le village, contribua aussi au développement de l'esprit de Madeleine; ayant désiré l'épouser, il avait peu à peu cherché à l'élever jusqu'au rang qu'il occupait, en lui faisant part de l'instruction qui lui devenait nécessaire dans un état bien au-dessus de ce qu'elle pouvait espérer. Elle s'attacha vivement à l'homme estimable qui, en appréciant son