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CHAPITRE VI

CHUISTOPIIE 11 U'ALÈGKE, MARQUIS D'ALÈGRE

Yves IV d'Alègre mort, cette famille d'Alègre qui, à la précédente génération, s'était trouvée représentée par cinq descendants mâles, ne possédait plus qu'un héritier de son nom et de ses titres : Christophe II d'Alègre, lils de Christophe F' d'Alègre, seigneur de Saint-Just, et d'Antoinette Duprat. Cette dernière avait bien donné un second fils à son mari ; mais ce lils, François, était mort en bas âge\ et tous les autres enfants nés d'elle étaient des lilles: Anne, Marie, Madeleine et Marguerite.

Or, par une singulière fatalité bien digne des destinées de cette race tragique, au moment même où son cousin tombait en Auvergne sous les dagues de ses assassins, Christophe II se voyait impliqué en Norniandie dans une retentissante affaire criminelle, oii sa vie et son honneur se trouvaient à la fois compromis, et où menaçait de sombrer pour toujours l'avenir des descendants de Morinot de Tourzel.

C'est la finale explosion des passions violentes et tumultueuses de ces d'Alègre du xvi° siècle, c'est la suprême manifestation de leur nature intraitable et rebelle.

* Il est signalé dans le contrat de mariage de Guy XIX de Laval et d'Anne d'Alègre, du 7 août 1583 (Comte Bertrand de Broussillon, La maison de Laval, 1^03, in-8", t. V, p. 120).

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CHHISTOIMIK II I) ALKGRK, MAUnUlS u'aLKGUK 'IWÔ

c'est rinci'oyablc rorUine, aussi, (|ui, en épargnanl la lèle de son unique représentant, permit à la race de se perpétuer, c'est celle dernière page des annales de la famille, aux temps des troubles, (jue je voudrais raconter en terminant.

Nous ignorons la date exaclede la naissance de Christophe II d'Alègre, et savons, seulement, qu'il atteignit sa majorité vers ioST. En cette année, il intervient, pour la première fois, en son nom, au procès déjà engagé entre sa mère et son cousin ^'ves lY d'Alègre^ et comme, en Nornjandie, la majorité était lixée à vingt ans, son âge nous est ainsi révélé indirectement.

S'il est vrai que Cliristoplie P'" il'Alègre, son pèic, ait, à la hn de sa vie, regretté d'avoir embrassé les nouvelles doctrines et qu'il soit revenu à la vieille foi, il ne paraît pas avoir été suivi dans cette voie par sa femme qui dut élever ses enfants dans la religion réformée. Nous savons, en effet, que sa fille aînée Anne, mariée, en 1583, à Guy XIX, comte de Laval', et demeurée veuve en 1386, conha son Uls, Guy XX de

' Le 2 mai 1587, Antoinette Duprat, veuve de Christophe l^r d'Alègre, est flite ester en justice « tant en son nom que comme ayant la garde noble des enfans de detï'unt messire Christophe d'Alègre et d'elle » (Arch. nat., Grand Conseil, V^ 142). — Le 17 octobre 1587. l'instance est engagée contre Yves d'Alègre par « Antoinette Duprat, aux noms qu'elle l)rocèdc, et par messire Christopiie d'Alègre, son fils » (IbicL, V'" 144).

* Le comte Bertrand de Broussillon {La maison de Laval, 1903, in-8°. t. V. p. 118-123) donne le texte de leur contrat de mariage qui est du 7 août 1583.

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Laval, à Antoinette Duprat, sagrand'nière, pour le faire instruire dans le culte protestant', lorsque cette dernière se réfugia, comme je l'ai dit, à Sedan, « pour cause de religion ». Il est naturel de supposer que le jeune Christophe d'Alëgre fut élevé dans les mêmes principes, et que, tout naturellement, cette éducation le fit, arrivé à l'âge d'homme, se ranger parmi les plus furieux adversaires de la Ligue.

Une autre chose y contrihua, c'est que son entrée dans la vie puhlique se fit précisément sous les auspices de sa sœur Anne d'Alégre. Le lils de celle-ci, Guy XX, comte de Laval, étant seigneur de Vitré, et ayant, comme tel, la nomination du capitaine de la place et le droit d'en présenter au Roi le gouverneur, Anne d'Alègre fit, au nom de Guy, encore mineur, désigner par Henri III comme gouverneur de Vitré son frère Christophe, encore que fort jeune, puisque cette désignation paraît être de 1588'.

Si flatteuse qu'elle pût être pour un jeune homme de vingt-deux ans à peine, sa nouvelle charge ne semble pas avoir été exercée bien activement par d'Alègre. L'année suivante, en effet, pendant le long siège soutenu, de mars à août 1589, par Vitré contre les Ligueurs, son nom n'apparaît, à aucun moment, parmi ceux des défenseurs de la place, et il n'y est question que de « César du Lac, gentilhomme gascon, capitaine du château de Vitré, et lieutenant de Monseigneur le marquis d'Alègre^ ».

' Comte Bertrand de Broussilloa, La maison de Laval, -1002, in-S", t. IV, p. 327.

* Lettre de Henri IV à M. du Bourdaige, du 19 octobre 1589 [Lettres de Henri IV, t. III, p. 58-59).

^ Paris-Jallobert, Journal historique de Vitré, 1880, in-4», p. 42. —

CHniSTOPHK II I> ALKCRE, MARQUIS D ALKGRK 237

Il ne semble pas, de même, que Christophe d'Alègre ait été présent lors de la prise de son ehâteau de Blainville par Antoine Bigars, seigneur de la Londe, commandant des Ligueurs de Rouen, dans les premiers mois de 1589^ Mais, aussitôt après, il entre en scène, et, en juin 1589, nous le trouvons s'occupant de recruter un régiment à Henri III. Dans une « commission » délivrée à cette occasion par lui, le 16 juin : « Dès le commencement des séditions et émotions populaires, expose-t-il, il nous a été commandé par Sa Majesté de mettre sus le plus grand nombre de gens de guerre pour son service qu'il nous seroit possible, tant de cette province et duché de Normandie que autres, afin de nous opposer et résister à ceux qui, témérairement, se sont levés et ont pris les armes contre son autorité, ce que ayant fait jusques icy et désirant le continuer doresnavant, nous avons fait assembler et joindre les compagnies de gens de pied, de 200 hommes chacune, des capitaines Marchastel de Montpellier, Mesnil du Puy, Boucherville et Prud'homme, pour en faire un bon et fort régiment '. » A la tête de ces troupes il se retranche, alors, dans Dieppe demeurée au pouvoir des royalistes et devenue le centre de la résistance à la Ligue en Normandie, et de là, en juillet 1589, fait, coup sur coup, deux sorties sur Neufchâtel-en-Bray

Pendant le siège, « le sieur du Lac, montant par un escalier de la Tour des prisonniers, eut les cuisses emportées d'une petite pièce qui donna dans une des petites fenêtres de ladite tour » [Relation du siège de Vitré, dans A. de Barthélémy, Choix de documents sur l'histoire de la Ligue en Bretagne, 1880, in-8<», p. 18).

* Mémoires d'Antoine de Bigars, seigneur de la Londe et de Tourville, publiés dans les Mélanges de la Société d'histoire de f^ormandie, 5» série, 1898, p. 21.

- Bulletin de la Société historique de Normandie, t. II (1875-1880), p. 189-100.

238 LES D alègrh:

et sur Blainville, qui échouent toutes deux. « Le dimanche 2 juillet, dit le chroniqueur dieppois Claude Guihert, les capitaines d'Alëgre, Duniont et Fournier partirent de Dieppe avec leurs troupes et une pièce de canon pour aller surprendre Neulchastcl-en-Bray; mais les soldats du sieur d'Alè^re firent tant de hruit et de désordre dans les environs que les hahitans eurent le temps de se mettre en défense... Vers le mesme temps, le sieur d'Alëgre partit, avec quarante chevaux, pour aller à Blainville surprendre les ennemis qui, en ayant esté advertis, se mirent de mesme en défense, et ainsi il ne put rien faire \ » Peu après, il est vrai, d'Alègre avait une éclatante revanclie; car, le 22 août, Henri de Navarre, devenu roi de France par la mort d'Henri HI, reprenait Blainville sur les Lie^ueurs-, et le 23 du même mois, Christophe d'Alègre et François de Montmol'ency, seigneur de Hallot réussissaient, en une seconde lentative, à s'emparer de Neufchâtel, dont d'Alègre était nommé, ou plutôt se faisait le gouverneur ^

Il ne le demeura pas longtemps, d'ailleurs, s étant laissé, moins d'un mois après, le 20 septembre, surprendre dans la place par le chevalier d'Aumale'% échec bientôt réparé par Henri lY qui reprenait Neufchâtel

* Mémoires pour servir à l'histoire de la ville de Dieppe, par Michel- Claude Guibert, publiés par Michel Hardy, 1878. in-S°, t. II, p. 166-J67.

- F. Bouquet, Documenls concernant l'histoire de Nenfchâlel-en-Bray , 1884, in-8°, p. 07.

^ Histoire civile et militaire de Neufchdtel-en-Bray de dom Bodin. publiés par F. Bouquet, 1885, in-S», p. 89. — Mémoires sur la ville de Dieppe, de Claude Guibert, 1878, in-8». p. 175. — Recherches historiques sur les sires et le château de Blainville, par F. Bouquet. 1863, in-8». p. 45.

* Documents sur l'histoire de Neufchnlel-en-Bray. publias par F. Bouquet, 1884, in-8°, p. GS.

CHRISTOPHK II n'AI.Kr.RK, MARQUIS DALKr.RE 239

peu de jours après ', mais h la suite duquel d'Alèg^re s'établissait définitivement à Blainville, dont il réussissait à faire l'un des points les plus solides de l'opposilion royaliste en Normandie.

Ti'j's vite, il avait compris l'importance stratégique de ce château situé à quatre lieues de Rouen, et de quel avantage il pouvait être à Henri IV pour maintenir les communications entre son camp assis à Darnetal, et Dieppe par oii lui arrivaient les secours en hommes et en argent d'Angleterre, et aussi pour fermer aux ennemis postés en Picardie la route directe sur Rouen -• Esprit pratique et avisé, il avait, alors, sollicité et obtenu, — le 11 janvier 1590, — des trésoriers généraux de France établis à Dieppe l'autorisation d'installer « en sa maison et chasteau de Blainville un bureau de recettes pour les deniers des aides et tailles à lever dans les élections de Rouen et de Lyons », sous le prétexte que les revenus de ces deux élections passaient entièrement entre les mains des Ligueurs \ Ainsi fourni, désormais, d'argent, et pouvant, en conséquence, entretenir une garnison nombreuse et bien armée, il commençait, aussitôt, tout autour de Rouen, une campagne d'incursions et de dévastations presque quotidiennes, où s'usaient les forces de la garnison de la ville et par où s'augmentaient les ressources du maître de Blainville \ Rendu même plus audacieux par ses succès, il réussissait, le

* Histoire civile et 7nilitaire de Neufchâtel-en-Bray, par dom Bodin, publiée par F. Bouquet, 1885, in-8'', p. 'Jl-92.

* F. Bouquet, Recherches historiques sur les sires et le château de Blainville, p. 58.

' F. Bouquet. Op. cit., p. 45-40.

* Ibid., p. 47.

21 février 1590, par ruse et corruption, à s'introduire avec quelques soldats dans le château de Rouen, d'où, s'il eût eu la précaution de faire appuyer sa tentative par les troupes royales, il aurait pu gravement menacer la ville. Mais, réduit à un petit nombre de défenseurs, le château avait été repris, le lendemain, par le chevalier d'Aumale, qui avait forcé d'Alègre à capituler, lui promettant de le laisser sortir avec les honneurs de la guerre, et se réservant seulement la punition des traîtres qui avaient introduit l'ennemi dans la citadelle : Jean Louis, capitaine du château, Pierre du Roussel, dit La Gave, son lieutenant, Godefroy Ury, et Jean Alexandre qui, les jours suivants, étaient suppliciés ^ G'était une grave imprudence qu'avait commise le chevalier d'Aumale en laissant échapper celui qui, depuis plusieurs mois, terrorisait la région. A peine rentré à Blainville, il recommençait, en effet, ses déprédations, ravageant de préférence les domaines des parlementaires et des chanoines de Rouen, rançonnant, emprisonnant, et maltraitant les ligueurs avec les raffinements de cruauté dont il devait, plus tard, donner de mémorables exemples. Si bien que, en mars 1391, décidés aux plus durs sacrifices pour se débarrasser de ce pillard, les échevins de Rouen accordaient à M. de Tavannes, gouverneur de la ville, tous les secours qu'il demandait pour réduire Blainville. Le 13 mars, la petite armée attaquait vigoureusement ce repaire de u picoreurs », et, le 17, la place était obligée de se rendre. Malheureusement, Ghristophe d'Alègre réussissait, une

^ Ibid., p. 48. — A. Floquet, Histoire du -parlement de Normandie, in-8", t. III, p. 346-349.

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seconde fois, à obtenir pour lui et sa garnison la faveur de sortir du château « vie et bagues sauves », et l'incurie des ligueurs de Rouen qui ne purent s'entendre ni sur la nécessité de l'aser le château, ni sur celle d'y maintenir une garnison suffisante, permettait, six mois après, aux lansquenets du prince d'Anhalt, auxiliaires de Henri IV, de reprendre Blainville dont tous les défenseurs étaient impitoyablement massacrés (novembre 1391). Sur ces entrefaites, Christophe d'Alègre rentrait dans son château, oii, le 13 février 1592, quelques jours après la bataille d'Aumale, il recevait solennellement le Roi ^

Nous le trouvons qualifié, à ce moment, de bailli et gouverneur de Gisors. C'est, probablement, vers le milieu de 1591, après qu'il eut été chassé de Blainville par les ligueurs de Rouen, que cette double charge lui fut conférée. Elle semblait ne devoir être que la juste récompense des importants services rendus par lui à la cause royaliste; elle fut, au contraire, l'origine de ses « infortunes », c'est-à-dire du drame qui allait brusquement interrompre une carrière si heureusement commencée.

A peine établi dans son nouveau gouvernement, M. d'Alègre n'avait pas tardé à se signaler par les mêmes excès qui lui avaient déjà, valu, comme châtelain de Blainville, une si étrange réputation : extorsions

' F. Bouquet, Op. cit., p. b8-62, et 93-93.

d'argent aux habitants, emprisonnements arbitraires, rigueurs à l'égard des eitoyens les plus considérables de la ville. 11 ne respectait même pas les autorités avec lesquelles il eût dû marcher d'accord, et un document nous rapporte que, le lieutenant général Fjontin ayant voulu résister à l'un de ses caprices, il ordonna de faire asseoir ce vieillard sur un baril de poudre, mèche allumée, lui donnant pour prendre parti le temps que mettrait cette mèche à se consumera Bref, de telles plaintes furent portées sur lui au Roi que, à la fin de mars 1592, ce dernier lui retirait sa charge, confiant le gouvernement de Gisors à Jean de Saint-Simon, seigneur de Hédouville, et, par lettres patentes du 3 avril 1592, nommant lieutenant de Roi au baillage de Gisors, François de Montmorency, baron de Hallot, déjà lieutenant de Roi aux bailliages de Rouen et d'Evreux-. Issu d'une branche cadette de la maison de Montmorency, François de Montmorency, baron de Hallot, chevalier de Tordre, capitaine d'une compagnie d'ordonnances, était, nous l'avons vu, un ancien compagnon d'armes de Christophe d'Alègre. Ex-chambellan du duc d'Anjou, il avait été, dès 1588, l'un des premiers parmi les gentilshommes de sa province à se rallier au duc de Montpensier, gouverneur de Normandie, pour la défense de la cause royale. Henri Hl mort, il avait, tout de suite, juré fidélité à Henri IV, et s'était particulière-

* A. Floquet, Histoiî^e du privilège de Saint-Romain, en vertu duquel le chapitre de la cathédrale de Rouen délivrait anciennement un meurtrier, tous les ans, le jour de l'Ascension, 1833, in-8», t. I, p. 392.

* Lettres patentes mentionnées dans l'arrêt du parlement de Normandie, du 13 février 1593 (Bibl. nat., fr. 30.887. Cabinet de d'Hozier, imprimé).

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nuMil distingué aux combats d'Arqués et dlvry. Mais gTièvement blessé à la cuisse d'un coup d'arquebuse, le 7 février 1592, sous les murs de Rouen assiégé par les troupes royales, il avait été obligé d'abandonner l'armée ^ Sa nomination de lieutenant de Roi au bailliage de Gisors lui parvint à Yernon oii il se faisait soigner. Il y était l'Iiôte d'un de ses amis, Claude de Bordeaux, seigneur de Bois-Garenne".

M. d'Alègre attribua-t-il à des mana^ivres déloyales à son endroit la faveur que venait d'obtenir le baron de Hallot? Y eut-il entre eux quelque explication orageuse? Je ne peux le dire sûrement. Un fait certain est que l'ancien gouverneur de Gisors conçut contre son successeur un furieux ressentiment que le temps n'apaisa pas, puisque, six mois après, il s'en vengeait de la façon la plus odieuse et la plus lâclie.

Le 12 septembre 1592, au matin, il partait du cbàteau de Blainville, accompagné de quinze à seize gentilshommes, serviteurs ou « hommes de main » dévoués : le sieur du Fossé, peut-être Gentien Tbomas, seigneur du Fossé-en-Bray ^ le sieur des Angles, le sieur Fremyn de Flocques, gentilhomme du Yimeu, le capitaine Chevalier, originaire des environs de Beauvais, Diego Masure, dit le cadet d'Agloë ou Lagloë, un certain de Campres, italien, qualifié d'écuyer du sieur d'Alègre, deux de ses anciens pages, l'un Claude Péhu, seigneur

* La Ligue en Normandie (1588-1 o94), par le vicomte Robert d'Estaintot, 1862, in-8», p. 21. 46, 99, 1U5, 1G2, 199, 201, 212. — Bouquet, Recherches sur les sires et le château de Blainville, p. 66-68.

' E. Meyer, Histoire de la ville de Vernon, 1874-1876, in-8°, t. II, p. 330.

•• Mémoires de Pierre-Thomas, seigneur du Fossé, publiés par F. Bouquet, 1879, in-8», t. I, p. 7.

244 LES d'aLKGRE

de la Motte, près Longueil, en Picardie, l'autre du noui ^ de Marché ou Marchey, « demeurant ordinairement à Saint-André, près Ivry' », enfin Pierre Fouques, dit La Pierre, fils de Gérard Fouques, prévôt forain de Senlis", valet de chambre de d'Alègre, Jean de hi Porte, son argentier, Jean Doubledent, son palefrenier, et quelques autres comparses, Charles, Catot et Le Paintre, ses laquais, et Jean, palefrenier du sieur du Fossé". A la tète de cette petite troupe d'Alègre arrive à Vernon, vers 6 heures du soir, et descend à l'auberge du Gros- Tournois'\ Y laissant les siens, il va souper chez François d'Orléans, comte de Saint-Pol, fils de Léonor d'Orléans, duc de Longueville '\ Puis le lendemain matin, 13 septembre, vers (1 lieures, il fait venir ({uatre des « gentilshommes » (jui l'ont accompagné : « Je m'en vais, leur déclare-t-il, en un certain lieu, où il faudra jouer de l'espée et se battre. Venez avec moi! Vous me devez cette assistance! » En même temps il leur avouait le but de l'expédition et qu'il s'agissait de tuer M. de Hallot, qui, disait-il, « lui avoit fait une perfidie ». Les autres se rendent sur le champ aux raisons que

' Saint-André-de-rEui'e, blure, arrondissement d'Evreux. - Sur ce Géraud Fouques, cf. Baron de Bonnault d'Houët, Compiégne pendant les guerres de religion et la Ligue, 1910, in-8°, p. 33.

^ J'ai restitué les noms des complices de d'Alègre. d'après l'arrêt du parlement de Normandie, du 13 février 1593 (Bibl. nat., fr. 30.887, Cabinet de d'Hozier, imprimé), et les arrêts du Grand Conseil des 23 novembre et 19 décembre 1594 (Arch. nat., V* 163), du 3 février 1596 [Ihid., V^ 1G9), et du 26 mars 1008 {Ibid., V^ 249).

* Floquet, Histoire du privilège de Saint-Romain, t. 1, p. 393-394.

^ Plaidoyers faits au Grand Conseil sur le privilège de la fierté prétendu par les doyen, chanoines et chapitre de l'église cathédrale de Rouen et les arrêts sur ce intervenus, Paris, IGOS, in-8«, p. 11. — A. Héron. Documents concernant la Normandie, extraits du Mercun^, français, 1883, in-8", p. 4.

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M. (l'Alègre dut leur exposer et que, encore une fois, nous ijj^norons, et, se mettant à table, sur l'invitation de leur chef, préludent à leur œuvre de mort par un repas, « pendant lequel M. d'Alègre fit apprester les pistolets des hommes de sa suite ^ ». Puis, tous, montant il cheval, gagnent la maison de M. de Bois- Garenne, l'hôte, je l'ai dit, de M. de Hallot. Cette maison aurait, d'après un historien, M. Floquet, existé encore à Vernon en 1833". Mais celle à laquelle cet auteur fait allusion et qu'il indique comme située rue Allais, près la Fausse-Porte, et comme désignée sous le nom de Maison-Carrée ou de Château, si elle existe bien encore aujourd'hui, ne date certainement pas du xv!"" siècle. L'on peut, toutefois, affirmer, textes en mains, comme l'a prouvé M. Meyer, que son emplacement est bien celui de l'hôtel de Bois-Garenne".

Quoi qu'il en soit, parvenus là M. d'Alègre et ses compagnons mettent pied à terre, donnent leurs chevaux à tenir à leurs laquais, et l'un d'entre eux, frappant à la porte, fait prévenir M. de Hallot que quelqu'un demande à lui parler. L'autre, imprudemment, a descend, sans armes, de sa chambre, appuyé sur des potences, à cause de ses blessures, et accompagné de son trompette et de son maistre d'hostel ^ ». Il salue « courtoisement et gracieusement » M. d'Alègre, « portant la main au chapeau », ce qui pourrait donner à croire qu'il

• A. Floquet, Uisloire du privilège de Saint-Homnin, I. l. p. 393-394. - Ibid., p. 39ri.

^ E. Meycr, Histoire de Vernon, t. H, p. 330.

* Journal de VEstoile, éd. Bmnet, t. Y, p. 180. — Confossinn de Ficmyn de Floque.s. citée dans A. Floquet, Op. cit., t. [, j. 408.

2'ii) LES D ALÈr.RR

n'avait été mis en défiance par aucune provocation antérieure de d'Alègre, et que le guet-apens que lui préparait ce dernier n'était en rien justifié par quelque mauvais procédé de M. de Hallot. Le baron devait être, d'ailleurs, bientôt fixé sur les intentions de son ancien compagnon d'armes. A son salut d'Alègre, « la teste couverte », ne répond que par ces mots : « Monsieur, il faut mourir M » Et, aussitôt, lui et quelques-uns de ses complices se jetant sur cet infirme lui portent vingtcinq coups de poignard ou d'épée, « dont ils l'atterrèrent mort sur place-», pendant que les autres désarmaient ses deux serviteurs. Le coup fait, et avant que l'éveil ait été donné dans la ville, les meurtriers remontent à cheval, gagnent la porte la plus voisine de la ville, où, trouvant la herse abaissée, ils parviennent à la hausser, et se dirigent tout droit sur le château de la Roche-Guyon^. Apres avoir « dîné » là, chez la marquise de la Roche-Guyon \ ils étaient, le soir même, de retour à Blainville.

De quelques scènes de barbarie que la Normandie eût été le théâtre depuis plusieurs années, celle qui

^ A. Floquet, Histoire du privilège de Saint-Romain, t. I. p. 395. — Plaidoyers faits au Grand Conseil sur le privilège de la fierté.., Paris, 1608, p. 98. — Héron, Documents concernant la Normandie, extraits du Mercure français, 1883, in-8», p. 15.

•2 Arrêt du parlement de Normandie, du 13 février 1593 (Bibl. nat., fr. 30.887, Cabinet de d'Hozier, imprimé). — Journal de VEstoile, éd. Brunet, t. V, p. 180.

^ A. Floquet, Histoire du privilège de Saint-Homain, t. 1, p. 395.

* Antoinette de Pons, veuve de Henri de Silly, marquis de la Roche- Guyon, mort on 1586.

CIIRISTOPHK II D ALÈr.RR, MARQUIS D ALÈGRE 247

venait de s'accomplir à Vernon les dépassait trop en horreur pour ne pas produire dans la province une émotion extraordinaire. De son mariage avec Claude Hébert, dame d'Ossonvilliers, la victime ne laissait que deux filles. Mais ces deux filles étaient mariées à des gentilshommes considérables de Bretagne et de Normandie, l'une, Françoise, ayant épousé Sébastien de Rosmadec, seigneur et baron de Molac, Tivarlen et Pontcroix, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi, capitaine de cinquante hommes d'armes, et colonel de l'infanterie française en la province de Bretagne, l'autre, Jourdaine, Gaspard de Pelet, vicomte de la Vérune, baron de Montpeyroux, chevalier de Tordre, bailli et gouverneur du château de Caen et l'un des lieutenants généraux du Roi en la province de Normandie. Certaine d'être soutenue par ses gendres, et surtout par M. de la Vérune, M""^ de Hallot résolut de tenter l'impossible pour obtenir justice de la mort de son mari. A la suite des guerres civiles, le parlement de Normandie était divisé en deux camps, une partie de ses membres siégeant à Rouen au nom de la Ligue, les autres à Caen au nom du nouveau roi Henri IV. C'est à ces derniers que que s'adressèrent M'""* de Hallot et ses filles pour lui demander l'exemplaire punition du meurtre d'un des plus fidèles serviteurs de celui qu'ils reconnaissaient pour maître, et, dès le 29 septembre 1592, le parlement de Normandie transféré à Caen rendait un arrêt contenant prise de corps contre les assassins qui lui étaient dénoncés ^ Cependant l'état de guerre et d'anarchie où

* Arrêt ci lé dans l'arrêt du parlement de Normandie, du 13 février 1393 (Bibl. nat., l'r. 30.887. Cabinet de d'Hozier, imprimé).

2i8 LES DALÈGRE

se trouvait le pays rendait les recherches difficiles, et quatre mois s'étant passés sans amener aucune arrestation, le 13 février 1393, la cour devait se contenter d'une manifestation assez platonique en rendant contre les coupables un arrêt par contumace. Ceux-ci étaient condamnés à a estre traînez sur des clayes depuis la prison jusques à l'échafaud, pour estre là pincez et tenaillez de fers chauds par les mamelles, bras et cuisses ». <( Quant à d'Alegre, continuait l'arrêt, il sera alors tiré et démembré à quatre chevaux, sa teste et sa main droite seront séparées et mises sur le pont de Vernon, et les autres membres placés aux quatre portes de la ville; et pour ce qui est de ses complices, il seront rompus sur un gril dressé sur l'échafaud, et, après, je lés au feu. » Enhn, « tous les condamnés, et chacun d'eux, seul et pour le tout», étaient taxés àSOO.OOOécus de dommages et intérêts, leurs biens demeuraient confisqués, et le château de Blainville devait être immédiatement rasé^

Malheureusemenl, les meurtriers continuaient à demeurer introuvables.

M""'' de Hallot comprenant que les moyens d'action du parlement de Gaen seraient insuffisants à les faire découvrir, obtint, alors, le 21 mars 1593, du Conseil du Roi un arrêt ordonnant aux baillis et sénéchaux du royaume de courir sus aux coupables ^ Mais presqu'au même moment on apprenait que ceux-ci essayaient d'échapper autrement que par la fuite au juste châtiment de leur crime, et que, simplement réfugiés à Rouen, ils tentaient

^ Arrêt du parlement de Normandie, du 13 lévrier 1593 (Bibl. nal.. fr. 3U.887, Cabinet de d'Hozier, imprimé). - Arrêt du Conseil privé du Roi, de Chartres, du 27 mars 1593 [IbiiL).

CHRISTOPHP. II I) ALKGRE, MARQUIS l) ALKGRE 2f9

de créer une équivoque sur le vrai caractère de ce crime.

Bien que, en effet, d'Alègre se fût toujours distingué par sa haine des Ligueurs, et de ceux de Rouen en particulier, l'assassinat de M. de Hallot avait, très vite, changé les sentiments réciproques des anciens adversaires, les uns tout disposés à recevoir dans leurs rangs le meurtrier d'un des lieutenants les plus en vue d'Henri IV, l'autre comprenant hien que sa principale chance de salut était dans son adhésion à la Ligue. Et c'est, prohahlement, pendant son séjour à Rouen, que ridée vint à d'Alègre de profiter des honnes dispositions de ses nouveaux amis, pour se faire ahsoudre de son récent forfait parle chapitre de Rouen, en sollicitant le privilège de porter, le jour de l'Ascension, la fierté de saint Romain.

On sait en quoi consistait le célèhre droit de grâce du chapitre de Rouen. Il se rattachait au souvenir d'un de ses archevêques, saint Romain qui, au vii"" siècle, aurait, selon la tradition, délivré la ville et le pays d'un monstre qui les désolait : la gargouille. Saint Romain était, d'après la légende, allé à la rencontre de la bête, accompagné d'un condamné à mort à qui l'on avait promis sa grâce, s'il consentait à assister le prélat Ce dernier revenu victorieux de son expédition, l'on avait mis en liberté le prisonnier, et, en mémoire de ce fait, le chapitre avait obtenu du bon roi Dagobert le droit de délivrer, chaque année, le jour de l'Ascension, un des captifs détenus dans les prisons de la ville et qui, ce jour-là, était admis à porter la fierté ou la châsse de saint Romain K

^ A. Floquet, Histoire du privilège de Sainl-liornaiu, t. 1, p. 1-67.

250 LKS D ALÈGRE

C'est ce moyen d'échapper à ]a punition de son crime que résolut de tenter M. d'Alègre. Toutefois, pour attirer le moins possible l'attention sur lui, et ne point donner trop d'éclat^ à sa démarche, il imagina d'en laisser l'initiative à l'un de ses complices, Claude Péhu, seigneur delà Motte. Il fut, donc, convenu que Péhu, acceptant de passer pour l'auteur principal du meurtre de M. de Hallot, implorerait, en son nom et au nom de tous les coupables, la grâce du chapitre, et que d'Alègre serait, ainsi, indirectement, absous.

Les deux compères jugèrent, avant tout, prudent de se pourvoir, Fun et l'autre, d'une pièce indispensable à la bonne réussite de leur machination, et se firent délivrer, Péhu, par un chanoine de la collégiale Saint- Michel de Blainville, d'Alègre, par un frère mineur complaisant, deux certificats attestant que, bons catholiques, ils avaient fait, tous deux, leurs Pâques, en Tan de grâce 1593 ^ Muni, en particulier, de ce document, Péhu usa, alors, du stratagème habituel qu'employaient ceux qui voulaient solliciter le privilège de saint Romain : il se fit emprisonner dans les délais fixés, c'est-cWire trois semaines avant l'Ascension, à la requête supposée d'un certain Du Fossey ", sous le prétexte assez banal d'une obligation impayée. Il était rare, en effet, qu'un coupable désireux de porter la fierté avouât le vrai motif qui le faisait se constituer prisonnier, car au cas où il n'aurait point été élu, la justice aurait pu user de son aveu pour le poursuivre, ensuite, d'office. Il ne confes-

' Ibid., p. 399.

- Peut-être Gilles du Fossey, greffier du siège présidial du bailliage de Rouen [Ibid., i. II, p. 650).

CHRISTOPHR H d'aLKCRR, MAROUIS D ALKr.RR 251

sait, donc, son méfait qu'en temps et lieu au chapitre, et comme celui-ci avait le droit de garder le secret sur les aveux des prisonniers, par sa fausse déclaration le candidat ne risquait, en cas d'échec, que la peine généralement peu grave réservée au délit léger dont il s'était accusé pour obtenir son incarcération \

C'était pendant les trois jours précédant l'Ascension, c'est-à-dire pendant les trois jours des Rogations, que deux chanoines délégués par le chapitre parcouraient les prisons, pour entendre les confessions, et recevoir les requêtes des prisonniers, et pour en rédiger, séance tenante, le procès-verbal, tâche qu'ils accomplissaient scrupuleusement, encore bien que, la plupart du temps, leur siège fût fait d'avance.

Selon l'usage, donc, Péhu, qui s'était fait emprisonner à la prison de la Cour des aides, fit le long exposé du drame du 13 septembre 1592, exposé qui nous a été conservé, et auquel j'ai, précédemment, emprunté ({uelques détails -. En môme temps, du reste, qu'ils se soumettaient docilement à toutes les formalités de la procédure habituelle, d'Alègre et ses complices ne négligeaient pas les démarches officieuses, et, dès ce moment, une pression s'exerçait sur le chapitre pour le bien disposer en faveur des meurtriers de M. de Hallot. Cette pression venait surtout des chefs de la Ligue en Normandie, très désireux de conquérir à leur cause Tun de leurs plus redoutables adversaires, et le duc de Mayenne, lui-même, prenait la peine d'écrire au cha-

* A. Floquet, Histoire du privilège de Saint-Romai?}, t. I. p. 411,

* Ibid.. t. I, p. 394 et suiv.

252 LES u'aLÈCRE

pitre (( pour le prier et conjurer de toute sou allection, disait-il, de donner la fierté au marquis d'Alègre, gentilhomme de qualité et de mérite, que je désire infiniment estre qualifié de ceste courtoisie* ». De leur côté, M. de Yillars, gouverneur de Rouen, et Jean de Leslie, légat en France du pape Clément VIII, et remplissant les fonctions d'archevêque de Rouen pendant la vacance du siège, ce dernier, en particulier, favorahlement impressionné par les deux certificats de catholicité qui lui avaient élé remis, insistaient, de la fa(;on la plus pressante, auprès des chanoines en faveur d'Alègre et dePéhu\

Aussi, lorsque, le 27 mai 1593, jour de l'Ascension, le chapitre se réunit solennellement, dans la salle capitulaire, pour délihérer sur « l'élection d'un captif », la lecture des divers procès-verbaux d'interrogatoire des prévenus dut-elle être écoutée d'une oreille distraite par beaucoup des juges, dont les suffrages étaient acquis d'avance au même candidat. Des urnes, oii chacun d'eux déposait son bulletin de vote, les noms de Péhu et de ses complices sortaient, peu après, en grosse majorité, et le résultat du scrutin ayant été aussitôt, suivant la coutume, communiqué au parlement, les auteurs du meurtre du 13 septembre étaient déclarés absous, et Péhu admis à porter la fierté à la procession de Taprès-dîner '.

* Ibid., t. I, p. 391).

- Cf. « l'engagement que prend Claude Péhu de la Motte devant Jean de Leslie, évêque de Ross, de ne plus servir le parti du roi de Navarre et de s'attacher à la Ligue », le 26 mai l.">93 (A. Floquet, Histoire du privilège de Saint-Romain, t. H. p. fi50).

•' Un document, cité par A. Floquet, nous dit que, ce jour-l;"i, Pt-liu

CIIHlSiOl'HK II DALKCJUK, MAIKJUJS UALKGKi: 2o3

On coiiroil tiiséiueiil la consternation où pareil scandale dut jeter les parents et les amis de M. de Hallot. Le privileg^e de saint Romain était si populaiie et si respecté en Normandie, que rien ne semblait, dès loi's, pouvoir valoir contre la récente décision du chapitre. Et par une sin«^ulière coïncidence, au moment même où se produisait ce coup de théâtre, un des complices et des plus notoires de d'Alègre, Fremyn du Flocques, se faisait prendre aux environs de Gaen, après une résistance désespérée, et, grièvement blessé, était écroué dans les prisons du parlement royaliste. La cour allaitelle passer outre à l'amnistie prononcée par le chapitre de Rouen, et oserait-elle aller à l'encontre de l'antique et vénérable tradition? C/est ce qu'il était légitimement permis de craindre.

Fort heureusement, il n'en l'ut j*ien. Sans même attendre ({ue le prévenu fût guéri du coup d'arquebuse qui lui avait fracassé l'épaule, le parlement le faisait transporter à l'audience étendu en un paniei; d'osier et procédait immédiatement à l'instruction de l'alfaire. Vainement, M. de Flocques se défendit-il, en disant : « que, estant, avec beaucoup d'autres, resté à la porte de M. de Hallot, il n'avoit eu congnoissance de l'assassinat que par un grand bruit et rumeur qui s'estoit fait après le crime ; que, alors, seulement, lui et les autres estoient descendus de cheval pour sauver M. à'Alègre des mains des serviteurs de M. de Hallot; que.

« estoit accoustré d'un pourpoint et haut-de-chausscs de talîetas gris, avec un bas de soye verd, et avoitun manteau de sarge, de couleur de gris de gueldc, ijordc de passoniens gris » (A. Floquet. Op. cil., t. I, p.4Ui>).

après le crime, ledict d'Alègre leur avoit demandé pardon de ce qu'il ne les avoil advertis de son dessein ». Toutes ces défenses demeurèrent inutiles, et, le 18 juin, l'accusé, condanmé à mort, avait la tête tranchée'.

Encouragée par cette première victoire, M""^ de Ballot résolut de tenter un efïort plus décisif. Un des arguments sur lesquels s'était appuyé le parlement de Caen, pour procéder au jugement de Fremyn de Flocques, avait été que le crime commis par lui sur la personne d'un lieutenant de Roi n'était point un crime de droit commun, mais un crime de lèse-majesté, et, comme tel, devait être excepté du privilège de la fierté. Mais cette limitation apportée au droit du chapitre de Rouen restait contestable, tant qu'elle n'avait pas recula sanction du seul juge capable d'en décider en dernier ressort, du pouvoir souverain. Ce fut, donc, au Roi que s'adressa M""" de Ballot, pour. le supplier d'interposer expressément sur ce point sa volonté. Les circonstances semblaient favorables à cette requête. Le Roi venait d'abjurer solennellement l'hérésie, et l'on ne pouvait, dès lors, contester à un roi catholique le droit de restreindre un privilège dont les chanoines de Rouen ne devaient, en somme, l'exercice qu'à la condescendance de ses prédécesseurs. Cetappel fut, du reste, entendu, puisque, le 24 août 1593, un arrêt du Conseil proclamait que les crimes de lèse-majesté étaient exclus du privilège de saint Romain, et que le meurtre de M. de Hallot était, au premier chef, un de ces cas^

' A. Floquet, Op. cit., t. I,, p. 407-409.

' Arrêt du Conseil du Roi, du 24 août lo93, cité dans rarrèl du Grand Conseil, du 19 décembre 1^94 (Arch. uat., Y^ 163).

i:hristoi»he ii d'alèghe, mar(,»uis d'alkghe 2o5

Cet aiTÔL était un coup droit porte à M. d'Alè^re, et c'est probablement sur ces entrefaites qu'il jugea prudent de <( s'absenter du pays ». On le trouve, encore, à Rouen, le 25 octobre 1593, signant aux autorités municipales le reçu de « trois bahuts à lui restitués, et où il y a lettres, titres et escriptures provenant du sac de son chasteau de Blainville ^ » ; mais il est vraisemsemblable que, peu après, il partait pour Tltalie que divers documents lui assignent comme retraite '. A partir de ce moment, nous perdons, d'ailleurs, ses traces jusqu'en l'année 1608.

Le bruit fait autour du drame de Vernon n'était pas, pour cela, près de s'éteindre, car, le principal coupable disparu, M""^ de Hallot n'abandonna pas la poursuite de sa vengeance. Celle-ci ne trouva, malheureusement, à s'exercer que sur des comparses que les actives recherches de la veuve parvinrent à faire découvrir. En 1594, Jean Doubledent, palefrenier de d'Alègre, et Pierre Fouques, son valet de chambre, ayant été arrêtés à Paris, sont condamnés, par arrêt du Grand Conseil, du 19 décembre, à « estre pendus et étranglés à une potence double, à la place de la Croix-du-ïiroûer, et leurs testes portées à Vernon et exposées sur les deux principales portes^ ». — En 1590, c'est le tour de Diego Masure, dit le cadet d'Agloë, qui, le 3 février, a la tète tranchée sur un échafaud, en la même place de

^ Le texte de ce reçu est donné d'après les archives municipales de Rouen, par d'Estaintot, la Ligue en Normandie, 1862, in-8°, p. 265, note.

* A. Floquet, Op. cit., t. I, p. 455. — F. Bouquet. Recherches historiques sur les sires et le château de Blainville, p. 74.

^ Arrêt du Grand Conseil, du 10 décembre 1594 (Ârch. nat., V^ 163).

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