CHAPITRE DIXIÈME. l
rade décidément privé de raison et dormant profondément, je vois où vous en voulez venir. Rassurez- vous, je ne m'y opposerai point, et même je veux contribuer à votre fuite; comptez sur moi et attendez mon retour. » Il revint bientôt avec de mauvais habits de paysan, un panier et deux pigeons. « Tenez, monsieur, habillez -vous promptement. Avec ces pigeons , vous aurez toujours l'air de venir du voisinage. » M. Alexandre passa de la mort à la vie. Le danger ne lui permit pas d'exprimer longuement sa reconnaissance. Ah! le plus heureux n'était pas celui qui recevait la vie.
Les pigeons furent en effet sa sauvegarde. Il avait l'air de venir du marché voisin, il suivait peu les routes fréquentées, ne s'approchait que des chaumières écartées et solitaires, pour y mendier sa nourriture et celle de ses protecteurs. C'est ainsi qu'il parvint jusqu'à Fontaine, où je le connus. Il voulait aller à Lyon, où son père et ses sœurs s'étaient réfugiés; mais le siège venait de finir. De toutes parts on ramenait des Lyonnais fugitifs; on les traquait comme des bétes fauves, pour les livrer à l'exécuteur. M. Alexandre, se voyant entouré de nouveaux dangers, n'osait pénétrer dans la ville et ne pouvait plus fuir; ne sachant que devenir, il s'en ouvrit à Madeleine, a Où aller? que faire? lui demanda-t-il. — Mon père, lui répondit-elle, veut bien vous garder quelques jours; profitez-en pour lui plaire, ne lui dites point que vous êtes un émigré; parlez-lui seulement de votre père dont vous ignorez le sort. Il est peut-être en
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prison ; vous ne pouvez donc vous rendre à Lyon sans le compromettre et vous exposer; le mien vous permettra d'attendre ici de ses nouvelles, et je me charge d'aller les chercher. N*avez-vous pas de papiers? — Oui, mais ils sont faux; je les ai faits moi-même. — C'est égal, donnez toujours, cela tranquillisera mon père qui n'y connaîtra rien ; bien plus, je m'engage à les faire viser comme bons. » Elle porte aussitôt le passe-port de M. Alexandre à son père. Le bonhomme, rassuré à cette vue, atteste que le passe-port une fois visé, il ne voit pas du tout d'inconvénient à le garder chez lui. C'était un grand point de gagné.
Madeleine court aussitôt chez Simon Morel (je crois du moins qu'il s'appelait ainsi), procureur de la commune. C'était un très-honnête homme qui depuis longtemps brûlait pour elle d'un amour tendre et constant; et quoiqu'elle n'y eût répondu que par des rigueurs , elle ne craignit pas de s'adresser à cet ancien amant, et de lui confier entièrement le but de sa visite ainsi que l'importance du service qu'elle en attendait. Simon résista quelque temps; cependant, comme tout autre moyen de plaire lui était refusé, il finit par se trouver heureux de lui être utile, promit de viser le passe-port et d'y faire ajouter les signatures qui y étaient nécessaires. La chose réussit, et M. Alexandre fut installé dans cet humble asile de la bienfaisance, sans danger pour personne.
Peu après, la commune voulut faire construire une fontaine qui devait avoir une certaine élégance; mais aucun de ses membres ne savait dessiner. Madeleine