‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 98 sur 241 · CHAPITRE DIXIEME. 19I · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME. 19I

donner une idée de Tair simple et content avec lequel cette excellente femme lui faisait admirer Parrangement de ses meubles, et quelle finesse elle cachait sous cette apparente bonhomie. Le maire s'éloigna, croyant bien n'être pas deviné.

Cette visite fit presser le départ projeté ; ces journées pleines d'épouvante et de charme s'écoulèrent vite. Heureuse d'être près de mon père, je n'osais jouir sans crainte du plaisir de le voir; d'un instant à l'autre il pouvait être enlevé au milieu de nous ; malgré moi , je désirais son éloignement... Et ma tante!... je n'avais pas de ses nouvelles. Elle ignorait oîi j'étais; que pensait-elle de ma longue absence? quelles devaient être ses inquiétudes pour le seul bien qui lui était resté? Mon cœur se tournait vers elle; puis, attirée vers mon père, je restais encore, afin de lui dire en la serrant dans mes bras : « Il est parti. » Et pourtant, ce départ hâté par nos vœux, ce départ le poussait vers de nouveaux dangers ! Mais tous les soirs le canon , qui retentissait jusqu'à Fontaine, lui apprenait la mort de ses amis, de ses frères d'armes ! Beaucoup d'entre eux n'étaient point assez heureux pour expirer à l'instant où ils •étaient frappés. Les soldats du 9" de dragons (à ce que je crois) se chargeaient d'achever ce que la mitraille avait laissé à faire; d'autres, entassés dans de vastes fosses, achevaient de mourir sous les morts qui les recouvraient; d'autres enfin terminaient leur vie dans le Rhône où on les précipitait, brisés et mutilés par les balles. Ce bruit affreux, qui se faisait entendre chaque jour, présageait à tous les malheureux cachés

autour de Lyon le son qui les attendait. A ce funeste retentissement, mon père courbait la tête et se disait : « Aujourd'hui ce sont eux; bientôt, demain peut-être, viendra mon tour! Ce toit hospitalier pourra-t-il longtemps encore me protéger, me préserver de la foudre? Oh! l'inaction pendant le péril est une chose bien difficile à supporter ! »

Tout étant prêt, mon père et ses trois compagnons d'infortune (i) se mirent en route, au milieu de la nuit, pour gagner la frontière. Ce fut une heure bien solennelle. Que de pensées terribles cachées sous cet adieu tranquille avec lequel on se quitta! Pourquoi affaiblir son ami? Et chacun se tait sur sa douleur. Mon père me dit les choses les plus tendres pour sa, sœur et s'éloigna. Il paraissait plein de sécurité; comme lui, je voulus faire croire à la mienne. Ah ! je craignais trop pour avoir des larmes !

Je partis aussi au point du jour. J'emportai un pain d'une vingtaine de livres, de la viande, des pois, du beurre et des œufs; de tout cela un peu. Ma grande richesse m'empêcha d'aller à pied : je m'embarquai avec Madeleine, j'arrivai par eau à Lyon sans accident, ainsi que mes petites provisions, pour lesquelles je ressentais quelque inquiétude. Je retrouvai tout dans l'état où je l'avais laissé. Cantat me dit qu'elle avait vu plusieurs fois ma tante , et qu'elle se portait bien.

(1) M. Alexandre, un nommé Bourdin, marchand de Lyon et Charmet, jeune paysan du village de Fontaine.

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