YVES IV D ALÈGRR, MARQUIS D ALÈGRE
jour sur ce procès célèbre et interminable, puisqu'il devait se poursuivre jusqu'au milieu du xviii® siècle.
La cause était particulièrement épineuse. Elle portait sur la nature et la validité des actes, en vertu desquels le marquis d'Alègre avait, en 1576-1577, transmis à son neveu, Yves d'Alègre, la totalité d'une fortune qui aurait dû se partager entre tous ses héritiers présomptifs, c'est-à-dire, entre son frère Christophe, aujourd'hui représenté par ses cinq enfants, et ses neveux ot nièces : Yves, Isabelle, Renée et Jeanne. Ces actes, leur bénéficiaire, Yves IV d'Alègre, les reconnaissait (( purs de toute cause immorale », les déclarait passés en bonne et due forme, homologués et insinués qu'ils avaient été au parlement de Paris, affirmait que « ce qu'avoit fait le feu marquis d'Alègre ne relevoit que de la puissance que la nature donne à un chacun sur ce qui est sien' ». Et c'est bien là ce que fit ressortir, d'abord, éloquemment, Marion. Mais ces considérations suffisaient-elles à rendre ces actes valables et exécutoires en droit ? C'est contre quoi s'élevait la partie adverse, par la bouche de Buisson. Quels étaient-ils, en effet, proprement, ces actes, à quel titre et sous quel nom pouvaient-ils être reconnus pour valables? A aucun et sous aucun, ainsi que le prouvait très catégoriquement l'avocat. S'agissait-il, comme le mot en avait été prononcé, d'une adoption, qui, transformant le neveu du marquis d'Alègre en son fils adoptif, lui aurait assuré, comme tel, la fortune paternelle? L'adoption, répondait Buisson, n'est point admise dans notre droit. Se
^ Simon Marion, Plaidoyers..., p. 428.
16b LES D ALKGRE
trouvait-on en présence d'une donation entre vifs? 11 pouvait le sembler, mais à première vue, seulement, car « ceste prétendue donation n'avoit esté ni acceptée, ni accompagnée d'aucune délivrance, comme le désirent les ordonnances et coustumes de France; joint qu'en Normandie, — où une partie des biens sont situés, — on ne peut rien donner à son héritier présomptif, ny à un estranger que le tiers des immeubles ». — Était-on en face d'un legs? Non, « parce qu'en Normandie, à cause de mort, et en Auvergne, où se trouve le reste des biens, on ne peut léguer que le quart des propres )).
— L'acte en question était-il une institution testamentaire? Non, encore, « parce que pareille institution est prohibée es coustumes d'Auvergne et de Normandie ».
— Valait-il comme institution contractuelle ? Pas davantage, « parce que l'institution contractuelle est réprouvée en Normandie, et n'a lieu, en Auvergne, qu'en contrat de mariage ou de société universelle ».
Dans l'impossibilité, où l'on était, de ranger dans une catégorie quelconque d'actes valables les libéralités du marquis d'Alëgre, Buisson concluait, donc, à la nullité de ces dispositions, et, selon lui, la succession du défunt devait se partager naturellement entre tous ses héritiers. Il était, des lors, parfaitement équitable, ajoutait-il, que la terre de Blainville revînt à Christophe II d'Alègre, représentant de la branche aînée, puisqu'elle était située dans le pays de Caux et que, « suivant la coustume de ce pays, les (lefs sont impartables et indivisibles, et appartiennent à l'aisné, sans que les puisnez y puissent prendre aucune portion » ; l'avocat rappelait, d'ailleurs, que, à deux reprises, à la
YVRS IV D ALKr.RK, MARQUIS I) ALKGRK 167
iiioi't d(i Gilbei'l et de François d'Alè^re, frères aines du feu marquis d'Alègre, les choses s'étaient ainsi réglées^ Quant aux terres de Marcilly et de Maisy, si Christophe P'" d'Alègre, remar(juait-il, s'en était saisi, il était encore dans son droit : d'une part, en effet, suivant la coutume de Normandie, « quand un père, frère ou autre déceddé laissent plusieurs hefs vl plusieurs héritages, les partages se font par choisie, c'est-à-dire que l'aisné choisit, le premier, le Oef que bon lui semble, encore qu'il soit de valeur trois fois plus grande que les autres, par droit de choisie »; et Christophe pouvait être considéré comme ayant usé de cette faculté ; d'autre part, il ne fallait pas oublier que, par les arrêts du 13 avril 1568 et du 6 mai 1572, Christophe se trouvait créancier du capital d'une rente de 400 livres et que, en conséquence, il était permis de regarder comme une reprise légitime la main-mise opérée par lui sur les terres de Marcilly et de Maisy. En terminant, Buisson enfermait Yves d'Alègre dans ce dilemne : ou bien, il persisterait à se dire donataire universel de son oncle, et, dans ce cas, courait à un échec certain; ou bien il opterait pour la simple qualité d'héritier, et, dans cette hypothèse, toucherait, sans difficulté, sa juste part dans la succession du feu marquis".
A cette argumentation assez serrée Simon Marion essaya de répliquer, en en combattant surtout les prémisses, à savoir (|ue l'acte signé, en 1576, par Yves III était nul, comme n'appartenant à aucune des variétés
* Yoii' plus haut. p. 24.
- Buisson, plaidoirie du 2G juin 158i (Ai'cii. nat., pai'lenient civil, plaiduirios, X^^ 51 U7, lui, 40*^-409 v", passim).
admises en droit. Exposant, en un long préambule, la situation exceptionnelle et anormale où se trouvait le marquis, au moment oii il disposait de ses biens, il concluait qu'à cette situation exceptionnelle ne pouvait répondre et s'adapter qu'un acte exceptionnel, et que celui qu'il avait passé, alors, n'était, en fait, ni un legs, ni une donation, ni une institution testamentaire ou contractuelle, mais un acte participant de tout cela, ot qui, imprévu en droit, devait être admis en équité. (( Pour nous réduire au point capital de ceste cause, disait Marion, le marquis d'Alègre, quand il a disposé, cstoit au pire estât que l'on pourroit penser. Car, s'il eust esté pris, ou en bataille, ou par autre rencontre, sur mer ou sur terre, par les ennemis clirestiens ou infidèles, il en eust esté quitte pour une rançon, et feignons la des plus excessives qui se voyent point entre particuliers, il y eust pu, néantmoins, satisfaire, en vendant ses terres. Mais, on le faisoit ostage pour une somme si grande et immense qu'elle excédoit toute rançon commune et tous les moyens d'un bomme privé, quelque opulent qu'on le puisse feindre, joint qu'on le mettoit es mains non d'un particulier, qu'il se pust promettre de pouvoir flécbir et réduire à chose modérée, mais de tout un peuple superbe et arrogant, fier et inexorable. Et, luy, bomme d'âge, de sens et de jugement, nourri, de jeunesse, en la cour, aux armées et en l'usage de beaucoup d'affaires, prévoyoit assez ce que l'événement a, depuis, rendu manifeste et cogneu à tout le monde, que la France, épuisée par les calamités des longues guerres, pestes et famines, et offensée des outrages reçus par l'armée des reistres, ne satisferoit
YVES IV d'aLKORE, MARQUIS d'aLÈGRE 169
pas à ce qu'ils attendoient, ce qui poindroit d'aiguillons si piquans ces esprits avares et, d'ailleurs, farouches, que, s'en aigrissans comme d'une honte et injure puhlique, sans autre moyen de la pouvoir clianger, pour n'avoir plus en mains des François mutinez qui les voulussent ramener en France, ils deschargeroient toute la rage du despit et courroux houillans en leur cœur sur les gages de la foy qu'ils diroient enfreinte et violée... Bref, il estoit réduit en la plus dure espèce de captivité qui se puisse dire, tout y estant plein de crainte et d'eflroy de choses horribles, et d'un désespoir, tousjours pire que ne sont les maux mesmes, d'y trouver jamais ny secours, ny remède, sinon par son neveu qui ne pouvoit estre autrement accepté qu'en le subrogeant en tous ses biens ainsi qu'en sa prison. Et qui peut donc douter que cette cause, si grave et importante qu'elle touchoit l'oncle jusques à sa vie et à sa liberté, ne luy ouvrist la porte très ample et très large de toute la puissance que la nature donne à un chacun sur ce qui est sien? »
« Qu'a donc fait l'oncle? continue Marion. Quelque chose, il est vrai, qui n'est, proprement, ni simple adoption, ni simple institution, ni legs, ni donation. Et qu'est-ce donc, dira-t-on? Un nouveau négoce, qui n'a point de nom propre. Tellement que, quand les coutumes disent, et qu'on nous oppose : Donne?' et retenir ne vaut ; on ne peut rien donner à son hoir iirèsoniptif ^ ni à qui que ce soit que le tiers de ses biens, ce mot : donner doit être entendu, en son propre sens, de la donation toute munifique, simple et directe, pure et absolue, et en laquelle nulle autre obligation, nulle
i70 LKS D'Aij':r.iiR
autre charge ne sont impliquées. Mais nous sommes icy en chose tout autre, sçavoir en une convention mutuelle et réciproque : Do ut facias, de la part de l'oncle, Facio ut des, de la part du neveu, qui n'est, en effet, nullement donation, ny propre, ny impropre, mais un contrat exempt de nom particulier, parce qu'il procède d'un négoce commun qui a sa cause douhle, dont il est appuyé de çà et de là, et principalement d'un profit certain, si grand et immense du costé de l'oncle que nulle loi civile ne pourroit retrancher l'effet infini de sa disposition soustenue d'un fondement si ferme. Car c'est une loy supresme que, si nostre vie, nostre personne, nostre liberté tombe en quelque péril, si en la puissance, en Tembusche, en la main ou des brigands ou des ennemis, tout nous est loisible, pour en eschapper. Il n'est point défendu, dit Paul, en ses Sentences^ de donner jusques à Tinfiny à celui qui nous tire de la main des voleurs, ou des ennemis... \ »
Cette thèse de Marion pouvait être quelque peu spécieuse. Elle parut, néanmoins, au parlement mériter d'être prise en considération, car il ne jugea pas opportun de rendre immédiatementson arrêt. « Les parties, disait seulement la cour, sont invitées à corriger et adjousteràleurs plaidoiries, à produire tout ce que bon leur semblera, à bailler contredicts et salvations, et, cefait,ladicte cour en délibérera en conseil, au premier jour" ». Ce premier jour n'était pas, toutefois, près de luire, puisque deux ans devaient s'écouler, avant que fût rendu un nouvel arrêt.
' Plaidoyer de Simon Maiion [Loc. cit., p. 40G, 417-418. 420, 426-428). * Arrêt du parlenKint du 2(1 juin 1."t82 (Arcli. nat.. pailcnicnt civil, ]»lai(loiri(,'S. X''»'.^»107, lui. 40'.) v").
YVKS IV i)'alk(.riî:, makouis D ALÈGRK 171
Après avoir ainsi pourvu à ses intérêts 1(3S plus urgents, et en attendant la première sentence favorable, il l'espérait, du parlement, M. d'Alègre résolut, alors, d'accomplir, sans plus tarder, le vœu solennel qu'il avait fait de venger, aussitôt arrivé à Fâge d'homme, l'exécrable assassinat dont son père avait été victime, en 1573, et dont l'auteur, Guillaume Duprat, baron de Vitteaux, avait échappé non seulement à la vengeance des parents de l'infortuné Meilhaud, mais aussi, finalement, à toute vindicte publicte. Sans doute, l'aj-rét du parlement, du 11 mars 1574, avait, on se le rappelle, condamné Vitteaux à la déportation dans l'île de Ré. Et si la peine, édictée dans cet arrêt, était loin d'être proportionnée au crime dont elle était le châtiment, il avait été, un moment, permis d'espérer que, rigoureusement appliquée, elle pourrait, du moins, mettre un terme aux sanglants exploits du baron de Vitteaux, et apaiser, enfin, cotte querelle des d'Alègre et des Duprat qui se prolongeait depuis plus de huit ans.
Ce serait, néanmoins, se faire de singulières illusions .sur la justice du temps que de s'imaginer que l'arrêt du 11 mars avait reçu son exécution. En réalité, le parlement avait dû user de « temporisement », ou la grâce du Roi intervenir, encore une fois, bien à propos ; on ne sait. Le sûr est que Vitteaux ne fit même pas le voyage de l'île de Ré. Nous avons, sur ce point, le témoignage formel de Brantôme. « Le roy de Pologne, dit Brantôme, (jui estoit h^ principal persécuteur du
baron, s'en va en son royaume. L'on fait au baron son procès à la voilée; son pardon et grâce lui est donnée et bien entérinée. Le voilà pourmener par la ville de Paris et à la Cour, mieux que jamais bien venu et arregardé de tout le monde \ » J'avoue qu'il m'a été impossible de retrouver les documents officiels qui pourraient corroborer les affirmations de Brantôme ; mais celles-ci paraissent difficiles à écarter.
Qu'était devenu Vitteaux de 1574 à 1583, date à laquelle il devait, enfin, payer de sa vie Tun de ses crimes les plus odieux? Il vaut la peine de le rapporter, soit comme un nouveau témoignage des mœurs du temps, soit pour acliever de prouver, — si, d'ailleurs, les exploits antérieurs du personnage ne nous en avaient assez convaincus, — à quel redoutable adversaire allait s'attaquer M. d'Alëgre.
La belle sécurité que lui avait valu la scandaleuse impunité légale dont il avait bénéficié, et l'immunité qui lui avait été assurée par la jeunesse ou l'indifférence des parents de sa victime, Vitteaux n'en devait jouir que jusqu'au retour de Pologne du duc d'Anjou. Encore à Paris au moment de l'arrivée du nouveau roi de France, il n'hésita pas, sans doute, un instant, à « aller lui faire sa révérence », et il ne semble pas avoir été plus mal accueilli qu'un autre. Mais il retrouvait plus en faveur que jamais auprès d'Henri III, — qui allait le faire, bientôt, « mestre de camp de l'infanterie françoise des gardes de Sa Majesté "^ », — un homme qui
' Brantôme, t. VI, p. 833.
* C'est exactement le titre qui lui est donné dans un arrôt du Grand
YVES IV D AM:(jRE, MAlinUlS D ALI^GUK 173
lui pouvait être redoutable : c'était ce Louis Bérenger, seigneur du Gua, intime ami de Meilliaud, qui s'était, on s'en souvient, opposé de toute sa force à la grâce du meurtrier, et dont le temps ne paraissait pas avoir changé les sentiments. Nous avons, sur ce point, les confidences de Brantôme, ami commun de du Gua et de Vitteaux, confidences qui sont, à Tord inaire, de la plus intense couleur. « Messieurs du Gua et de Vitteaux, écrit Brantôme, estoient tous deux mes grands amys, et je voulois les accorder. Mais, point! M. du Gua n'y voulut jamais entendre; car de la mort de Meilhaud, qu'il aymoit fort, il se formalisoit comme si fust esté son frère. Et moy, plusieurs fois, luy remonstrant et priant de laisser couler cela et accepter l'amitié du baron, dont je l'en priois et l'asseurois de la recherche, il me respondoit : « Je n'ayme pas mes amis vivans « seulement, mais morts encores '. )>
Et le célèbre mémorialiste nous rapporte, à ce sujet, une scène qui nous prouve à quel point en était venue la haine entre les deux honmies. « Car trois mois avant qu'il fust tué, raconte encore Brantôme, M. du Gua estant dans la cour du Louvre, un jour, il me monstra son espée et la me donnant : « Advise, Brantôme, ce « me dit-il, si ceste espée est bonne. Je l'ay prise aujour- « d'huy exprès pour chastier ces braves qui me font la « mine. Par Dieu, s'ils m'appellent à Tisle du Palais, « je la leur feray sentir et les estrilleray bien, tout « estropié que je suis. » Moy, ayant manié ceste espée
Conseil, du 24 septembre 1575, c'est-à-diro un mois avant sa mort (Arch. nat., ¥"91).
' Brantôme, t. V, p. 356-357.
à gardes dorées, je la trouvoys fort belle et bonne, mais pourtant fort foible et par trop légère ; mais il la luy falloit telle, à cause de la foiblesse de son bras. Le baron entendit ces mots, qui dist à quelqu'un qui me le redit : « Je ne suis pas si fol de le faire appeler, cai* je « sçay bien ce que vault l'aulne d'appeler un tel, qui a « telle cbarge de la garde du Roy, et favory de son (( maistre. Je m'en garderay bien : il me combattroit à (( belles barquebuzades qu'il me feroit tirer par ses sol- « dats. Cependant, je la luy garde bonne. » Puis, ajoute Brantôme, il s'en partit de Paris au bout de quatre jours ^ »
Mais ce départ n'était qu'une feinte destinée à se faire oublier et à rendre plus sûre une vengeance que, dès lors, il estimait devoir être l'épilogue nécessaire de sa « querelle » avec Meilbaud. Revenu, en elFet, à Paris peu après, Vitteaux se caclia au couvent des Grands- Augustins, (( oii il prit une cellule"" », et ne négligea rien pour assurer le succès de sa nouvelle macliination.
11 n'ignorait pas que du Gua, par sa situation même de favori et la manière dont il lui arrivait, parfois, de traiter les plus grands seigneurs de la Cour, par la liberté de ses propos qui n'épargnaient pas même les membres de la famille royale, par les mille aventures, enfin, de sa vie amoureuse, s'était fait des ennemis implacables ; il jugea que rien ne pouvait être plus utile
^ Brantôme, t. V, p. oo7.
- Nouveaux mémoires du maréchal de Bassompierre, publiés par l'éditeur [Antoine Serieys], de V Etablissement des Français dans les Gaules du président Hénault, 1803, in-8°, p. 139-160.
Portrait de Louis Bkrexgkr, seigneur du Gua, d'après un crayon [Bibliothèque nationale. Cabinet des estampes).
YVES IV d'aLKGRIC, MAUoUIS D AM>r,RK 175
il SOS projets que d'y associer quelques-unes des victimes les plus en vue de son rival, et que de se couvrir de leur patronage et de leur complicité. Très habilement, il sut donc s'offrir comme un vengeur possible aux diverses personnes qu'il soupçonnait de nourrir la même haine que lui, alin de pouvoir se présenter, ensuite, comme n'ayant été que leur instrument. Les contemporains varient, il est vrai, sur le nom de celle qui accepta les propositions de Vitteaux. Les uns parlent du duc d'Anjou, frère du Roi, qui n'avait pas pardonné à du Gua de « l'avoir bravé jusques à estre passé, un jour, devant lui, en la rue Saint-Antoine, sans le saluer, ni faire semblant de le connoistre, et d'avoir dict, par plusieurs fois, qu'il ne reconnoissoit que le Roy, et que quand il luy auroit commandé de tuer son propre frère, qu'il le feroit* )>. « D'autres, raconte l'Estoile, disoient que c'estoit un grand qui, par jalousie de sa femme », avait armé le bras de Vitteaux. Et l'allusion est assez transparente à Antoine d'Estrées, marquis de Cœuvres, grand maître de l'artillerie, dont la femme, Françoise Babou de la l^ourdaisière, fut la dernière maîtresse de du Gua\ D'autres, enhn, avec de Thou, déclarent positivement (jue la complicité, que Vitteaux sut s'assurer, ne fut lien de moins que celle de Marguerite de Valois, reine de Navarre et sœur du Roi.
« La malignité de M. du Gua, raconte de Thou, n'avait pas épargné, en effet, les premières dames de la
* Journal de l'Estoile, éd. Brunet, t. I, p. 92.
- Ibid. — Françoise Babou de la Bourdaisière fut, on le sait, la mère de Gabrielle d'Estrées. Elle avait épousé Antoine d'Estrées en 1559, et était alors âgée de 33 ans.
176 LES d'aLÈGRK
Cour, dont il déchirait publiquement la réputation, souvent en présence de Sa Majesté, et il avait eu, même, la hardiesse de porter ses médisances jusque sur une grande princesse ^ » Nous savons, par ailleurs, quelle fut la nature de ses médisances. Elles se rapportaient à une visite faite par Marguerite, — pendant le séjour du Roi à Lyon, lors de son retour de Pologne, — à M. d'Entragues, alors malade, et que la Reine de Navarre avait été rejoindre dans sa chambre. Du Gua avait souligné, auprès du Roi, Finconvenance de cette démarche, et « déclaré, tout haut, que Sa Majesté ne devoit pas souffrir qu'on fîst ainsi l'amour à sa sœur, dans sa maison - ». Marguerite ne lui avait jamais pardonné ce propos, et n'avait cessé, des lors, de marquer, ouv'crtement, à lui et à sa maîtresse le plus profond mépris. « Un jour entre autres, rapporte le comte de Tillières, M""^ d'Estrées estant entrée au cabinet de la Reyne mère, et la reyne Marguerite s'y trouvant, celleci dit assez haut : « Voici la garce du capitaine ! » A quoi, jouant sur les mots : « J'aime mieux, respondit (( M"'^ d'Estrées, l'estre du capitaine que du général'^ ! » « Résolue, donc, à se venger, la princesse, à en croire de Thou, se rendit, la nuit, au couvent des Augustins, auprès de Vitteaux, et, trouvant là un homme accoutumé à verser le sang de ses ennemis, que ses succès passés avaient familiarisé avec ces sortes d'attentats, elle l'engagea, par ses caresses, à se faire son vengeur,
^ De Thou, Histoire universelle, trad. fr. de 1734, t. VII, p. 300.
- Nouveaux mémoires du maréchal de Bassompierre, p. loO.
^ Anecdotes scandaleuses... extraites des papiers du comte de Tillières (Bibl. nat., nouv. acq. fr. 1208, fol. 2).
YVRS IV n'ALIiORK, MAHQUIS d'aLKGRR 177
en vens^eant ses propres injures. Elle le liL souvenir que, à la mort de Meilhaud, tandis que presque toute la Cour cherchait à justilier cette action, du Gua seul s'était, longtemps, opposé à la ^râce qu'on voulait ohtenir pour lui, en soi-te que, malgré les prières des amhassadeui's polonais, le feu Roi eut hien de la peine ji lui pardonner. Elle lui remontra que du Gua ne travaillait, encore, qu'à aigrir contre lui l'esprit du nouveau Roi, ([u'il ne cessait de le lui représenter comme un scélérat capable, si le Ciel le permettait, d'oser contre son Roi ce qu'il avait exécuté contre tant d'autres, que, d'ailleurs, il était devenu à charge au monarque même par sa fierté insupportable, qu'il y avait lieu de croire que Henri III ne se mettrait pas fort en peine de sa mort, qu'au reste, après le coup, il trouv'^erait un asile assuré auprès de Monsieur, qui regarderait comme un service signalé qu'on l'eût défait d'un homme dont il avait lieu de se plaindre lui-même et qu'il savait aigrir l'esprit du Roi contre lui V »
« Il ne fut pas difflcile, ajoute de Thou, — qui semble on le voit, attribuer à Marguerite seule l'initiative de l'entreprise contre du Gua, — il ne fut pas difficile à une grande princesse, éloquente et caressante, de persuader un homme qui trouvait son propre intérêt à se venger d'un ennemi puissant capable de l'accablera » En effet, il est bien probable que les discours de la princesse durent être beaucoup moins longs, et n'avaient pas besoin d'être aussi pressants que le rapporte le grand historien, et qu'elle dut convaincre assez aisé-
* De Thou, Histoire universelle, t. VII, p. 300. ■ De Thou, Histoire universelle, t. Vif, p. 300.
ment celui qui n'avait pu que feindre de se présenter à elle comme le vengeur qu'il ne souhaitait rien tant que de devenir pour son propre compte.
Quoi qu'il en soit, assuré, dès lors, d'une haute protection, Yitteaux ne songea plus qu'à préparer l'exécution matérielle de son nouveau crime, et il le fit avec une extraordinaire perfidie, durant près de trois mois, « quittant, seulement la nuit, sa retraite pour faire ses pratiques^ ».
Mille choses semblaient, en principe, devoir contrarier ses projets. Tout d'abord, du Gua se méfiait des assassins, et si particulièrement de Vitteaux, que, depuis la disparition de ce dernier de la Cour, il avait chargé un de ses serviteurs « de tousjours guetter et épier son retour pour l'en advertir" ». D'autre part, il ne sortait jamais qu'accompagné soit d' « une foule d'officiers qu'il avait chaque jour à sa table, car c'était à ces sortes de profusions qu'il faisait servir les libéralités excessives d'un prince toujours magnifique à son égard ^ », soit de « quarante harquebuziers qui marchoient devant luy, la mesche sur le serpentin'^ », escorte à laquelle lui donnait droit son titre de mestre de camp du régiment des gardes. Enfin, il logeait habituellement au Louvre, et, « tous les soirs, après avoir posé garde à la chambre du Roy, il en faisoit placer une à la sienne de dix ou douze soldats^ ».
* Nouveaux mémoires du maréchal de Bassompierre, p. 160. - Brantôme, t. V, p. 355.
"" De Thou, t. VII, p. 301.
* Nouveaux mémoires du maréchal de Bassompierre , p. 159, ^ Brantôme, t. V, p. 354.
YVES IV d'aLKC.RE, MARQUIS D ALKGRE 1^9
Mais Vitteaux savait, aussi, que, certains jours, renonçant à l'étiquette et à ce train grandiose de favori, du Gua se retirait plus simplement en un appartement (ju'il avait rue Saint-Honoré. Brantôme nous dit discrètement qu' « il s'y séquestroit et s'y séparoit les jours où il faisoit diette ^ ». Il doit y avoir là, de la part de Brantôme, une prétention ironique, car les jours de diète de M. du Gua n'étaient pas toujours ce que l'on aurait pu croire. Le grave historien de Thou, on ne s'y attendrait guère, est, là-dessus, plus explicite. « Comme M. du Gua avoit, dit-il, une galanterie avec une dame de la Cour, il avoit pris proche du Louvre un appartement contigu à celui de sa maîtresse. Une porte secrète, pratiquée dans un mur mitoyen, favorisoit les visites qu'il lui rendoit^ » « Il arrivoit souvent, rapportent, de même, avec des détails un peu différents, les Nouveaux mémoires du maréchal de Bassompierre^ il arrivoit souvent que quelque maladie, ou le sujet de voir des dames faisoient coucher M. du Gua hors du Louvre. Il estoit devenu fort amoureux de M'"'' d'Estrées, mais comme il ne la pouvoit voir sans éclat, ou sans courre fortune, car il sçavoit bien qu'il estoit guetté, ils s'avisèrent de faire louer la maison au Vis^, et que, par dessus les tuiles, il y auroit peu de chemin pour entrer sans soupçon dans le logis de M. d'Estrées, ce qu'ils pratiquèrent'. »
^ Brantôme, t. Y, p. 354-3oo.
* De Thou, Histoire universelle, t. VII, p. 301.
^ Je n'ai pu identifier cette maison, ni celle de M. d'Estrées; cette dernière n'est certainement pas l'hôtel dit, plus tard, l'hôtel d'Estrées, et qui fut acheté par Henri iV pour Gabrielle d'Estrées.
* Nouveaux mémoires du maréchal de Bassompierre, p. 160.
180 LES D ALKGRK
C'est dans ce logis, qu'il connaissait bien pour Tavoir visité deux fois, « en habit dissimulé et sans estre reconnu^ », que Vitteaux résolut de frapper son ennemi. De Thou nous raconte qu' « il se décida à faire son coup le premier novembre, 1375, veille de la fête des morts, et qu'il choisit cette date, parce que le son bruyant de toutes les cloches de Paris, qui se fait entendre alors, était propre à cacher le bruit inséparable de l'exécution de son entreprise, et parce qu'aussi, ce jour- là, chacun, fati2:ué d'avoir parcouru les églises, se retire de meilleure heure " ». Mais outre que ce détail paraît assez invraisemblable, étant donné qu'à l'heure, 10 heures du soir, où Vitteaux, on le sait, accomplit son crime, les cloches des églises avaient dû cesser leurs sonneries, il est démenti par L'Estoile qui nous dit, expressément, que le meurtre eut lieu le lundi, dernier octobre 1575, veille de la Toussaint". Il est plus probable que Vitteaux ayant appris, peut-être de l'espion même de du Gua, que, à la suite d'une indisposition, celui-ci devait rester quelques jours à son logis de la rue Saint-Honoré, il se résolut soudain à profiter de cette occasion.
Voici comment il combina son guet-apens. Il savait que, pendant les séjours de du Gua rue Saint-Honoré, un poste des arquebusiers du Louvre venait, chaque matin, prendre la garde en son logis, et y demeurait jusqu'à 10 ou 11 heures du soir, heure à laquelle on fermait la porte et où ces soldats s'en retournaient coucher à leur corps de garde du Louvre, pour ne revenir que le
' Ibid.
^ De Thou, Histoire universelle, t. VII, p. 301.
^ Journal de L'Estoile, éd. Brunot, t. 1, p. 92.
YVKS IV Ij'aLKGRK, MABljUlS d'aLÈGHK 181
lendemain \ ViLteaux s'avisa de tirer avantage de cette particularité. Déguisés en arrjuebusiers, lui et les quatre compagnons dont il s'était assuré le concours, parmi lesquels Tropliime et Olivier de Boussicault, guettèrent, donc, le soir du )M octobi'e, vers 10 heures, la sortie des gardes du logis de du Gua. Puis à peine ceux-ci fui'ent-ils liors de la maison, dont la porte n'était pas encore fermée, qu'ils coururent à l'entrée, si bien (jue le porlier, encore sur le pas de sa porte, put croire qu'ils venaient de se détacher de la troupe qui s'éloignait à peine. Pour le conhrmer dans cette idée, et « feignant d'avoir oublié son fourniment dans la maison : (( Compagnons, dit Vitteaux à deux de ses « hommes, vous demeurerez un peu à la porte avec le « portier, jusques à ce que je revienne ^ )> Convaincu, alors, qu'il avait bien allaire à des soldats des gardes, le portier laisse entrer le baron et les deux Boussicault, pendant qu'il échange quelques propos avec les deux autres complices. Vitteaux, suivi des Boussicault, monte d'un trait à l'appartement de du Gua, et frappe à la porte qu'un enfant vint lui ouvrir. Bien au courant des aîtres, après ses deux visites précédentes, il court, sans hésiter, à la chambre de du Gua, et y fait irruption, l'épée au poing. « Celui-ci était déjà au lit et lisait à son ordinaire'^ w, rapporte un récit; un autre dit qu' « il se faisoit faire les ongles des pieds par son valet* ». Les deux occupations ne sont pas inconciliables. Dès
* Nouveaux mémoires du maréchal de Bassompierre, p. 160. - Ibid., p. IGt.
' De Thou, t. VII, p. 301.
* Nouveaux mémoires du maréchal de Bassompierre, p. 101.
182 LES D ALÈGRK
qu'il aperçoit Vitteaux, il jette un cri de : « Ah ! mon Dieu ! )) et, sautant dans la ruelle de son lit, se saisit d'un épieu déposé au chevet. Mais '< comme ilnelepouvoit contourner et s'en ayder aisément comme en belle place * », l'autre, qui déjà était sur lui, lui criant : « Du Gua, il faut mourir " ! » lui « baille, de son espée fort courte et tranchante, deux ou trois coups au travers du corps ^ », quilejettent expirant sur le plancher. Pendant que Trophime de Boussicault prêtait la main au baron, son frère Olivier, dit un récit, « tenoit, pour Tempescher de crier, un poignard à la gorge de l'homme de chambre de du Gua, que les meurtriers se contentèrent d'enfermer ensuite dans une garde-robe* ». De Thou prétend, au contraire, que les deux Boussicault se précipitant sur les valets accourus au bruit, et éteignant les flambeaux qu'ils apportaient, les dispersèrent^ que l'un deux fut tué, qu'un réussit à se cacher dans une cheminée, et que les autres s'enfuirent par les toits ^ Toutefois, cette scène tumultueuse et bruyante paraît assez invraisemblable, et ne s'accorde, guère, avec un fait très certain, la sortie parfaitement paisible des assassins qui, « le coup fait, se retirent résolus, sans trouver empeschement^ », courent aux remparts, vers un point remarqué par eux auparavant, se laissent glisser le long d'une corde, et, ayant là des chevaux préparés, s'éloignent à toute bride \
* Brantôme, t. V, p. 335.
* Nouveaux mémoires du inaréclial de Bassompierre, p. 161. ^ Brantôme, t. VI, p. 334.
* Nouveaux mémoires du maréchal de Bassompierre, p. 462. '^ De Thou, t. VII, p. 302.
•* Brantôme, t. V, p. 353.
' De Thou, loc. cit.
YVKS IV d'aLKGKK, MARoUlS d'aLKGRK 183
Trois lioiires après, le malheureux du Gua rendait l'àiJie, accusant de l'avoir trahi le serviteur qu'il avait chargé de « guetter le haron ». « Ah ! harhe-grise, tu m'as trahi, disait-il, aux abois de la niort^ » Car il désignait formellement Vitteauxpour son assassin. Mais le plan de celui-ci avait réussi. « Son heureux coup de main, dit Brantôme, en réjouit plus d'un à la cour, et mesmes quelques dames, et principalement une grande -. » Cette grande dame n'était autre que celle dont Vitteaux avait escompté la protection, qui ne dut pas lui faire défaut, puisque, « si l'on informa, aussitôt, de cet assassinat, l'affaire fut ensuite assoupie, comme si on en eust ignoré les auteurs " ». Le Roi, luimême, tout d'abord indigné d'un attentat si hardi, après les funérailles magnifiques qu'il fit faire au mort^ parut prendre son parti de cette disparition, avec son égoïsme accoutumé. Pour la cinquième fois, le baron de Vitteaux « faisait défaut » à la justice, « encore bien qu'il fust estimé en France tel qu'il n'y avoit homme résolu pour faire un pareil coup que luy* ».
De cet homme la vie n'est plus, dès lors, il faut le dire, qu'une existence de bandit et de spadassin vulgaire. Son premier meurtre avait été, en quelque sorte, la suite d'une affaire d'honneur ; l'assassinat de Gonnelieu et le double attentat sur Meilhaud pouvaient n'apparaître que comme de légitimes vengeances dont la mort de du Gua formait la conclusion. Les nouveaux exploits
* Brantôme, t. V, p. 355.
- Ibid., p. 358.
' De Thou, t. VII, p. 3U2.
* Brantôme, t. V, p. 354.
184 LKS d'aLÈGRE
du baron ne sont, désormais, que de vrais crimes de droit commun. Il se multiplient tellement, en revanche, qu'il est difficile d'en établir seulement la chronologie.
Très peu après l'affaire du Gua, semble-t-il, on trouve mort, « dans les bois et garennes de Nantouillet^ », M. de Montrevault, de cette maison de Glermont avec laquelle nous avons vu les Duprat en procès dès 1559. Tout paraît bien indiquer qui a fait le coup. « Mais cela ne se put guères bien prouver », avoue simplement Brantôme, toujours plein d'indulgence pour son « grantl ami^ ».
Puis, le baron s'en prend à sa famille elle-même. « Ce jour mesme, 22 juin 1576, consigne Pierre de L'Estoile dans son Journal^ le baron de Vitteaux, estant, sous couleur d'amitié, allé veoir le prévost de Paris, son frère, nouvellement marié à la fille de [François de Barbangon, seigneur de] Gany, estant en son chasteau de Nantouillet, après y avoir fait bonne chère, le soir, s'estant rendu, le lendemain matin, le plus fort audict chasteau, fut trouver son frère en sa chambre, et le força de lui fournir 4.000 escus, tant en argent monnoyé qu'en joyaux et bagues, pour le prétendu supplément de ses partages, et s'en partit bien monté des chevaux de sondict frère, dont il print les meilleui's en ses escuries, et bien bagué et garni d'argent, aux despens de luy et de sa femme. Le dimanche, 24, on fit le conte au Boy, à son disner, du bon tour joué par le baron de Vitteaux à son frère, le prévost de Paris,
* Nantouillet, Seine-et-Marne, arrondissement de Meaux. canton de Claye.
■" Brantôme, t. VI, ]). 335.
YVKS iV U ALEGRE, 31ARgUlS D ALKGRE lOo
lequel l'ayant entendu, dit : « J'ai toujours eru l'un (( capable de ceste peur et l'autre de ceste hardiesse \ w Henri lU s'égaya moins, il est vrai, lorsque, l'année suivante, sachant, par expérience, que, vu l'immunité judiciaire dont son frère paraissait jouir, il était insuflisant de s'adi'esser contre lui aux tribunaux, le prévôt de Paris ne trouva rien de mieux, pour se venger, que de Taccuser de complot contre la vie du Roi '\ Celui-ci s'émut alors. Un arrêt du parlement de Paris fut publié qui interdisoit au baron Feau et le feu, comme criminel de lèse-majesté, et une vraie expédition fut dirigée contre le conspirateur que les derniers renseignements signalaient comme, à ce moment, en son château de Vitteaux. « Le 20 novembre 1577, lisons-nous dans le Journal de M. Pépin, chanoine de Dijon, le Roy a faict conduire et a faict commander qu'aucunes de ses compagnies, sous la charge du capitaine Gharny, fussent prestes à Vitteaux en-Auxois, et ne savoit-on pour quoi ou pour quelle occasion; et estoit son intention assiéger le château de Vitteaux, et lui rendre le baron, seigneur dudict lieu, entre ses mains; quoi sçachant ledict baron et se voyant investi de toutes parts, se délibéra, à la diane, d'eschapper dudict lieu, ce qu'il ht bravement,
^ Journal de V Es toile, éd. Brunet, t. I, p. 130-137.
- « Sur la fin de novembre \'S11, raconte L'Estoile, le Roy renforça sa garde ordinaire de Suisses assis à la porte du Louvre d'une compagnie de soldais françois, pris du régiment de Beauvais-Nangis qui, pour cest elïect, vint se loger au faubourg Saint-Marceau, à la grande oppression des pauvres habitans du faubourg. Et l'ut ce renfort de garde occasionné de ce que Antoine Duprat, prévost de Paris, avoit fait entendre à Sa Majesté qu'il y avoit entreprise contre elle faicte par le baron de Vitteaux, son frère, et autres ses complices, et offroit fournir tesmoings pour preuve de ladictc conspiration » [Journal de L'Esloile, t. I, p. 223- 224).
186 LES D ALÉGRK
luy troisième, bien monté, et força les sentinelles et gardes qui le tenoient assiégé, et se sauvai »
Il ne devait pas rester longtemps sans faire parler de lui, car, au commencement de 1578, escorté de ses gardes du corps ordinaires, les deux Boussicault, Antoine Zampini, Jean Duval et un certain La Bruyère, il attaquait, à main armée, le château de Ghevannay-, tout voisin de celui de Vitteaux, menaçait de mort François Le Marlet, seigneur de Saulon^ et dudit lieu de Chevannay, pillait ses coft'res et ses meubles, et finalement enlevait sa femme, Claude Jacquot, fille de Philibert Jacquot, premier président en la chambre des comptes de Dijon, laquelle Jacquot paraît bien, d'ailleurs, avoir été sa complice '.
Alors, de nouveau, la justice parut s'émouvoir, et, une fois de plus, le Grand Conseil, — pourquoi le Grand Conseil? — lança contre lui un arrêt de prise de corps, bientôt suivi de deux arrêts de mort, Fun du 7 septembre lo79, pour le crime le plus récent, celui de Chevannay % l'autre du 18 avril 1580, pour l'attentat commis à Nantouillet % arrêts tous deux, du reste et bien entendu, par contumace. M. de Vitteaux, bien qu'encombré alors d'une femme, demeurait toujours introuvable.
* Livre de souvenance, ou Journal de M. Pépin, chanoine de Dijon publié par Garnier, en tète du Journal de M. Breunot, conseillera la chambre des comptes de Dijon, 1864, in-8», t. [, p. 24.
* Chevannay, Gôte-d'Or, arrondissement de Semur, canton de Vitteaux.
^ Saulon, Gôte-d'Or, arrondissement de Dijon, canton de Gevrey- Ghambertin.
* Arrêt du Grand Conseil, du 7 septembre 1571) (Arch. nat., V* 103). " Ibid.
" Arrêt du Grand Conseil, du 15 avril 1580 (Arch. nat., V 107).
YVKS IV d'aLHOUK, MARljUIS D ALÈGRE 187
11 le resle, aussi, pour nous, jusqu'au mois de juillet 1381, où il rentre en scène de la façon la plus inattendue. Nous savons, en effet, que, le 18 de ce mois, le Roi, élant en son Conseil, signait des lettres patentes autorisant le baron de Vitteaux « à se pourvoir au parlement de Pai'is, pour faire casser les charges, informations, procédures et arrests donnés contre lui au Grand Conseil, depuis Tannée 1577 ^ ». Que s'était-il passé ? Je l'ignore et ne peux que constater le nouvel et scandaleux échec infligé par Vitteaux à la justice. Tout ce que je sais, c'est que, dès ce moment, il devait être à l'armée de François de Valois, duc d'Anjou, aux Pays-Bas, car nous sommes informés par L'Estoile que, le 18 août 1 581 , il faillit être fait prisonnier par un parti espagnol sous les murs de Cambrai". Ses juges furent, d'ailleurs, en ce même mois d'août, édiliés, eux aussi, sur sa « retraite », puisque, à cette date, ils recevaient requête de lui tendant à obtenir exécution des lettres patentes du 18 juillet 1581 ^
Le Grand Conseil hésitait, cependant, à se dessaisir d'une cause jugée par lui assez grave pour avoir motivé une double condamnation à mort. Mais, par nouvelles lettres du 27 janvier 1582, le Roi ayant réitéré sa volonté sur ce point, il n'eut plus qu'à s'incliner, et le parlement se trouva saisi'.
Chose qui pourrait sembler curieuse, si, en pareille
* Lettres citées dans d'autres lettres patentes du 27 janvier 1582 (Ar" chives de la Gôte-d'Or, E728).
* Journal de L'Estoile, t. II, p. 18.
' Arrêt du Grand Conseil, du 11 août 1580 (Arch. nat., V" 113).
* Lettres patentes du Roi en faveur de Guillaume Duprat, baron de Vitteaux, du 27 janvier 1582 {Archives de la Gôte-d'Or, E 728).
188 LES D ALÈGRK
matière, nous (levions encore nous étonner de quelque chose, je n'ai trouvé, dans la série des arrêts du parlement criminel relatifs aux années 1582-1583, aucune trace des instructions et des procédures auxquelles aurait donné lieu, pendant ces deux années, Talfaire Vitteaux, et il semble, par là, assez probable que ces instructions et ces procédures ne durent point être menées avec une bien grande activité contre le coupable, qui, cependant, dès le commencement de 1383, était, nous le savons, de retour à Paris. A ce moment, il était bien près de faire connaissance avec une autre justice que la justice humaine, et une vengeance providentielle allait précéder pour lui Tarrêt du parlement.
Par un juste retour, la punition de toute cette vie de crimes, était, en effet, réservée au fils njôme de Tune des victimes de Vitteaux, Yves d'Alègre, fils de M. de Meilhaud, qui se trouvant libre, au moment de l'arrivée du baron à Paris, des soucis matériels (|ui l'avaient absorbé depuis son retour en Fj'ance, en profita, tout de suite, pour « chercher » le meurtrier de son père.
« Le mercredi, 15 février, lisons-nous dans le Journal de LEstoile, le baron de Vitteaux revenant, sur le soir, du Louvre, fut chargé en la rue Saint-Germain, près le For-l'Evesque, par dix ou douze hommes de cheval bien montez et armez à Tadvantage. Et mist ledict Vitteaux, brusquement, la main à Tespée, et, vaillamment se défendant, se retira, enfin, sain et sauf. L'abbé de Saint- Nicolas de Sentis* [Claude de la Curée], estant, lors,
* L'Estoile dit que cet abbé de Saint-Nicolas qu'il cite était un lils de Mme d'Elbène. Il commet, je crois, une erreur. Un Pierre d'Elbène avait bien été prieur, et non abbé, de Saint-Nicolas, mais seulement de 1578
YVES IV I) Al.Kr.UK, MAUOUlS l) ALKGRR 189
de fortune, en la compagnie diidict Vitteaux, y l'ust blessé à la teste, et un capitaine italien, nommé Sépoix, qui le suivoit, y fut blessé à mort. On eut ceste opinion (jue ceste charii^e avoit esté faicte par le jeune Meilliaud désirant veni^er la mort de son père ^ »
L'échec de son guet-apens fit-il juger à (rAlèp^re qu'il valait mieux attaquer son adversaire d'une autre manière, (( non pas laschement et en trahison, mais en un duel loyal" ))? La chose est fort possible. Nous savons, dans tous les cas, que, peu après, il s'abouchait avec un célèbre « tireur d'armes » italien, Jacques Ferron, d'Asti, qui, pendant trois mois, « Texerça et le rendit fort adroit». Puis, se jug^eant en état d'affronter le baron face à face, « il le fit appeler et défier à se battre encontre luy, hors Paris, en beaux champs '' ».
« Ne faut point demander, dit Brantôme, si M. de Vitteaux faillit à s'y trouver, car il estoit un des plus courageux gentilshommes qu'on sceust veoir'. » Si vraisemblable qu'elle nous apparaisse, d'après ce que nous savons de Vitteaux, cette affirmation de Brantôme est, pourtant, contredite par les Nouveaux ?}ié moires de Bassompierre. « Quelque instinct naturel faisant appréhender à Vitteaux ce jeune homme, ou bien le remords de son forfait, rapportent ces Mémoires, il offrit
à 1581. A cette date, il avait été remplacé par Claude Suret ou de la Curée [Gallia christlana, t. X, col. 1521). Or nous allons, tout à l'heure, retrouver un La Curée dans l'entourage de Vitteau.x. C'était bien entendu un prieur conimendataire.
* Journal de LEstoile, t. II, p. 105-106.
- Nouveaux mémoires du maréclial de Bassompierre, p. 1G2.
'■ Brantôme, t. VI, p. 326-328.
Ibid., p. 326-327.
490 LES D ALÈGRK
à M. d'Alëgre toutes les satisfactions qu'il voudroit désirer de luy, pourvu qu'il ne se battist pas, de lui demander pardon à genoux, de venir, mesme, le lui demander lorsqu'il seroit à la messe et comme on lèveroit riiostie. Mais ce jeune homme n'y voulut entendre, et celui qui estoit allé appeler Vitteaux estant revenu, le lendemain, lui dire qu'il n'y avoit que sa vie qui pust satisfaire Alègre, le baron n'eut plus qu'à acceptera » Il fut décidé que le duel aurait lieu le dimanche, 7 août, à 8 heures du matin, en un champ derrière les Chartreux de Vauvert, c'est-à-dire à })eu près entre la pépinière actuelle du jardin du Luxembourg et le parc de l'Observatoire ^
Les deux adversaires furent fidèles au rendez-vous, ainsi que leurs seconds. Celui de Vitteaux était ce Claude de la Curée, cité précédemment par L'Estoile\ On ignore le nom de celui de d'Alègre. Il fut accordé, d'ailleurs, que les seconds ne se battraient pas, a car ils estoient fort grands amis* ». En revanche, d'Alègre resta sourd aux ofi'res de conciliation qu'aurait alors renouvelées Vitteaux ^ Je dois dire, à la décharge du baron, que le sieur Jacques Ferron, le dernier instructeur de d'Alègre, qui assista au combat « du haut d'un noyer», et le raconta ensuite à Brantôme, prétendit, toujours, « qu'il n'avoit jamais veu homme y aller plus bravement, ny plus résoluement, ny de grâce plus assurée
^ Nouveaux mémoires du maréchal de Bassompierre, p. 162-163. ' Berty, Topographie historique du faubourg Saint-Germain, 1882, in-fol., p. 73 et suiv.
^ Nouveaux mémoires du maréchal de Bassompierre, p. 163. * Brantôme, t. VI, p. 327.
^ Nouveaux mémoires du maréchal de Bassompierre, p. i63.
YVES IV 1) ALKGRK, MARQUIS d'aLÈGRE 191
et déterminée ». « Car, rapporte Brantôme, d'après son témoin, il commença de marcher de cinquante pas vers son ennemy, sans pourpoint, nud en chemise, comme il avoit esté arresté, relevant souvent ses moustaches en haut d'une main, et, estant à vingt pas de son ennemy, non plus tost, il mist la main à l'espée qu'il tenoit en la main, non qu'il Teust tirée encore, mais, en marchant, il fit voiler le fourreau en Tair, en le secouant, ce qui est le heau, cella, et qui monstroit bien une grâce de combat bien asseurée et froide, et nullement téméraire, comme il y en a qui tirent leurs espées de cinq cens pas de l'ennemy, voire de mille, comme j'en ay veus aucuns. » « Ledict baron, continue Brantôme, ayant, cependant, affronté son ennemy, luy tiradeux grandes estoquades, coup à coup, dont il fit reculer trois ou quatre pas son ennemy, et voyant que, par ces estoquades, il n'y gagnoit rien, il se mit aux estramassons, sur lesquels l'autre parant, et prenant le temps, et s'advançant, luy donna une grande estoquade, de laquelle il tomba, et aussitost, s'advançant sur luy de plus près, il lui donna trois ou quatre grands coups d'espée dans le corps, et l'acheva, sans luy user d'aucune courtoisie de vie ^ »
« Ainsi mourut, déplore Brantôme, ce brave baron, vieux routier d'armes et tant de fois victorieux sur d'autres, par la main d'un jeune homme qui n'avoit que peu ou du tout point encore faict de grandes armes, sinon que, sortant hors d'ostage et de prison en Allemagne, vinst s'esprouver, tout du premier coup, contre
' Brantôme, t. VI, p. 327 et 329.
192 LES d'alî:grr
un des vaillans et déterminez de la France M » Et cette victoire parut si extraordinaire à ceux qui ne réflécliissaient pas que Vitteaux avait été surtout, en somme, un héros de î^uet-apens, que le bruit courut qu'elle avait été obtenue « par surprise etsupercherie». Les deux adversaires avoient bien combattu « nuds, en chemise-», et leurs seconds « les avoient bien visitez pour veoir s'ils n'estoient point armez dessous ». Mais le second de M. de Vitteaux avait été trompé, disait-on; « car, ainsi qu'il vouloit visiter Alëgre et le taster, celui-ci, deffaisant le devant de sa chemise, du costé de la poitrine, la luy monstra à plein, laquelle ne visitant autrement et croyant que ce fust sa propre chair, le laissa..! Orjledictd'Alëgre auroit esté couvert d'une petite lég-ère cuirassine sur la chair, laquelle estoit peinte si au naturel et au vif de la chair que, par ainsi, ledict second fut trompé en sa veue ». « C'est assavoir si cela fut, se demande Brantôme, de qui nous tenons ce détail, et si un peintre peut ainsi représenter une chair sur du fer? Je m'en rapporte aux bons peintres. » L'on ajoutait, d'ailleurs, que, dès le début du duel, l'épée de Vitteaux (( se trouva faussée par le bout », et qu'il y avait là une preuve du subterfuge de d'Alègre '. Mais ces bruits semblent avoir été répandus surtout par « les parensetamis » du baron, en haine de celui qui, pour son coup d'essai, avait abattu l'un des plus redoutables bretteurs du royaume.
D'Alëgre en fut vengé, dans tous les cas, par les
^ Brantôme, t. Vf, p. 328.
* Journal de L'Estoile, t. II, p. 130.
^ Brantôme, t. VI, p. 327.
YVES IV d'aLKGRR, MAUgUlS D ALKC.UR 193
innombrables témoignaj:^es d'estime et d'admiration des gens de bien, et aussi par une faveur faite pour combler de joie un jeune homme de vingt-trois ans. a La nouvelle du combat s'estant bientost espandue partout et estant venue aux oreilles de M""" d'Estrées, lisonsnous dans les Nouveaux mémoires de Bassoînpierre, celle-ci, vaine de joie de la mort de l'assassin de M. du Gua, fit diligence de trouver le lieu où d'Alègre s'estoit retiré au faubourg Saint-Germain, y vint le veoir le soir, luy porta une bague de prix, luy offrit mille escus dans une bourse et, outre cela, sa propre personne, s'il la trouvoit à son gré. Ce jeune homme heureux de trouver une aussi bonne fortune, car elle estoit extresmement belle, rejeta ses dons et accepta sa personne à l'heure mesme, et en devint, ensuite, si passionnément amoureux, et elle, de luy, qu'elle abandonna son mari pour le suivre en ses maisons d'Auvergne, où elle demeura jusques aux guerres de la Ligue, que le marquis d'Alègre se saisit d'Issoire, où il se tenoit et la tenoit pour le Roy \ )>
C'est là, à Lssoire, que, moins de dix ans après, les deux amants devaient trouver la mort, la mort violente et atroce que je raconterai bientôt.
A ce moment, cependant, les affaires d'intérêt de M. d'Alègre menaçaient de ne point prendre un aussi heureux tour que ses affaires de cœur. Après de longs
* Nouveaux mémoires du maréchal de Bassompierre , 1803. in-8°, p. 1G3-164.
194 i.KS I)\\ij":(;rk
mois employés à l'instruction approfondie du litige, plaidé devant lui, le 26 juin 1582, le parlement clôturait la procédure par un premier arrêt, du 1 1 février 1584% et, par un autre arrêt, du 10 mars de la même année, sans se prononcer sur le fonds même du débat, laissait, pourtant, préjuger de la sentence définitive qu'il devait rendre, en ordonnant que la veuve d'Alègre- Duprat et ses enfants « seroient réintégrés et remis en la possession et jouissance des terres de Marcilly et de Maisy dedans huitaine », et que « les meubles, bagues et joyaux emportés du chasteau de Blainville » leur seraient également restitués. Il était bien dit, dans l'arrêt, que cette réintégrande serait exécutée « sans préjudice des actions et droits prétendus par le sieur d'Alègre ». Mais la satisfaction donnée à M""*" d'Alègre était d'autant plus significative que, en terminant, l'arrêt plaçait ledit sieur d'Alègre dans le même dilemme où, on se le rappelle, l'avait enfermé Buisson, en lui enjoignant de « déclarer, dedans quinzaine, s'il vouloit et entendoit estre simplement héritier du feu marquis d'Alègre, son oncle », ou persister à défendre la validité de l'acte qui le faisait son donataire universel".
En dépit, cependant, du fâcheux pronostic qu'il pouvait tirer de cet arrêt du parlement, Yves IV n'hésita pas, et, par une déclaration du 24 mars 1584, il se portait de nouveau donataire universel du feu marquis '.
' Arrêt du parlement, du 11 février 1584 (Arch. nat., parlement civil, XI* 1683, fol. 380 v^-SSl v»).
* Arrêt du parlement civil, du 10 mars li)84 (Arch. nat., X^* 1684. fol. 234 v''-237).
^ Déclaration d'Yves d'Alègre. du 24 mars 1584, citée dans un a.cvèi du Grand Conseil, du 30 octobre 1587 (Arch. nat., \- 145).
YVES IV n'ALKf.RK, MARQUIS I)'AM>r,RR 191)
L'affaire semblait, donc, en voie d'être bientôt et définitivement jugée, lorsque des incidents inattendus vinrent encore compliquer et arrêter la procédure.
Le premier fut soulevé par Isabelle d'Alëgre qui, après avoir marché d'accord avec son frère, s'en était brusquement séparée, et avait présenté au parlement, le 20 avril 1583, une requête tendant à un autre règlement, fort imprévu, de la succession de son oncle. Au cours de Tinstance, elle avait, en effet, découvert une donation faite, le 23 octobre 1552, par ce dernier à son frère, Antoine d'Alègre, seigneur de Meilhaud, et par laquelle le frère aîné donnait à son cadet tous ses biens d'Auvergne et 30.000 écus k prendre sur ses biens de Normandie \ Cette donation, déclarait-elle, lui semblait, par sa date, au moins, primer toutes les autres, et elle en demandait l'exécution au profit des héritiers de M. de Meilhaud, c'est-à-dire d'elle-même, de sa sœur Jeanne et de son frère Yves, dont chacun devait toucher, d'après elle, le tiers des biens d'Auvergne et 10.000 écus sur les biens de Normandie ^ Puis, comme ce nouvel arrangement avait paru peu goûté
' Contrat de donation faite, le 23 octobre d552, par Yves III d'AIègre à Antoine d'AIègre, seigneur de Meilhaud, de tous ses biens sis en Auvergne, et de 30.000 écus sur ses biens de Normandie^ réserve faite de l'usufruit desdits biens à la dame d'Auniont, cité dans un arrêt du Grand Conseil, du 30 octobre 1587 (Arch. nat., V^ 145).
- « Isabeau et Jeanne d'AIègre requièrent l'entérinement au Grand Conseil d'une requête présentée au parlement, le 20 avril 1583, et tendant à fin que les deux tiers des biens d'Auvergne, qui ont appartenu à Yves m d'AIègre, et les deux tiers de la somme de 30.000 écus à prendre sur ses biens de Normandie, donnés par ledit Yves à M. de Meilhaud, leur père, le 23 octobre ^552, leur soient octroyés. » (Arrêt du Grand Conseil, du 28 avril 1588, aux Archives Nationales, V^ 330.) — Il est probable que Renée-Angélique, seconde sœur d'Isabelle, n'avait pas voulu joindre ses réclamations à celles de cette dernière, car elle ne figure plus, dès lors, à aucun moment, dans la procédure.
190 LES D ALÈGRR
du parlement, le 26 avril 1583, Isabelle obtenait du Conseil d'État un arrêt renvoyant toute l'affaire du parlement au Grand Conseil ^
La prétention de sa sœur n'avait pu, on le comprend, que mécontenter Yves qui, de donataire universel, serait ainsi retombé au rang- de simple donataire; et c'est, probablement, à cet incident qu'il faut faire remonter l'origine de la brouille du frère et de la sœur, qui, jusque-là, avaient marcbé parfaitement unis, brouille qui n'aurait été entre autres gens que dissentiment de plaideurs, mais qui, dans cette maison d'Alègre, ne pouvait pas ne pas être marquée par quelque éclat tragique.
« Le samedi, 26'' septembre 1587, rapporte L'Estoile, à la Croix-du-Tiroir, fut rompu et mis sur la roue, à Paris, un normand nommé Chantepie, qui avoit envoyé au sieur Meilbaud d'Alègre, par un laquais, une boëte artificieusement par luy composée, dans laquelle estoient arrangés trente-six canons de pistolets, cbargés chacun de deux balles, et y estoitun ressort accommodé de façon que, ouvrant la boëte, ce ressort lascliant faisoit feu, lequel, prenant à l'amorce à ce préparée, faisoit, à l'instant, jouer les trente-six canons et jetter soixante et douze balles, dont, à peine, se pouvoient sauver ceux qui se trouvoient à l'environ. Cette boëte fut par le laquais envoyée sous le nom de la dame de Coupigny, Isabelle d'Alègre, sœur dudit Meilbaud, avec une lettre, par laquelle elle luy mandoit qu'elle
^ Arrêt du Conseil d'Etat rendu, à la demande d^Isabelie d'Alègre, le 26 avril 1585, et renvoyant sa cause devant le Grand Conseil, cité dans un arrêt du Grand Conseil du l»"" juillet 1585 (Arch. nat , V 131)
YVKS IV DALKCiKi:, MAUQUIS D'ALKtJlU': 197
luy onvoyoit une boëtc; do rare et inerveillable artifice, afin qu'il la vist. Or, avoit Cliantepie monstre au laquais comme il falloit ouvrir ladicte boëte, lequel, de faict, l'ouvrit en la présence dudict sieur de Meilhaud. Soudain se laschèrent tous lesdicts canons, desquels néanmoins ne fut ledict Meilhaud que peu ou point offensé ; deux ou trois balles, seulement, donnèrent dans les cuisses du laquais qui en fut fort blessé, et, toutesfois, n'en mourut point. Cliantepie appréhendé confessa avoir basti l'instrument et luy avoir exprès envoyé en intention de le faire mourir, voulant prévenir la mort que Meilhaud avoit conspirée contre luy, pource qu'il avoit estéadverty que Cliantepie paillardoit avec la dicte de Coupigny, sa sœur. Chantepie estoit bel homme et de grand esprit et fort industrieux ; mes me fut chargé de fausse monnaie, laquelle il sçavoit industrieusement fabriquer et forger, et en fut convaincu, qui fut occasion de le faire plus tost et plus cruellement mourir. Aussi, disoit-on que Meilhaud paillardoit avec la femme dudict Chantepie ^ » Avant môme, pourtant, qu'Isabelle d'x41ègre eût fait valoir de si violente façon ses revendications, les deux enfants récemment majeurs de Christophe F'" d'Alègre : Christophe II d'Alègre et Anne d'Alègre, comtesse de Laval, d'une part, et Antoinette Duprat, leur mère, veuve dudit Christophe I d'Alègi'e, d'autre part, en son nom et au nom de ses trois autres filles mineures : Marie, Madeleine etMarguerite d'Alègre, avaient produit moins bruyamment, mais très fermement de nouvelles prétentions. Nées de l'examen plus approfondi de leurs droits,
' Journal de P. de L'Esloile, éd. Brunet, t. III, p. 64-6b.
198 LES d'aLÈGRK
auquel le parlement de Paris avait, par son arrêt du 26 juin 1582, imprudemment invité les parties, ces prétentions étaient fondées, en Tespèce, sur le contrat de mariage de Jacques d'Alëgre et de Gabriellede Lastic, daté du 1^' juin 1454, et qui, en dehors des avantages déjà réclamés par les héritiers de Christophe P' d'Alègre en faveur de leur branche, — la branche aînée, — en stipulait un qui avait échappé jusque-là à leurs âpres convoitises. Par ce contrat il était « accordé et convenu que Taisné masle, qui sortiroit du mariage desdicts Jacques d'Alègre et Gabrielle de Lastic, auroit, en préciput et avantage des autres enfans descendans dudict mariage, ou autres mariages : pour le regard des biens de ladicte de Lastic, le chasteau, lieu, mandement, justice et domaine de Saint-Diéry ^, et cent livres de rente ; et des biens et seigneuries dudict d'Alègre, en préciput et avantage des autres enfans dudict mariage, ou autres mariages, la place, terre et mandement de Viverols % et 500 livres de rente )>. « Et au cas que ledict aisné décéda sans enfans masles, ou iceux masles sans enfans masles procréés de leur corps », il était entendu que « le second descendant dudict mariage auroit, en préciput et advantage, les dessusdicts biens, et ainsi d'un autre masle à celui qui porteroit les noms et armes d'Alëgre^ )>. Il s'agissait là, comme on le voit, de ce qui s'appelle, en droit, une substitution.
^ Saint-Diéry, Puy-de-Dôme, arrondissement d'Issoire, canton de Besse.
' Viverols, Puy-de-Dôme, arrondissement d'Ambert.
^ Arrêt du Grand Conseil, du 28 avril 1588 (Arch. nat., V^* 330). — Cf. arrêt du Grand Conseil, du 13 mars 1586, où sont mentionnées des requêtes d'Antoinette Duprat des 8 et 10 mars 1586 (Arch. nat., V' 135).
Yvi:s IV d'alkcîiu:, mahouis 1)'aij:(;iU': 199
Gliose assez i'einai'(|UcibJe, de celle suhstitulion il n'avait été rien dit dans le dernier partage fait en 1554, entre les trois (ils de Gabriel d'Alègre et de Marie d'Estouteville, el, à cette époque, tous les biens d'Auvergne avaient été partagés entre eux comme libres*. Mais cela pouvait-il infirmer la valeur de l'acte de 1454? En rien, soutenaient les d'Alègre-Duprat, qui réclamaient expressément Texécution d'une clause qu'ils déclaraient imprescriptible.
A ce moment, les prétentions des parties élaient, donc, telles :
l'^ Yves IV d'Alëgre, rejetant décidément la qualité d'héritier, se portait résolument donataii*e universel de son oncle, Yves III, en vertu, spécialement, des donations des 17 mai 1576 et 31 mai 1577.
2° Isabelle d'Alëgre et sa sœur Jeanne demandaient la reconnaissance de la donation d'Yves III à M. de Meilhaud, du 23 octobre 1552, qui les faisait, elles et leur frère, venir, pour un tiers, chacun, ;i la succession du feu marquis d'Alëgre.
'^^ Enfin, les enfants de Christophe I" d'Alëgre, se prétendant héritiers dudit marquis, au même titre que Yves, Isabelle, Renée-Angélique et Jeanne d'Alëgre, réclamaient le partage équitable de ses biens, avec, d'une part, les privilèges dus à leur qualité de représentants de la branche aînée, c'est-à-dire, la reconnaissance de la substitution de 1454 et la concession hors
* Factum d'Yves, marquis d'Alègre. chevalier des oj^dres du Roi, maréchal de France, contre dame Françoise de Belvezet de Jonchères, veuve de Jean de la Vernède, chevalier, seigneur d'Auriac, etc., 1730, in-fol., p. a (Bibl. nat., fonds Glairambault, vol. 1219).
200 LES D ALKGRE
part de la terre de Blai avilie : avec, d'autre part, la restitution du capital autrefois versé en acquit de la rente de 400 livres par Christophe 1"'" d'Alègre pour son frère Yves, et que celui-ci, en dépit de plusieurs arrêts, ne lui avait jamais remboursé.
Le Grand Conseil ayant été substitué au parlement, en vertu de la décision du Conseil du Roi, obtenue par Isabelle d'Alégre, toute une nouvelle instruction dut être faite, qui prolongea encore la durée du procès. Le 28 avril 1588, seulement, Tarret était, enfin, rendu.
Cet arrêt témoignait, de la part de la cour, d'un sincère et très louable effort pour tenter de débrouiller la matière si compliquée qui était proposée à son jugement. De nouveau, le Grand Conseil posait la question de savoir si la donation universelle du feu marquis d'Alègre à son neveu Yves, à laquelle ce dernier prétendait s'en tenir, était bien valable en droit. Pour répondre à cette question, il établissait une distinction fondée sur les situations respectives des biens qui com- ])Osaient l'héritage du défunt : biens sis en Normandie; i)iens sis dans le pays de Caux ; biens sis eu Auvergne.
En ce qui concernait les premiers, il ne pouvait faire doute que l'acte en question ne lut irrecevable. Comme l'avait déjà exposé l'avocat Buisson, en 1582, la coutume de Normandie interdisait expressément à quiconque toute donation à son héritier présomptif, et, dans ces conditions, la donation des terres de Marcilly et de Maisy consentie à Yves IV, héritier naturel du marquis d'Alègre, se trouvait frappée de nullité. Sans doute, si Yves eût renoncé à sa qualité de donataire, pour accepter celle d'héritier, ces terres eussent échu à
vvKs IV d'ai.kc.ke, MAunuis d'alk(jU1-: 201
lous les d'Alègi'c, et à lui comme aux autres; mais, puisqu'il avait maintenu son titre de donataire et rejeté celui d'héritier, elles revenaient exclusivement aux d'Alègre-Duprat.
Pour ce qui était des biens situés dans le pays de Caux, le sort de l'un, au moins, celui de la tei're de IMainville, — qui (constituait, à peu près, les deux tiers des héritages dudit pays de Caux, — était formellement réî^lé par la disposition de la coutume qui réservait aux aînés de la famille la possession exclusive des fiefs. Quant au troisième tiers, sis au pays de Caux, dans l'incertitude où était le Grand Conseil des dispositions de la coutume touchant les droits des donataires, l'arrêt ordonnait « une preuve par enqueste et par tourbe, suivant l'usance de ladicte coustume, pour sçavoir si la donation pouvoit estre valable pour ce tiers, n
Restaient les biens d'Auvergne, au sujet desquels la cour semblait bien admettre une thèse plus large que hîs juridictions antérieures. Elle reconnaissait (jue les donations universelles de lous biens présents étaient admises par la coutume d'Auvergne, sauf jéserve laite de la légitime, et paraissait démêler, pour la première fois, le vrai caractère de l'acte qu'à deux reprises, en lo76 et en 1577, avait voulu faire le marquis d'Alègre, et qui était, proprement, une donation entre vifs prenant effet par la mort du disposant, variété de donation soumise, en Auvergne, aux mêmes règles que la donation à cause de mort et valable sauf réserve, de même, de la légitime, et, encore, seulement, au cas d'enfants issus du mariage du donateur. Mais la validité des donations faites par le marquis d'Alègre de ses biens
202 LES d'aLKGRK
d'Auvergne ainsi établie, le Grand Conseil n'admettait les conséquences de fait de cette reconnaissance qu'avec une extrême timidité. Il n'estimait pas, en effet, que ces donations pussent primer des actes antérieurs, que rien, à son avis, ne permettait d'écarter.
En premier lieu, l'acte de substitution de 1454, dont on ne pouvait contester sérieusement la valeur. En raison de quoi, le Grand Conseil « déclaroit la substitution, pour raison du préciput et avantage donné aux aisnés de la maison d'Alègre par ledict contrat du 1'''^ juin 1454, avoir esté ouverte en la personne de feu Christophe P' d'Alègre, seigneur de Saint-Just, par le décès de feu Yves, marquis d'Alègre, son frère, et, suivant icelle, adjugeoit à Christophe II d'Alègre, fils aisné dudict feu seigneur de Saint-Just, le chasteau, lieu, mandement, domaine et justice de Saint-Diéry, dict le chastel souverain, et la place, terre et mandement de Viverols ». Seulement, était-il ajouté, comme, en 1554, le partage avait été fait entre les trois frères d'Alègre, sans que l'aîné eût invoqué la substitution, et comme il était juste que les descendants de M. de Meilhaud ne souffrissent pas de cette inadvertance, le Grand Conseil décidait que Christophe II d'Alègre devrait indemniser Yves IV d'Alègre et ses sœurs d'un tiers des biens qu'il acquérait ainsi par substitution.
En second lieu, il était une obligation du feu marquis que sa succession devait également supporter, c'était celle du remboursement du capital de la rente de 400 livres, auquel ledit marquis avait été condamné par les arrêts du parlement de 1568 et de 1572. Confirmant ces arrêts, le Grand Conseil ordonnait que : « assignat
YVES IV d'alègrk, maruuis d'alkgrk 203
et remploi seroit faicl, au profit des d'Alègre-Duprat, sur le surplus des biens d'Auvergne ayant appartenu audict feu marquis d'Alëgre, d'une terre de pareille valeur, qualité et bonté que la terre d'Obsonville cédée et transportée jadis par le feu sieur de Saint-Jus t au sieur de Luxembourg pour le racquit et amortissement desdictes 400 livres de rente ».
En troisième lieu, enfin, et cette fois au profit des d'Alègre-Meilhaud, la priorité sur toutes autres dispositions du feu marquis était accordée par le Grand Conseil à la donation faite par ledit marquis, le 6 avril 1574, de 6.000 livres de rente à Yves IV d'Alëgre, et de 20.000 livres, une fois données, à Isabelle, sa nièce. Ces libéralités étant inattaquables, le Conseil décidait qu'elles seraient exécutées de préférence. D'une part, donc, il « adjugeoit définitivement audict Yves IV d'Alègre, seigneur de Meilhaud, lesdictes 6.000 livres de rente en fonds de terres et revenu annuel à prendre sur les biens dudict feu marquis assis au pais d'Auvergne, après toutesfois que remploy aura esté faict de ladicte terre d'Obsonville et des deux tiers du préciput ci-dessus adjugé, sans restitution des fruits desdictes 6.000 livres de rente »; d'autre part, il condamnait les d'Alègre- Duprat à payer à Isabelle d'Alègre les 20.000 livres, dont on se souvient qu'ils lui avaient déjà compté 10.000.
Ce n'était qu'après avoir réglé le sort de la substitution de 1454, de la rente de 400 livres, et de la donation de 1574 que le Conseil revenait, enfin, à la question de la validité des donations universelles des 17 mai 1576 et 31 mai 1577, auxquelles il n'accordait en somme
204 LES D ALÈGRK
qu'une valeur assez relative et singulièrement limitée. (( En ce qui touche lesdictes donations, était-il dit, en effet, dans Tarret, le Conseil a adjugé et adjuge à Yves d'Alègre, seigneur de Meilhaud, le surplus des biens délaissés par le feu marquis d'Alègre au païs d'Auvergne, qui se trouveront rester après ledict remploy et assignat fait de la terre d'Obsonville, la délivrance du préciput ci-dessus adjugé audict Ghristoplie II d'Alègre, et le paiement desdictes 6.000 livres de rente, w
Restait à statuer sur la demande d'Isabelle d'Alègre au sujet delà donation faite, en 1552, par Yves III d'Alègre à M. de Meilhaud, son frère. Cette demande fut rejetée sans phrases, car, au cours de l'instance, il avait été prouvé, que ladite donation avait été révoquée le 11 mai 1567 ^
Tel est cet arrêt du 28 avril 1588 qui, s'inspirant à la fois du droit et de l'équité, « essayoit entre les deux extresmes de dirimer la cause par médiocrité » '\ et qui n'était, comme tel, pour satisfaire aucune des deux parties. Ce qui semblerait le prouver, c'est que ni demandeurs, ni défendeurs n'en exigèrent la signification et l'exécution, et que, en conséquence, il resta provisoirement lettre morte. Cela ne tint pas uniquement, d'ailleurs, au mécontentement des plaideurs, mais, aussi, aux plus étranges concours de circonstances : tout d'abord, au cours même de l'instance qui s'achevait, à « la sortie du royaume » d'Antoinette Duprat et de ses
' Arrêt du Grand ConseiJ, du 28 avril lo88 (Arcli. nat., V-' 330, sous la date du 43 novembre 1621, date de sa signification).
- Plaidoyer de Simon Marion, dans Plaidoijez de Simon Marion, 1609, in-8°, p. 440.
YVI<:s FV DAI.Kr.RR. MAROUIS I) AI-FJJRK 20j
filles réfugiées, en 1585, à Sedan « pour cause de religion », et qui y demeurèrent jusqu'en 1589 ' ; ensuite, et surtout, à la mort tragique d'Yves TV et aux dramatiques aventures de Christophe II, mort et aventures (jui me restent à raconter ; si hien que les descendants des plaideurs de 1588 ne purent reprendre qu'en 1021 ce procès, dont j'ai, à grand'peine, essayé de retracer les principaux épisodes, et qui devait, du reste, se perdre, au xviii° siècle, seulement, dans les sables des déserts arides de la chicane.
Au cours, cependant, de la longue instance qu'avait clôturé, provisoirement, au moins, Farrêt du 28 avril 1588, bien d'autres préoccupations et bien d'autres (( entreprises » avaient absorbé l'activité du jeune marquis d'Alègre, que six ans de dure captivité rendaient plus fougueuse et plus ardente. Son père vengé, les tribunaux saisis de ses réclamations contre ses spoliateurs, une autre ambition lui demeurait à satisfaire, celle de reprendre le rang que les services des siens leur avaient mérité à la Cour, et qu'il s'estimait digne d'occuper.
L'occasion qu'il cherchait, ainsi, d'attirer sur lui l'attention et la faveur royale, un voyage fait en Auvergne, à la fin de 1584, paraît la lui avoir offerte. Ce voyage, il semble bien qu'il l'ait entrepris en vue, seulement.
* Factinn cV Yves, marquis (TAlègre, lieuteiiani général des armées du Roi, gouverneur de la ville et du château de Saint-Omer, fds et héritier d'Emmanuel, marquis d'Alègre..., in-iol., p. fi-? (Bibl. nat., fonds Clairambault, vol. 1219).
206 LES U ALKGHK
d'aller se mettre en possession de Théritage paternel, et de faire, aussi, valoir sur place les droits qu'il prétendait sur la succession du feu marquis d'Alègre. Mais, à peine arrivé dans la province, il se rendait compte qu'il trouverait là ce qu'il cherchait : un rôle tout prêt à prendre et avantageux à jouer.
Cette année 1584, où M. d'Alègre arrivait en Auvergne, apparaissait comme l'une des plus critiques qu'eût encore traversée la monarchie des derniers Valois. La mort du duc d'Anjou, dernier frère et héritier du Roi (H juin 1584), avait ouvert définitivement la question de la succession au trône, puisque Henri III n'avait point et ne pouvait avoir, disait-on, de descendants. Et Henri de Bourhon, roi de Navarre, se trouvant par la naissance le successeur désigné du roi vivant, l'accession possible de cet hérétique à la couronne de France avait suscité une extraordinaire recrudescence de la Ligue, et réveillé, aussi, les espérances et la confiance des Réformés. Entre la Ligue et les Réformés, Henri III s'était trouvé, dès lors, plus isolé, plus affaibli et humilié que jamais.
Autant qu'ailleurs ces événements avaient eu leur répercussion en Auvergne. Jean-Louis de la Rochefoucauld, comte de Randan, nommé depuis peu gouverneur de la province, avait été très vite circonvenu par les Guise; dès qu'il se fut déclaré pour la Ligue, gentilshommes et villes n'étant plus contenus s'étaient immédiatement divisés entre les trois partis ligueur, huguenot et royal qui se reformaient, et, immédiatement, les discordes civiles, à peine assoupies, avaient repris ^
* A. Imberdis, Histoire des guerres religieuses en Auvergne, 1848, in-8s p. 284 et suiv.
YVKS IV D ALKdRK, MAhoUIS I) AIJ>(ÎRK 207
Quel mobile poussa M. d'Alègre à se jeter dans le parti royal? Une chronique locale affirme que ce fut sur la demande même du Roi. « Le Roy, est-il dit dans les Annales d'Jssoire, écrivit au sieur de Meilhaud, qui se nommoit le marquis d'Alè^re, auquel il recommanda de lui donnei' avis de la conduite du comtes de Randan et de tout ce qui se passeroit dans le pays d'Auvergne ^ » Toutefois, je n'ai trouvé confirmation de la chose dans aucun autre document. Peut-être d'Alè§:re ne fut-il, comme tant d'autres, amené à cette résolution que par l'incertitude de convictions qui, comme tant d'autres, ne l'inclinaient ni du côté des huguenots, ni du côté des Ligueurs. Peut-être, aussi, est-il permis d'expliquer sa décision par l'illusion que put lui causer, sur l'avenir de la cause qu'il embrassait, la force certainement plus considérable en Auvergne qu'ailleurs du parti royaliste. Peut-être, enfin, ce parti se trouvant encore sans chef bien désigné dans la province, en 1584, d'Alëgre entrevit-il quelque avantage à se mettre à sa tête.
Très vite, quoi qu'il en soit, il prit position, car, à peine arrivé en Auvergne, il recrutait des partisans et des soldats à Henri IIL Chose trop ignorée et que les historiens n'ont pas assez remarquée, on put croire, en effet, un moment, que le Roi allait sortir de son apathie, et tenter de résister aux factions qui l'opprimaient. Sébastien Zamet, le célèbre financier, lui avait promis son concours pour la levée de quelques milliers de Suisses, et il semble bien que des instructions furent
* Annales de la ville d'/woire..., publiées par J.-B. Douillet, 1848. in-S», p. 165.
208 Li-:s d'alkc.rr
alors envoyées de la Cour aux principaux nobles des provinces pour solliciter d'eux des secours '.
D'Aloe:re dut, dans tous les cas, recevoir pareil message, car lorsque ces belles velléités de résistance s'évanouirent et que le Roi eut sig^né avec le duc de Guise, le 7 juillet 1585, le fameux traité de Nemours, oii il capitulait devant les menaces de la Ligue, d'Alëgre lui adressait, aussitôt, la lettre suivante, fort curieuse en ce qu'elle confirme parfaitement ce que je viens de dire des premières intentions de Henri HT.
Sire, disait-il dans cette lettre, j'estois prest à m en aller joindre avec les Suisses, suivant le commandement qu'il avoit pieu à Vostre Majesté de m'en faire, quant j'ay esté certain de la paix. Ainsi je n'ay voulu passer oultre sans, premier, avoir sccu la voulonté de Vos Majestez, et ce qu'il vous plaist que je fasse de la troupe que j'avois assemblée poui' vostre service ; n'attendant que ceste résolution pour aussy prontement l'exécuter, comme chose que je me suis de longtemps proposée de ne despendre que de vos commandemens, et de n'avoir rien de recommandé que l'accomplissement d'iceus. Priant Dieu, Sire, qu'il vous doint très longue et très heureuse vie, et la continuation des grâces qu'il vous a départies.
Gel5juletl585.
Vostre très humble et très obéissant sujet et serviteur,
d'Alègre -.
De la troupe qu'il avait assemblée, d'Alègre ne devait pas, cependant, être longtemps embarrassé, dans l'état d'hostilités permanentes où allait entrer le pays, et
^ J.-II. Mariéjol, La Réforme et la Ligue. L'Edit de Nantes {l559-ir>98), dans Lavisse, Histoire de France, t. VI, 2« partie, p. 247. -' Bibl. nat., fr. 15.570. fol. 104. Or. aut.
YVES IV d'aLKGRE, MARQUIS d'aLÈG'RE 200
l'Auvergne en particulier, et une occasion parut bientôt s'offrir au marquis de se distinguer aux yeux du parti qu'il avait embrassé ; occasion plus à portée de lui que nulle autre, puisqu'il s'agissait de mettre la main sur une ville voisine de deux lieues à peine de son château de Meilhaud, sur une ville dont l'histoire avait été mêlée, bien souvent, à celle de sa famille, et dont l'importance devait lui échapper moins qu'à tout autre, sur Issoire.
Tandis que la plupart des cités de la Basse-Auvergne s'étaient, très vite, nettement déclarées en faveur d'un des trois partis qui désormais se divisaient le pays, Riom, Brioudc, Saint- Germain-Lembron, Langeac tenant pour la Ligue, Glermont, Montferrand, Aigueperse, Saint-Pourçain, Vodable, Vic-le-Gomte gardant le parti du Roi, Ambert, Herment, Maringues, Saint- Angel aux mains des Huguenots ^ instruite par l'expérience et se souvenant de la terrible leçon de 1577, Issoire s'était, au moment de la reprise de la Ligue, strictement tenue à part des diverses factions et elle paraissait vouloir persister dans cette attitude ^ Or, c'était une des villes de la Basse-Auvergne dont, au parti qui devait dominer dans la province, il importait le plus d'être assuré. En moins de dix ans, Issoire s'était, en effet, merveilleusement relevée du saccage de 1577, et avait reconquis une partie de son ancienne prospérité, réédifié ses fortifications, réassuré ses défenses. « La ville d'Issoire, est-il dit dans un document
' A. Imberdis, Histoire des guen^es religieuses en Auvergne, p. 310-311. * IbicL, p. 288.
210 LES u'ALÈGRb:
de 1589, est la plus belle ville de guerre de toute FAuvergne, tant pour l'assiette qui est en une grande plaine très fertile et abondante de toutes clioses nécessaires pour la commodité des habitans, que pour l'artifice qui est d'un large fossé plein d'eau et d'un grand terrain dedans la ville ^ )> Et ce n'était pas seulement comme un centre de résistance et un point d'appui solide que chacun des partis qui s'organisaient dans la Basse- Auvergne pouvait considérer Issoire; son importance était décisive à d'autres points de vue. D'un côté, en effet, les Ligueurs étant maîtres du Lyonnais et du Forez, la petite cité se trouvait commander aux seules routes par lesquelles, désormais, les Royalistes et les Huguenots pouvaient espérer, les Ligueurs pouvaient craindre l'arrivée des secours du Midi, c'est-à-dire les routes des Cévennes et du Gévaudan ' ; d'un autre côté, placée entre la Haute et la Basse-Auvergne, Issoire devait offrir à ceux qui l'occuperaient le moyen de donner aisément la main à leurs partisans du haut pays, et cet avantage était pour échapper d'autant moins à d'Alègre que son objectif était, justement, d'appuyer les manœuvres de Raymond Chapt de Rastignac, seigneur de Messilhac, qui se préparait à jouer, en Haute- Auvergne, le même rôle que d'Alègre en Limagne''.
Le projet de se rendre maître d'Issoire, le marquis d'Alègre avait, du reste, essayé de le réaliser dès son arrivée dans la province. Vers la lin de 1584, ou le
* Prise de la ville d'IssoireparM. le comte de Randan, 1589 [Mémoires de la Ligue, 17^8, in-4^ t. IV, p. 39).
' A. Imberdis, Op. cit., p. 407.
' Ibid., p. 312.
Yvi<:s IV n'ALKGUii;, marouis d'alkciuk 211
coininenccineiit de 1585, — on ne peut préciser davantage, — s'autorisant des rapports que la ville avait toujours eulretenus avec la famille d'i\lëgre, il avait mandé à lAIeilliaud les deux consuls en charge, Antoine Guérin et Guillaume GoUanges, et, suivant un texte du temps, leur avait tenu ce langage : « Messieurs, je vous ai priés ici, pour vous avertir que, si vous ne prenez garde à vous, dans peu de jours, V Enfant fortuné^ vous surprendra et fera bastir une citadelle dans vostre ville, pour vous tenir en perpétuelle servitude contre Fautorité du Rov. Vous devez vous ressentir encore de la douleur des plaies que vous a causées la désobéissance. Songez à vos affaires, autrement vous estes perdus. Or, le vrai moyen pour vous garantir de ce mal est de prendre un gouverneur de la part du Roy. Je m'offre à vous y faire service et à garantir la ville de ce naufrage-. » P'Alègre débutait, on le voit, parla manière douce. Si engageantes qu'elles fussent, ses ouvertures ne parurent pas, pourtant, produire l'effet qu'il en espérait. Les deux consuls lui promirent bien de conférer avec les notables de sa proposition; mais, l'un d'eux, Guérin, avait, — ce que d'Alègre ignorait, — eu, autrefois, à se plaindre du feu marquis, son oncle, « dont il avoit reçu plusieurs affronts », et il sut, en particulier, si bien indisposer ses concitoyens contre celui qui vouloit devenir leur maître que, lorsque, peu de jours après, ce dernier se présenta devant Issoire,
* C'était le surnom que d'Alègre donnait à Randan et que méritaient, daprès lui, au gouverneur d'Auvergne les honneurs dont il avait été comblé il peine arrivé à l'âge d'homme.
* Annalea de laville cflssoire, p. 16b-lG6.
accompagné d'un gros de gentilshommes, il apprit que la ville s'opposerait à son entrée, et, trop faible, se retira*. Cependant, quoique manquée, cette tentative de d'Alègre, dont Randan fut bientôt informé, en même temps qu'elle acheva d'ouvrir les yeux du gouverneur sur les menées du marquis, ne fut pas sans Tinquiéter. Lui, aussi, se rendait compte de l'importance stratégique d'Issoire. Jusque-là, seulement, il n'avait pas osé risquer sur la ville un coup de main, dont l'échec eût été trop retentissant. L'iniative prise par d'Alègre le décida, et, au commencement de mai 1585, ayant réussi à introduire quelques soldats dans Issoire, sous le prétexte de l'exécution capitale de deux criminels coupables de viol sur une jeune lîUe de la ville, et de l'ordre à y donner, il en profita pour faire occuper les principaux postes des remparts et se faire maître de la cité. Réunissant, alors, les consuls et les notables : « Je reconnais sur vos visages. Messieurs les consuls et bons bourgeois, leur dit-il, que vous estes attristés de ce que je me suis asseuré de vostre ville. Ce n'est pas pour vous molester, ains pour empescher que M. deMeilhaudne vous surprenne, pour troubler mon gouvernement et vostre repos. Je ne suis point un Attila. Je suis extrait d'une famille qui n'offensa jamais personne. Mon intention est de faire une petite citadelle à la porte du Ponteil, où je laisserai seulement quelques soldats. Gela fait, je ferai retirer ces troupes de vostre ville ». Les consuls répondirent que, « véritablement, ils estoient tristes et dolens, non tant de la garnison qu'il vouloit leur laisser
' Annales de la ville d'Issoire, p. 166.
YVES IV d'alègrr, marquis d'alkcrk 213
que de la méfiance qu'il avoit conçue sur eux, sans aucun sujet, ce qu'il avoit pu connoistre par la franchise dont ils avoient usé en son endroit, l'ayant laissé entrer dans la ville, en plein midi, avec telle force qu'il avoit voulu. Toutesfois, puisqu'il désiroit s'assurer de la ville, ils le supplioient humblement ne laisser que cent hommes en garnison dans ladite ville, afin de ne pas trop fouler le peuple assez ruiné par les guerres passées ' ». Le comte se rendit à ces vœux, et ne voulant point trop brusquer les choses, n'établit, en effet, dans Tssoire qu'une assez faible garnison, si faible, que, le 15 juin suivant, elle était chassée de la ville, qui affirmant, une fois de plus, sa volonté de rejeter toute tutelle éconduisait, ce jour-là même, le marquis d'Alègre accouru en toute hâte, pour profiter d'une réaction qu'il pensait devoir aisément tourner à son avantage. « Ce 15^ de juin, rapportent les Annales dChsoire, le sieur d'Alègre, venant en poste de la cour, apprit en chemin ce qui venoit de se passer à Issoire. Au lieu de se faire conduire droit à Meilhaud, il laissa ses chevaux à la porte de la ville, et s'en vint trouver le consul Eslienne Espagnon, au milieu de la place, environné du peuple encore échauffé de l'action qu'il venoit d'exécuter. Il le tira hors de la foule louant hautement l'action généreuse qu'il venoit d'exercer, et le pria, en même temps, d'engager les habitans à le recevoir pour leur capitaine et gouverneur. Mais Espagnon respondit que la ville ne vouloit d'autre gouverneur que ses consuls, et qu'il n'avoit rien à espérer à cet égard". »
* Annales de la ville d' Issoire. p. UiS-lGQ.
* Ibid., p. 171-172.
214 I.KS D ALÈGF\K
Et en 158G, et au cornmenceiiient do 1589, deux nouvelles tentatives faites par les Ligueurs, l'une par le comte de Randan, lui-même^, l'autre par Jean de Montmorin, seigneur de Préaux, frère de M. de Saint-Hérem, pour réoccuper Issoire, ayant ridiculement échoué, on put croire que la ville réussirait à garder la neutralité qu'elle s'était imposée ".
C'était là, toutefois, une situation qui, dans la formidable agitation oii se débattait le pays, ne pouvait durer qu'autant que les habitants demeureraient unis. Or,, des germes de division se llrent bientôt jour à Issoire. Ils apparurent à l'occasion d'impôts extraordinaires dont le corps municipal fut obligé de prendre l'initiative et qu'exigeait la situation obérée de la cité ; et, aussitôt, fut rompue la bonne entente à laquelle les Issoiriens avaient dû jusque-là leur salut. Ces dissensions furent habilement exploitées par une famille, celle des Aulterroche, qui, depuis longtemps, ne cachait pas ses sympathies pour le marquis d'Alègre ^ Se faisant les chefs d'une sorte de parti populaire, les deux frères Jean et Etienne Aulterroche, appuyés par un certain Gilbert Liron, leur parent, profitèrent de reffervescence que causait dans la ville l'établissement de nouvelles taxes, et accusèrent les consuls et les notables d' « avoir vendu la cité au comte de Randan, pour faire couper la gorge au petit peuple, jusques aux enfans au berceau, faire prendre par force leurs femmes et leurs
' A. Imbordis, Op. cil., p. 303-304.
- Annales de la ville (ïlssoire, p. 188. 191-193. — Imberdis. Op. cit.. p. 367-368.
■• Imberdis, Op. cit., p. 308-309.
YVES IV d'aLKGRE, MARQUIS d'aLKORE 2i5
filles, et les faire épouser aux soldais ; ajoutant qu'il falloit y remédier et faire du boudin du sang de ces traîtres dont ils avoient la liste dans leur poche ^ )>. En même temps, ils allaient trouver le marquis d'Alègre à Meilhaud, et l'assuraient que, s'il pouvait seulement pénétrer jusqu'à la Grande place et parler aux habitants il serait proclamé i^^ouverneur d'Issoire. Ce dernier grisé par de récents succès, — il venait de mettre la main, presque coup sur coup, sur les trois châteaux d'Ybois, de Mercurol et de Buron % — crut pouvoir risquer l'aventure. Une première tentative échoua, il est vrai ; car, accouru à Issoire, d'Alègre fut arrêté à la porte par les consuls Pierre Ghometton et Michel Charrier, et ce dernier lui dit simplement que « s'il avoit quelque chose à dire pour le salut et conservation de la ville, il estoit là comme la représentant et pour Técouter et le rapporter ensuite aux habitans, et que la ville n'avoit d'autres oreilles, ni langues que celles de ses consuls ». Avec une courtoisie un peu ironique, ces derniers firent, d'ailleurs, « apporter la collation » à celui qu'ils éconduisaient si fermement, et le marquis ne put se venger qu'en portant la santé de ses partisans. A la première rasade : « Mes bons amis, cria-t-il, petit peuple de la ville, c'est à vous que je bois, non pas à ces gros mylords qui vous trahiront et qui vous trompent! » Et à la seconde il ajouta : « Je bois à la
* Annales delà ville d'Issoire, p. 193-194.
* Mémoires de Jean de Vernyes [1589-1593), 1838, in-S», p. 37. — Ybois, Puy-de-Dôme, arrondissement et canton dlssoire, commune de Fiat ; Mercurol, Puy-de-Dôme, arrondissement de Glermont, canton de Vic-le- (Jomte, commune de Sallèdes ; Buron, Puy-de-Dôme, arrondissement de Glermont, canton de Vic-le-Comle, commune de Yronde-et-Buron.
bonne grâce de Messieurs les Aulterroche ! » Puis il tourna bride \
Des qu'il se fut éloigné, les consuls réunirent les bourgeois, et tous parurent approuver leur attitude. Mais peu de jours après, le lundi, 2 juillet 1589, les Aulterroche ayant, derechef, travaillé le peuple et tout préparé pour un nouveau coup de main, d'Alëgre se représentait devant Issoire avec plusieurs gentilshommes et 120 soldats, s'y introduisait par la porte du Ponteil, que ses complices lui livrèrent, et occupait la ville au nom du Roi. Dans la bagarre, l'un des consuls, Pierre Chometton, avait eu l'épaule fracassée d'une pistolade, l'autre, Charrier, n'avait trouvé son salut que dans la fuite-.
C'était la faction populaire qui avait fait le succès de d'Alègre. Il était tout naturel que le parti des notables fît appel, pour s'en venger, à l'ennemi juj'é du marquis, au comte de Randan. Par la force même des choses, Issoire se trouvait ainsi rejetée dans la lutte en dehors de laquelle la sagesse de ses habitants l'avait jusque-là tenue. Quelques jours après la surprise de la ville, d'Alègre commit l'imprudence de s'en éloigner, on ne sait pour quelle raison, y laissant comme capitaine un certain Simon de Frédeville. Etant informé du fait, Randan accourut aussitôt avec huit à neuf cents chevaux, et, dans la nuit du 13 au 14 juillet 1589, trois pétards ayant renversé la porte de la Bej'biziale, il pénétrait dans la ville qu'il occupait après une lutte
* Annales de la ville ci' Issoire, p. 194-19.).
-Ibid., p. 19G-200. — Cf. le récit que fait rie ces événements Imberdis, Histoire des guerres religieuses en Auvergne, p. 371-372.
YVES IV d'aLKCRR, MARQUIS I) AI.Kr.RR 217
acharnée, et où il établissait, comme gouverneur, Claude Le Groing, seigneur de Chalus, avec deux cents hommes de pied et soixante chevaux. Sans perdre un instant, cette garnison s'employait à la réfection des travaux de fortification et à la construction d'une nouvelle citadelle. L'on pouvait croire qu'Issoire était pour longtemps aux mains des Ligueurs ^
Ces événements si vite accomplis étaient bien de nature à décourager le marquis d'Alègre et à lui faire l'ogretter amèrement d'être parti d'Issoire avant d'y avoir solidement assis sa domination. Il lui aurait importé, d'autant plus, d'avoir là un appui solide que, à ce moment, au centre même de la résistance royaliste en Auvergne, à Clermont, son influence menaçait d'être battue en brèche par Gilbert Coiffier, seigneur d'Effiat, nommé précédemment par le Roi intendant de la province, mais surtout par Jean de la Queuille, seigneur de Florat"^ sénéchal de Clermont, qui semblait sur le point de lui disputer ce titre de chef du parti royaliste qu'il ambitionnait de tenir, et, cela, à l'heure même où la mort d'Henri III (l*"" août 1589) et l'accession au trône d'Henri de Navarre donnaient aux partis royaliste et huguenot désormais réunis les plus grandes chances de succès.
La situation de d'Alègre à cette époque est très clairement exposée par Jean de Vernyes, président de la cour des aides de Montferrand, qui chargé déjà par Henri III de le renseigner sur les agissements des diverses
* Annales de la ville iVIssoire. p. 200-205.
- Florat, ou Florac, aujourd'hui Fleurac, Cantal, arrondissement de Mauriac, canton de Saignes, commune d'Ydos.
218 LKS D ALÈGRE
factions en Auvergne, avait continué ses services au nouveau roi Henri IV, en lui adressant, — à la fin de 1589, — un mémoire détaillé sur Fétat politique de la province. Et ce Mémoire de Jean de Vernyes nous donne trop de renseignements caractéristiques sur la curieuse figure d'Yves d'Alëgre, pour que je n'en cite pas volontiers quelques pages.
Dans Glermont, écrivait, donc, le président de Vernyes, dans Glermont sont les sieurs de Florat, Meilhaud et d'Effiat, lesdicts Meilhaud et Florat en très mauvaise intelligence, chacun d'eux prétendant le commandement et avoir la volonté de la ville par escript, tous deux de contraires délibérations...
Le sieur de Florat est un gentilhomme fort assuré au service du Roy, auquel il a porté inclination avant son avènement à la couronne, pour avoir cet honneur d'être fils d'une sœur du sieur de Busset, issu d'un bastard de Bourbon^, et avoir épousé la sœur de M. de la Vauguyon^ laquelle touche de parenté à Sa Majesté. Il est pourvu de l'office de sénéchal de Glermont, et a reçu le commandement sur ladicte ville à la nomination et prière d'icelle ; mais ledict sieur de Florat est aussi cause de l'accroissement de l'ennemi en la province, en ce qu'ayant eu, par le passé, beaucoup de créance parmi la noblesse, il auroit promis au feu Roy plus qu'il n'a pu tenir, non par malice, mais s'estant asseuré de la foy de ceux qui ne la luy auroient gardée, il s'est trouvé suivi de dix ou douze hommes seulement, ce qui ne luy a point permis de rendre beaucoup de services au public, ne tenant que sa maison de Ghasteaugay '■', au Bas Auvergne, distante seulement d'une lieue de Glermont, assez bonne.
' Isabeau de Bourbon-Busset, sœur de Philippe de Bourbon-Busset, Ois do Pierre de Bourbon-Busset, bâtard lui-même de Louis de Bourbon- Busset, prince-souverain, puis évoque de Liège.
- Anne d'Escars, sœur de Jean d'Escars, comte de la Vauguyon.
■' Ghâteaugay, Pay-de-Dôme, arrondissement et canton de Riom.
YVES IV D'ALKr.RR, MARQUIS l> ALÈCRR 219
L(3 sieur de Meilhaud aiiroiL esté, luy aussy, bon serviteur du Roy, tousjours accompagné de cinquante cuirasses, d'autant d'arquebusiers à cheval, et de cent arquebusiers à pied, de sa nature fort martial, et qui s'est exposé à tous los hasards et dangers de la guerre qui se sont présentés en la province, fort dépensier, aimé à cette occasion de ceux qui manient les armes, peu des gens de justice, pour estre fort altier ; ayant sa maison à cinq lieues de Clermont, assez bonne, et à sa dévotion les chasteaux de Buron, Ybois et Mercurol, places quasi imprenables, et qui, par ces considérations, pourroient accroître le parti ennemi, si, par mécontentement, il se vouloit réduii'e. A quoy on le juge plus facile que le sieur de Florat, pour estre homme impatient et hasardeux, l'autre retenu et froid. On n'a aucun soupçon sur le sieur de Florat. On en prend trois sur le sieur de Meilhaud : le premier, sur sa nécessité ; le deuxiesme, sur une lettre qu'on dit luy avoir esté escripte par une dame favorisant la Ligue, par laquelle on luy mande de s'asseurer de la ville [de Clermont], et qu'il laisse faire le reste, ce que, toutesfois, je ne sais que par bruit, peut-estre semé à dessein par ses adversaires ; le dernier soupçon a esté pris du traicté par luy faict avec le sieur de llandan devant Vic-le-Comte, lequel est peu honorable pour le service du Roy et pour luy, que la ville de Clermont, aussi, n'a voulu signer^ ; ce qui a donné à penser qu'on ne peut tant s'asseurer de luy que du sieur de Florat...
Un inconvénient à redouter est que la division qui est, à présent, toute découverte entre lesdicts sieurs de Meilhaud et Florat ne fasse naistre deux partis dans Clermont et que, par iceux, sous le nom du public, les vieilles inimitiés des maisons ne s'exercent...
Quant à présent, il est du tout impossible pacifier leurs différends, parce que l'un ne voudroit céder à l'autre son avan-
* M est fait allusion ici aux négociations qui durent suivre la prise de Vic-le-Gomte par le comte de Kandan, le 7 octobre l-'iSO, négociations sur lesquelles je suis très insulïlsaminent renseigné (M. de Vissac, Chronique de In Ligue dcms la Basse-Auvergne, 188S, in-S», p. 1o4-15(t).
220 LRS d'aLÈGRE
tage, et le Roy ne peut juger au profit du sieur de Meilhaud, sans oster l'honneur à un fidèle serviteur et sujet, laquelle injustice navreroit tous les gens de bien, ores que le sieur de Florat fust sans moyens et volonté de s'en ressentir, comme je crois qu'il seroit. Aussi ne peut-on rien adjuger au sieur de Florat, sans perdre le sieur de Meilhaud, la perte duquel pourroit traisner après soi celle de toute la province.
Ceux qui, sans passion de l'un et de l'autre, entreront en la seule considération du bien public et service du Roy supplieront Sa Majesté, pour obvier au susdit inconvénient, entériner la requeste des échevins de Clermont et, en ce faisant, remettre l'entier gouvernement de ladicte ville entre les mains desdicLs échevins jusques à ce que Monsieur le Grand Prieur^ estant sur les lieux puisse donner avis à Sa Majesté de ce qui sera le plus nécessaire et utile pour le bien de son service ; car, par cet appointement lesdicts sieurs de Meilhaud et de Florat estant contentés d'espérance tascheront par leurs services de se rendre plus recommandés et agréables, pour parvenir chacun d'eux à ses desseins : soit que le sieur de Meilhaud ait volonté, comme je crois qu'il a, de maintenir sa fidélité ou de la rompre, pensant jouer un plus gros jeu, s'il pense obtenir le commandement, il estimera, cependant, cest appointement à son avantage, puisqu'il trouble la possession de celui qui estoit establi ; et ledict sieur de Florat pourra estre satisfait par lettre particulière du Roy, sur le contentement que Sa Majesté a reçu de luy, en ce que, par son offre de se désister du gouvernement, il a eu plus d'esgard au bien des affaires publiques qu'à sa justice... Puis Monsieur le Grand Prieur, estant dans la province, il pourroit contenter ces deux seigneurs par cest expédient, de laisser le commandement de la ville de Clermont audict sieur de Florat, comme il souloit avoir, et prendre pour son lieutenant, en
^ Charles de Valois, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet, grand prieur de France. — Cf. ses provisions de gouverneur du haut et bas pays d'Auvergne, datées de Corbeil, du 1" avril 159U (Bibl. nat., fr. 3586, fol. 99).
YVES IV d'aLÉURE, MAHOUIS D'ALK(iBE 221
l'armée et au reste de la province, ledicl sieur de Meilhaud.
Sur quoy, toutesfois, pour le service du lloy, peut estre considéré que tout le service de la guerre doit tomber sur un lieutenant qui doit estre choisi de telle qualité qu'il soit : premièrement, non seulement exempt de blasme d'avoir communication avec l'ennemy, mais du soupçon ; deuxiesment, que, sans jalousie et envie toute la noblesse veuille lui déférer; troisiesment, qu'il soit grand et expérimenté capitaine, ne soit seulement vaillant de sa personne et propre au combat, mais sage et digne du commandement ; finalement qu'il puisse amener quelque notable force en l'armée. Or, toutes ces qualités ne se retrouvent pas audict sieur de Meilhaud, car le soupçon de luy est entré faussement, je crois, en l'esprit de beaucoup d'hommes, par les raisons que j'ai déduites ; beaucoup de grands aussi se fascheront de luy obéir, et se contiendront plus tost dans leurs maisons que de lereconnoistre. Il ne sçauroit, en outre, avoir plus de force qu'il a, ni assez d'expérience pour la conduite d'une armée. Au contraire, en tout le haut et le bas pays, il seroit malaisé de rencontrer un seigneur plus accompli pour estre honoré de ceste lieutenance que le seigneur de Lavedan^, parce qu'il est poussé d'un naturel zélé au bien des affaires de Sa Majesté, qu'il est déjà en âge, connu comme très bon et heureux capitaine, et qui pourroit amener cent cuirasses en l'armée.
Mais Sa Majesté pourroit, alors, en récompense, contenter ledict sieur de Meilhaud de la lieutenance de la Basse- Auvergne, au duché et comté d'Auvergne, à la charge de distraire les villes et comtés de Glermont et de Montferrand, et ceste concession pourroit estre grandement utile au service du Roy, parce que tout le pays est presque occupé par la Ligue, hormis lesdictes villes ; et si le sieur de Meilhaud a bonne volonté et opinion des affaires du Roy, il acceptera ce parti, et, s'il le prend, il hasardera tout ce qu'il pourra pour conquérir son gouvernement ; par où Sa Majesté sera mieux
' Henri de Bourbon, vicomte de Lavedan.
222 LES D ALKGRK
servie de luy que s'il n'avoit aucun intérest à la conquesle. Et si ledict sieur de Meilhaud ne vouloit accepter ce parti, Sa Majesté aviseroit de l'appeler près d'elle, afin qu'il ne puisse nuire à son service dans la province, s'il le vouloit faire ; et encore que son absence de la province y fist faute, toutesfois, ce mal seroit moindre que celui que son mescontement pourroit apportera
On comprend mieux, maintenant, combien, plus que jamais, le marquis d'Alègre devait regretter la perte dMssoire, et souhaiter d'en redevenir le maître. Et Ton comprend, aussi, que les chefs du parti royaliste à Clermont, — dans l'intérêt général, sans doute, de leur cause, mais en vue, en même temps, d'éloigner un auxiliaire remuant et ambitieux, — que ces chefs, dis-je, fussent assez portés à seconder de ce côté ses efforts. C'est à ces considérations, très vraisemblablement, qu'il faut attribuer l'empressement avec lequel Clermont se montra bientôt disposé à appuyer une nouvelle tentative de d'Alègre sur Issoire. 11 n'y avait là, en somme, que la mise en pratique immédiate du plan suggéré par le président de Vernyes pour écarter d'Alègre des « villes et comtés de Clermont et de Montfer r and ».
Quoiqu'il en soit, dès le commencement de 1590, une expédition était décidée et le dimanche, 15 février, trois cents hommes d'élite arrivaient secrètement devant Issoire. Guidés par l'un des Aulterroche, ils dressaient des échelles contre les murailles, escaladaient les remparts, et, après une sanglante mêlée, se trouvaient
' Mémoires de Jean de Venujes [fôSO-lbOS), 1838, in-8°. p. 19-20, oo-42, passim.
Yvi:s IV d'alkgbl:, mahquis d'ali^giu-: i2:i
maîtres de la ville, mais non de la citadelle qui restait au pouvoir des soldats de Chalus'.
Ce n'était là qu'une demi-victoire, et Ton s'en aperçut bien à l'offensive que les Ligueurs reprirent aussitôt. Huit jours après l'occupation de la ville, Randan investissait Issoire à la tête de 400 chevaux, de 300 arquebusiers et de 200 volontaires soutenus par trois pièces d'artillerie, battait successivement deux détachements de secours partis de Clermont, et réussissait à introduire 30 arquebusiers et des vivres dans la citadelle ".
Dans cette extrémité, les assiégés agitaient, déjà, la question de se rendre. A Glermont, cependant, une véritable armée s'organisait, groupant tous les détachements épars dans la Basse et même dans la Haute-Auvergne, et qui, le 12 mars, quittait la ville sous les ordres de François de Ghabannes, marquis de Curton. D'Alègre y commandait l'artillerie \ Une partie décisive, on le sentait, était près de se jouer entre les deux factions. Ce fut la célèbre bataille de Cros-Roland (14 mars 1590), où Randan fut battu et mortellement blessé, et qui sonna comme le premier glas de la Ligue en Auvergne. Le résultat le plus immédiat en fut la délivrance d'Issoire, ou, du moins, sa définitive occupation par les royalistes. Au lendemain de la bataille, Jacques de Villelume, seigneur de Barmontel', était établi pour y
' Annales de la ville d'Issoire, p. 205-208.
- Ibid., p. 209-212. — Cf. Imberdis. Op. cit., p. 409-411.
' Imberdis, Op. cit., p. 419-420.
* Barmontel, Puy-de-Dôme, arrondissement de Glermont, canton d'Hermcnt, commune de Verneugheo!.
commander. Mais ce jour-là même, d'Alëgre partait trouver le Roi qu'il rejoignait à Gorbeil, et obtenait de lui sa nomination de gouverneur, qu'un peu après Pâques 1390, c'est-à-dire après le 22 avril, il rapportait à Issoire. Ses désirs étaient enfin réalisés, non sans qu'une terrible rançon de sa fortune ne fût proche \
Il faut bien le dire, en effet, d'Alègre n'était, à aucun point de vue, le gouverneur qu'il eût fallu à Issoire ; et Ton s'en aperçut sans tarder. Gravement compromis, d'abord, dans les intrigues des Aulterroche, qui, à diverses reprises, avaient essayé de l'imposer à la cité, il apparaissait beaucoup plus comme le candidat d'une faction que comme le représentant d'un principe et d'un parti politique, et n'avait rien de ce qui eût été nécessaire pour dominer une population divisée par mille querelles intestines. On l'accusa, tout de suite, « de trop se familiariser avec les gens du commun et de rejeter l'amitié et la confiance des gens de bien de la ville ^ ». De fait, il était prisonnier de la plèbe, dont les Aulterroche étaient les tribuns, et, dès le début, il dut donner des gages à ceux qui s'étaient fait ses champions. La première victime qu'il leur sacrifia fut le consul Espagnon qui, en 1585, s'était courageusement opposé à son entrée dans Issoire. Signalé comme ligueur dangereux au nouveau gouverneur, et jeté en prison, le malheureux en fut tiré, une nuit, et exécuté sans jugement, à l'indignation de tous ceux que n'aveuglait point l'esprit de parti. On disait que d'Alègre avait surveillé, de la fenêtre entr'ouverte de sa demeure, les
* Annales de la ville cVlssoire, p. 213-225.
* Ibid., p. 236.
YVKS IV DALÈORK, ^lAROUIS D ALKCRK 225
préparatifs du supplice du misérable, et (|ue, lorsque sa femme « estoit accourue, toute nue, en chemise, criant à haute voix : « Miséricorde, Monseigneur, miséricorde! » il s'était borné à refermer froidement le battante
Et bientôt ce furent contre le marquis d'autres sujets de plaintes que justifiaient des extorsions financières toujours croissantes. Outre les tailles impitoyablement levées, se multipliaient les contributions extraordinaires, « parce que son revenu et les appomtemens que le Roy luy passoit ne suffisoient plus au gouverneur, qui en estoit réduit jusques là de prendre la paye de beaucoup (le soldats et d'en entretenir peu, pour mettre en sa bourse la différence " ».
L'emploi de tout cet argent achevait d'irriter la population. Ce n'était, en effet, un secret pour personne que la plus grosse partie ne servait qu'à satisfaire les désirs de luxe et la cupidité de celle qui trônait aux côtés du gouverneur comme si elle eût été sa légitime épouse, de cette marquise d'Estrées, qui, nous le savons, s'était, à la suite du meurtre de Vitteaux, livrée corps et âme à son vainqueur, et qui, peu de jours après son établissement à Issoire, était venue l'y rejoindre.
La mère de Gabrielle d'Estrées était arrivée dans la petite ville, accompagnée de deux autres de ses filles, Diane ^ et Julienne', aux charmes desquelles la rumeur publique accusait d'Alègre ne n'être pas indiffe-
* Annales de la ville d' Issoire, p. 226-227.
' Ibid., p. 236.
^ Diane d'Estrées, mariée, en 1596, à Jean de Monluc, seigneur de Balagny, fils naturel de Jean de Monluc, évêque de Valence.
* Julienne d'Estrées, qui épousa, en 1597, Georges de Brancas, duc de Villars.
rent\ alors pourtant que leur mère venait de le rendre père d'une nouvelle fille, Françoise, « qui fut depuis la comtesse de Sanzay^ ». Et la marquise avait bientôt scandalisé Issoire par sa morgue, sa hauteur, ses exigences et les véritables édits somptuaires qu'elle avait obtenus de la faiblesse du marquis d'Alègre, et qui, interdisant à d'autres qu'aux femmes de son rang- tels vêtements ou parures, avaient excité les plus mortels ressentiments parmi les bourgeoises du pays^
Cette atmosphère de haine qui s'épaississait autour de lui, d'Alègre crut pouvoir la dissiper, et il essaya de faire diversion au mécontentement public par quelques « belles entreprises )>. De ce côté, encore, son étoile sembla pâlir et « tous ses desseins lui tournèrent à contrepoir^ ». Une tentative pour surprendre Riom échoue lamentablement, dévoilée par les aveux d'un soldat ivre ^ Au commencement de 1592, un coup de main longuement machiné sur Sauxillanges est prévenu par le marquis de Ganillac, et manque de coûter la vie à d'Alègre qui laisse quatre-vingts des siens sur le terrain ^ Enfin, le 5 mai 1592, une marche de la garnison d'Issoire sur Saint-Germain-Lembron est surprise par Charles de Coligny, seigneur d'Andelot, au moment où les troupes du marquis traversaient l'Allier pour rejoindre
* M. de Vissac, Chronique de la Ligue en Basse-Auvergne, 1888. in-8% p. 160.
- Nouveaux mémoires de Bassompierre, 1803, in-8», p. 164. — Elle épousa Charles, comte de Sanzay.
^ Annales de la ville d'Issoire, p. 232 et suis'.
* Ibid., p. 250.
•■ ïmberdis, Op. cil., p. 455-457.
" Annales de la ville d'Issoire, p. 228-229.
,-,< llllllllllllWilllli^WiiiPfflSK^-;
Portrait de Françoise Babou de la Boirdaisière,
MARQUISE d'EsTRÉES, d'après un crayon [Bibliothèque nationale. Cabinet des estampes)
YVI-.S IV D ALKORE, MARQUIS d'aIJCCÎRR 227
celles d'Autliérat de Beaujour, et plus de 200 hommes, dont beaucoup origûmiiresd'Issoire, périssent arquebuses ou noyés* ; désastre que ne put effacer la capitulation facilement obtenue, un peu plus tard, du cbâteau de Saint-Floref-.
Ces échecs répétés aigrissaient l'esprit de d'Alègre et celui de ses complices, qui sentaient le pouvoir leur échapper, et, entre eux, ce ne fut, bientôt, qu'altercations, querelles et violences. « Lorsqu'il se trouvoit en pénurie d'argent, le marquis menaçoit Liron, — devenu son secrétaire, — de le tuer, s'il ne lui procuroit le moyen d'en avoir, l'accusant d'avoir volé son chasteau do Meilhaud, après l^i mort de son père. Et il se montra si intraitable et si terrible que, un jour, il voulut tuer un des Aulterroche en lui jetant son épée après, comme il se sauvoit devant lui\ »
Un dernier incident mit le feu aux poudres. « Certains marchands et bouchers, qui fournissoient la maison du marquis d'Alègre, estant venus demander de l'argent à M'"° d'Estrées, celle-ci les fit maltraiter et battre \ » Ces gens allèrent se plaindre aux Aulterroche, et tous résolurent alors, de se venger. Dans la soirée du 8 juin 1592, Gilbeit Liron réunit chez lui les mécontents. Il y avait là Jean et Etienne Aulterroche, frères, ce dernier dit La Taillade, Vidal Aulterroche, alors consul, et Germain Aulterroche, Chainal, boucher, dit le Grand Besaut, Christophe de Crest, chapelier, un
* IbicL, p. 230-231.
* Imberdis, Op. ci/., p. 481. — Saint-FlornI. Puy-de-Dûmo, arrondisseirienL d'issoire, canton de Chanipcix:.
' Animales de la ville d'issoire, p. 232.
* Souvenue- mémoires de Dassompierve.,'^. 164.
228 LES D ALÈCRI-:
certain Chevarlanges, Jean Blézin, Pierre Augier, Antoine Moussiniëre. Après les avoir fait boire « dans sa cave » : « Messieurs, leur dit Liron, vous savez les bons et fidèles services que nous avons faits à M. d'Alè^re, et combien de fois nous avons exposé nos vies et nos biens pour lui, en divers lieux ; en récompense de quoi, il nous menace, tous les jours, de prendre notre bien, et nous tuer misérablement. Tout ceci ne présage et ne suppose autre chose, sinon qu'il veut changer de parti, et nous mettre à la merci de nos ennemis. Vous avez vu, ces jours passés, comme il a parlementé avec M. de Saint-Hérem\ auquel il a fait de grandes promesses, et M"*^ d'Estrées, cette misérable qu'il traîne ici, l'y a confirmé. Voilà pourquoi. Messieurs, je vous ai mandés, comme les plus gens de bien de la ville, pour aviser, entre nous, les moyens de repousser ces malheurs. De ma part, je n'en ai point trouvé d'autre que de le faire mourir, vous voulant bien advertir que, si vous n'estes résolus entrer en ceste exécution, au moins que vous n'en disiez rien, sur peine de la vie. » Tous applaudissent à ces paroles, et l'on décide, sans plus tarder, de « risquer le coup » ^ Liron ayant « préparé un pétard », lui et ses complices, armés d'épées et de dagues, se dirigent, vers « la maison Charrier », où logeait le gouverneur, et qui est aujourd'hui la maison Raymond, place de la République, numéros 29, 31 et 33 ^ « Entrant par la porte de derrière, qu'ils
* Gaspard II de Montmorin, seigneur de Saint-Hérem, neveu de Gaspard I®-" de Montmorin, seigneur de Saint-IIéreni, - Annales de la ville d'Issoire, p. 233-234. ^ A. Longy, Histoire de la ville d'issoire, 1890, in-4«, p. 350.
YVES IV d'aLÈGRE, AIARUUIS d'aLKGRK 229
trouvèrent ouverte, ils montent par une échelle en une galerie par laquelle on alloit en la chambre du marquis ». Liron allumait son pétard, lorsque M'"° d'Estrées qui était couchée avec d'Alegre, réveillée en sursaut, s'écrie : (( J'entends du bruit à la porte! C'est quelque troupe mal décidée! — Madame, ce n'est rien! » répond le marquis. « Cependant, entendant qu'on secouoit la porte de la chambre, il se jette à bas du lit, et s'empresse d'entasser escabelles, coffres, tables et autres choses au travers du seuil pour empescher l'effet du pétard. » Mais la poudre éclate, enfonce la porte, qui, en s'abattant, blesse d'Alègre au bras. Il crie, alors, k M""' d'Estrées de a se retirer en la chambre des filles », et « armé d'une pertuisane qu'il tenoit ordinairement sous le traversin de son lit », il essaie de repousser les assassins. Telle est la fureur qui l'anime que ceux-ci reculent un instant. Pourtant, l'un d'eux, Blézin, plus courageux, « se jette en avant, disant qu'il falloit l'avoir ou mourir », et, se ruant sur le marquis, « le couche à terre d'un coup de dague ». Les autres envahissent, aussitôt, la chambre, oii ils commencent à « piller vaisselle d'argent, bagues et joyaux ». Puis, ils se mettent à la recherche de la marquise, dont ils avaient entendu les cris. En chemise, celle-ci s'était réfugiée dans « le bouge de ses servantes », et s'était cachée dans la ruelle du lit de l'une d'elles. Le grand Besaut l'y découvre. (( Hélas ! Monsieur, implore-t-elle, voulez- vous tuer les dames aussi? » « Oui, hurle l'autre, nous voulons tuer le chien et la chienne ! » et il lui donne « un coup de couteau dans la mamelle » qui l'abat à ses pieds toute sanglante. Ces brutes se précipitent,'alors, sur elle pour
230 LES DALÈUUE
lui arracher sa chemise et repaître leur curiosité profanatrice ^ Ensuite, les deux cadavres sont jetés par les fenêtres, et de là, peut-être, comme le veut la tradition locale, précipités dans un puits placé dans la cour intérieure de la maison, puits que l'on montrait, encore, il y a peu d'années-. Le lendemain, toutefois, Liron en aurait fait retirer les corps qui, placés dans des cercueils, auraient été transportés et inlmmés à Meilhaud. De d'Alègre et des « siens » les meurtriers n'avaient épargné que la fille cadette de la marquise, Julienne d'Estrées, (( qui couchoit dans la chamhre de sa mère et du marquis" », et Françoise d'Estrées, fille delà mar([uise et de d'Alègre, « qui estoit encore au herceau ».
Aussitôt le coup fait, les conjurés, au lieu de se disperser, a transportèrent, ouvertement, chez eux le hutin dont ils étaient chargés, et vinrent effrontément sur la place encomhrée d'une foule ([u'avait réunie le bruit l'épandu de leur crime. Au fracas du pétard, h's habitants étaient accourus })Our savoir oi^i il avait joué. Chacun s'enquérait de l'événement, lorsque Liron et les Aulterroche s'avancent, précédés de trois valets qui portaient des lanternes. On les entoura bien vite ; ils répondirent brièvement : « Ce n'est rien, mes « bons amis. retirez vous coucher : le chien et la chienne « sont morts ! » A ce propos, qui apprit tout, un gentilhomme de Languedoc, M. de Bressat, dévoué à d'Alègre, répartit imprudemment : « Il faut aller incontinent au « logis deMonsieurlegouverneurpour voir ce que c'est. »
* Annales de la ville d'Issoire, p. 234-235.
' A. Longy, Histoire de la ville d'Issoire, p. 351.
^ Nouveaux mémoires de Bassompierre, \). Kii.
YVES IV DALKtiHli:, MAKQUIS D ALKGllE 231
Il s'éloignait, lors(jue Moussiiiièrc ruballil d'un coup d'arquebuse^ ».
Les assassins sentaient bien, néanmoins, que le meurtre du marquis ne pouvait rester impuni, et, quoi({u'ils Teussent commis sous le prétexte que leur victime était prête à pactiser avec les Ligueurs, ils ne se faisaient pas illusion sur la vengeance que le parti royaliste devait, tôt ou tard, en tirer. Aussi entrèrent-ils bientôt en relations avec Jean-Timoléon de Beaufort- Montboissier, marquis de Ganillac, et le cbevalier Pillon, capitaine de Nonette, auxquels ils offrirent de livrer Issoire. Mais les éclievins de Clermont informèrent le Roi de leurs manœuvres, et celui-ci, en môme temps qu'il nommait Jean de la Guesle, seigneur de La Cliaux, pour commander à Issoire, chargeait René de Rieux, seigneur de Sourdéac, à ce moment dans la province, de l'installation du nouveau gouverneur et du cbâtiment des Aullerroche et de leurs complices.
M. de Rieux remplit sa mission avec habileté et énergie. « Il attendit patiemment que le consulat de Vidal Aulterroche prît lin. Des troubles étant survenus à l'occasion de la nouvelle élection, et le peuple ayant choisi pour magistrats deux citoyens étrangers à la faction des Aulterroche, de Rieux se détermina à sévir contre les meurtriers du marquis d'Alègre. Le l*""" décembre 1593, La Chaux recevait les visites de bienvenue des principaux habitants. Liron ne tarda pas à grossir le nombre des courtisans qui présentaient leurs compliments au successeur de sa victime : il eut le front
* Imberdis, Op. cit., p. 483-484. — Annales de la ville d''lssoire,\}.îLo'6.
232 LES d'alègre
de le féliciter. La Chaux étant sorti un instant, Liron se trouva mêlé à un groupe de gentilshommes qui se promenaient dans la salle de réception. L'un d'eux avait connu d'Alëgre. S'apercevant que Liron était paré d'une épée dorée : « Liron, lui dit-il, où as-tu pris cette belle espée? — Monsieur, répond l'autre, homme et espée sont à vostre service ! » Il la tire, en même temps, du fourreau et la remet à son interlocuteur, afin qu'il pût l'examiner à son aise. Ce dernier ne l'a pas plus tôt reçue que, sur un ton de fureur : « L'avois-tu pas chez le marquis? C'est l'espée d'un traistre ! » Et il en perce Liron qui, se sentant blessé à mort, sort précipitamment de la salle et court vers la maison de son père qu'il croit pouvoir gagner; mais il tombe sans vie à quelques pas.
« Au même moment, M. de Rieux donnait ordre de fermer les portes de la ville, et avertissait les consuls qu'il allait faire saisir les meurtriers de l'ancien gouverneur. Les ponts furent levés. Vidal AuUerroche et Liron, père, en promenade dans la campagne, s'étonnèrent, à leur retour, de la mesure qui venait d'être prise. Liron demanda des explications à la sentinelle, qui lui annonça la mort de son fils. A cette nouvelle le malheureux insiste pour que la petite porte lui soit ouverte; il entre, suivi, de Vidal; mais tous deux, rencontrés, bientôt, par Chrestien, de Clermont, dit le capitaine Combelle, et par un ancien gendarme de la compagnie de M. d'Alègre, sont tués à coups de pistolets. )> Peu après, Jean AuUerroche subissait le même sort. Arrêtés sans résistance, Etienne AuUerroche, Christophe de Crest, et Antoine Moussinière étaient pendus
YVES IV d'aLÈGHE, marquis D'AI.Èr.RE 233
le lendemain sur la place. Seuls Jean Blézin, Ghainal, Germain Aulterroche, Pierre Augier et Ghevarlanges réussirent à échapper, et réfugiés en Languedoc ne purent être exécutés qu'en efiigie ^ La terreur imprimée par cette répression sommaire et impitoyable devait, quand même, pour toujom's, assurer la tranquillité à Issoire, où ne s'effara jamais et où, encore aujourd'hui, demeure vivant le souvenir du drame sanglant dans lequel, à trente-deux ans, le marquis d'Alëgre avait terminé son existence aventureuse.
' Annales de la ville d'issoire, p. 240-245. — liiiberdis, Op. cit. y \). 484-486.