CHAPITRE DIXIÈME. l
cœur, avait étendu ses connaissances et cultivé son esprit. Elle se livrait au bonheur qu'une intimité aussi vertueuse pouvait lui faire goûter, lorsqu'elle dut en faire le sacrifice. Beaucoup de prétendants se présentèrent ensuite; elle les refusa tous. Son esprit avait reçu une culture trop délicate pour se contenter facilement de la rusticité de ses égaux, n'étant ni comprise ni appréciée par eux. Les personnes réfugiées chez son père contribuèrent encore à nourrir cette délicatesse. La douceur de leurs manières et de leur langage allait mieux à ses sentiments et à ses goûts.
Quelques mois avant que je connusse cette honnête famille, on lui amena un mendiant qui demandait un asile pour la nuit seulement; aucun des voisins ne pouvait le loger, et sachant la bienfaisance de la mère Chozières, on eut recours à elle. Cependant, son premier mot fut un refus ; puis, se reprenant : « Il se fait lard, dit-elle; le pauvre homme coucherait donc dans la rue! Eh bien, qu'il vienne; pour une nuit, Pierre couchera au fenil. » Pierre était un imbécile qu'elle logeait par charité, et qui couchait dans l'étable. Le mendiant attendait à la porte ; on le fait entrer. Il était fort mal vêtu et portait deux pigeons dans un panier. La mère Chozières le fait asseoir, puis l'examinant : a Oh! oh! pensa- t-elle , le lit de Pierre n'ira pas. » Elle lui en fit préparer un autre dans un cabinet, près de ce qu'on appelait la chambre haute, et lui donna un bon souper. L'étranger était fort las ; il venait de loin , il allait loin ; voilà tout ce qu'on sut et tout ce que l'hospitalité permettait de demander. On lui souhaita
donc une bonne nuit, a Ce sera quelque malheureux proscrit, dit la mère en soupirant; ce n'est pas un paysan. — Il partira demain, j'espère, ajouta le mari; puis, par réflexion : Le pauvre homme! — Oh ! reprit Madeleine d'un ton suppliant, s'il est fatigué? — Ohl s'il est bien fatigué, on ne peut le mettre à la porte, repartit brusquement son père; ça serait trop dur; il se reposera ici trois ou quatre jours. » Le lendemain, l'étranger ne parut point reposé; il accepta PofFre de rester encore. Sa triste position lui faisait sentir tout le prix de l'asile qu'il avait trouvé chez ces braves gens; il employa ce court espace de temps à étudier leur caractère , et la physionomie ainsi que les manières de Madeleine lui ayant inspiré une juste confiance, il lui raconta son histoire en lui demandant conseil et secours. Voici cette histoire. Il avait servi parmi les Vendéens ; il fut pris et envoyé comme espion à ceux qui devaient le juger et le condamner comme tel. Une pareille procédure est fort courte. Deux gendarmes l'escortaient. Notre étranger se soutenait à peine, et témoigna le désir d'entrer dans une espèce de cabaret qui se trouvait sur sa route pour s'y reposer; ses gardes lui accordèrent cette faveur, et lui permirent de prendre un peu de vin pour réparer ses forces. M. Alexandre (car c'était lui) eut longtemps soif, et finit par enivrer le plus âgé des gendarmes, qu'il eut le bonheur de voir tomber sous la table. Le plus jeune tenait bon et buvait peu; le malheureux prisonnier le remarquait avec inquiétude. Le jeune soldat l'en tira bientôt. « Monsieur, lui dit-il, lorsqu'il vit son cama-