‹ Une famille vivaroiseChapitre 3 sur 12 · AA., C · texte numérisé non relu

AA., C

vince, de sa vie propre et de la participation de ses représentants à la gestion de ses intérêts. Sa faiblesse était de ne plus être, à cause de son mode de recrutement, réellement représentative ; elle devait en mourir cinquante ans plus tard. Quoi qu'il en soit, à l'époque où je suis de mon récit, elle était bien vivante ; elle avait un fonctionnement régulier, utile quoique [limité, ayant toutes les apparences de l'indépendance, toute la réalité du respect public.

Cerice-François, nous venons de le constater, était assidûment associé au fonctionnement des Etats. Il resta fidèle, jusqu'à la fin de sa vie, aux devoirs de sa charge. Néanmoins, il nous est permis de penser que le principal souci des dix dernières années de son existence fut l'éducation des deux fils qu'il destinait à continuer la tradition paternelle : il s'appliqua, avec une vigilance éclairée, à la formation de leur caractère et à la préparation de [leur avenir. Notre principal objet doit être, à présent, de [suivre le père dans son effort à la fois matériel et moral, les deux enfants dans le développemerft de leur carrière.

Nous les avons laissés l'un et l'autre au collège Louis-le- Grand, sous la haute direction du P. de La Chadenède, sous la surveillance directe de l'abbé Falgue, achevant leurs humanités. Charles, l'aîné (le Marquis), a quinze ans ; le second, Félix (Montlor), en a quatorze. Ils montrent d'heureuses dispositions; l'aîné, surtout, paraît consciencieux, appliqué, réfléchi. Quelques-uns de ses cahiers se sont conservés ; ils révèlent ces qualités : ils sont de 1729, la dernière année que le jeune homme ait passée à Louis-le-Grand. On lui avait appris assez de mathématiques, la géométrie, la statique, les éléments du calcul différentiel, beaucoup d'histoire. On lui avait beaucoup parlé de devoir militaire, de discipline, d'honneur, de gloire, de dévouement à la patrie.

Le maréchal d'Alègre continuait à suivre les enfants avec une paternelle sollicitude, les attirant chez lui, correspondant avec leur père à leur sujet, se préoccupant de leurs études et de leur avenir. Il intéressa à leur sort un autre officier languedocien, le Mi* d'Avéjan, capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires du Roi, homme bien en cour^ ; M. d'Avéjan consentit à les inscrire dans sa

1 Son nom était Louis de Banne ; la terre d'Avéjan était dans le diocèse d'Uzès et fut érigée, en 1733, en baronnie des Etats.

compagnie, le 7 janvier 1729. Il fut décidé, avec l'autorisation de leur père, qu'ils entreraient à l'académie après les fêtes de Pâques. Cerice-François s'empressa d'organiser leur nouvelle vie. Il régla avec un soin minutieux le détail de leur budget, le nombre et le traitement de leurs gens ; il fixa le chiffre de leurs pensions, en marquant une différence en faveur de l'aîné, établit un service de trésorerie pour assurer le payement des « quartiers ». Le crédit, pour une année, atteignait près de 10.000 livres i, prélude de dépenses militaires bien plus fortes : la somme était considérable pour l'époque et lourde pour le budget paternel; mais Cerice- François était décidé à ne rien épargner pour la carrière de ses fils. Il était, d'ailleurs, homme de ressources : par des emprunts aux échéances habilement espacées, par des réalisations opportunes, il arriva à faire face à tous les besoins. A l'académie, Charles reprit ses études militaires. Nous avons aussi quelques-uns de ses cahiers : ils témoignent d'une grande application, d'un vif désir de s'instruire, d'une conception délicate et généreuse des devoirs du gentilhomme. Les uns ne sont que des résumés de cours d'art militaire, où sont condensés par questions et réponses, comme dans un catéchisme, les principes de tactique, les règles de conduite, les conseils pour le commandement des armées et la direction de la guerre. Les autres, plus intéressants, sont le produit d'un travail personnel : réflexions sur la guerre, observations sur les lectures, méditations

1 Voici le détail des principaux articles écrits de la main de Cerice-François dans le Livre de Raison :

Règlement

Mon fils aîné, pour habits, menus plaisirs et

autres petites dépenses 1.000 \

Mon cadet 800 / „ 200

En plus, pour carrosses ou voyages de Ver- i

sailles en commun 400 ]

Académie pour mes enfants, par année. . . 2.800

» pour leur gouverneur 700

» pour valet de chambre 500 ^ . qq^^

» pour laquais 400

» Entrées pour mes enfants. . 400 ) ^ç.^ » » pour les maîtres . . 190 )

Mousquetaires : chevaux et équipement 2 . 000

morales. Vegèce et Montluc, Thucj'dide et Henri de Rohan sont analysés avec soin ; les commentaires du chevalier de Folard sur Polybe sont l'objet d'une longue et enthousiaste étude; Folard était la grande autorité du moment; mais l'auteur favori de notre jeune mousquetaire était César : « Il faut le lire et le relire, écrit-il ; personne dans l'antiquité n'a mérité mieux que lui la réputation de grand capitaine... Quelle conduite dans la guerre, quel ordre dans les marches, quelles précautions dans les campements, quelle hardiesse dans les entreprises, mais quelles mesures pour les faire réussir, prudence dans les desseins, vigilance à connaître ceux de l'ennemi et à les déconcerter, vivacité dans l'exécution, intrépidité dans l'action, présence d'esprit dans le danger, enfin toutes les qualités militaires se trouvent dans César et c'est le plus excellent modèle que puissent se proposer ceux qui sont à la tête des armées. »

Dans le même cahier, il y a un chapitre intitulé : De la fin que doivent se proposer ceux qui entrent dans le service, avec, pour sous-chapitres : Des obligations indispensables d'un homme de guerre et Des vertus que doit pratiquer et des défauts que doit éviter Vhomme de guerre. Je voudrais pouvoir vous le citer tout entier, vous faire goûter la saveur de ce langage où, sous une forme un peu naïve, se révèlent une raison, une maturité et une candeur peu ordinaires chez les mousquetaires du roi Louis XV.

« Le but de chaque profession, dit-il en débutant, doit être la gloire et l'envie de se distinguer. » Il constate à regret que, parmi ceux qui embrassent la profession des armes, il en est beaucoup qui ont d'autres vues : les uns s'imaginent qu'elle ne demande pas d'application, les autres y espèrent des occasions de libertinage ou de rapines; ces deux dernières vues « sont indignes de l'honnête homme » et ceux qui s'en inspirent ne pourront « réussir dans une profession toute remplie d'honneur ». La gloire doit être le but, mais une gloire exempte détaches. Pour l'acquérir il faut remplir les obligations de son métier qui sont : « la religion, la fidélité au (Prince, l'honneur et l'obéissance... la religion doit être la règle fondamentale d'un homme de guerre... elle opère en lui la solide valeur par la tranquillité d'âme qu'elle lui procure ». Les vertus nécessaires à l'homme de guerre sont « la valeur, la justice, la probité, la libéralité, le désintéressement » ; les défauts qu'il doit éviter sont « la présomp-

tion, l'avarice, le jeu, le vin et les femmes ». Mais ce n'est pas assez que l'homme de guerre pratique les vertus militaires et évite les défauts contraires à la profession, il doit encore posséder « une grande capacité dans son métier », capacité qui s'acquiert par l'expérience pratique et par la science acquise.

Ces principes sont développés dans le même esprit et soutenus par des exemples tirés des auteurs militaires. Vous serez certainement frappés comme moi de la haute moralité qui se révèle chez notre jeune officier ; elle devait l'inspirer pendant toute sa carrière. Dans quelles proportions faut-il l'attribuer à l'atavisme familial, à l'exemple paternel et à l'éducation reçue au collège Louis-le-Grand, je ne saurais le dire : elle est due à l'un et à l'autre et leur fait honneur à tous deux.

Au bout de deux années d'académie et de mousquetaires, la protection du maréchal d'Alégre et de M. d'Avéjan fit obtenir à Charles une compagnie dans le régiment de dragons d'Armenonville et à Félix une lieutenance dans le régiment du Maine Infanterie, compagnie du chevalier Du Lau. L'un était dans sa dix-huitième année, l'autre dans sa dixseptième année.

Chacun de ces grades comportait le paiement d'une certaine somme i. Cerice-François s'empressa de s'acquitter, puis il expédia Dupuy à Paris pour liquider l'établissement des deux nouveaux officiers. Le fidèle serviteur emportait 2.000 livres et vingt caisses de bouteilles d'eau de Vais 2, De

1 La compagnie de dragons fut payée 12.000 livres.

2 La propriété des eaux minérales de Vais faisait partie du domaine d'Aubenas. La principale source s'appelait, comme aujourd'hui, la Marquise. Cerice-François commença par faire valoir directement le produit des sources. Un agent vendait les barils et les bouteilles. Cerice faisait de nombreux cadeaux soit à ses amis de Paris, soit à ceux de l'armée. Puis il étendit aux eaux le système du fermage. Pour authentiquer la provenance des bouteilles, les fermiers accompagnaient leur envoi d'un certificat scellé du cachet dont je donne ici l'empreinte.

Un cejtificat de l'année 1749, qui se trouve dans la collection de M. Henrj' Vaschalde, porte en outre le cachet de M. de Chicoyneau, premier médecin du Roy et surintendant des eaux minérales de France.

la vente de ces caisses, de celle des meubles, des équipements de mousquetaires, des chevaux devenus inutiles, il tira la somme nécessaire au règlement des dépenses dues.

Pendant que s'opérait cette liquidation, les deux jeunes gens firent un petit voyage sur les bords du Rhin. Charles tint un journal dont nous avons quelques pages. Elles annoncent le futur officier d'état major : la nature du pays, les distances, les accidents du terrain, les ressources sont notés avec une grande précision. Le jeune voyageur n'était pas insensible au pittoresque, mais il jugeait les paysages et les monuments avec le goût et l'éducation du temps. La vénérable cathédrale de Maj^ence lui paraît « très peu de chose », les maisons gothiques ne lui disent rien, leurs fines sculptures, les peintures à fresque, qui, à la mode allemande, décorent les façades, sont iDOur lui des « colifichets », les appartements sont irréguliers, mal éclairés, pas de « symétrie )), pas un « bel escalier » ; ils sont « bien au-dessous de la noble ordonnance et de cet ordre admirable qui se remarque dans nos « palais de France ». Le palais d'été de l'Electeur, la « Favorite », avec ses parterres et ses pièces d'eau, trouve grâce devant lui, parce qu'il lui rappelle Marly ; <( les buis sont taillés à faire plaisir et les allées d'une propreté admirable ». Son admiration pour l'art de Lenôtre ne l'empêche d'ailleurs pas de sentir la beauté du cours du Rhin entre Mayence et Coblence, « le plus beau pays du monde ».

Les deux frères rentrèrent à Vogué en automne. Charles y reçut son brevet à la fin de l'année i et rejoignit immédiatement le régiment d'Armenonville. Le brevet de Félix ne fut expédié que le 13 mars 1731. Précisément, le régiment du

En 1781, l'intendant des eaux était le docteur Jean-Louis Madier, parent des Madier de Montjau ; il composa un curieux petit traité, devenu fort rare, sur l'analj'se des sources et leurs vertus thérapeutiques : l'ouvrage était dédié au M'^ de Vogiié dans les termes du plus respectueux et admiratif dévouement.

Voici le titre complet de cet ouvrage : « Mémoire analytique sur les eaux minérales et médicinales de Vais, par M. Madier, docteur en médecine de l'Université de Montpellier, conseiller-médecin ordinaire du Roi et de l'hôpital de charité de la ville de Bourg-St-Andéol, intendant desdites eaux. A Bourg-St-Andéol, chez P. Guillet, imprimeur du Roi, des Etats de Vivarais, de Mgr l'Evéque et du clergé. MDCCLXXXL »

1 II était daté du 17 novembre 1730.

Maine avait été désigné pour Marseille et se rendait par étapes à sa nouvelle garnison. Il devait faire séjour à Valence le 13 avril 1731 ; la réception de Félix fut fixée à ce jour. Le comte et la comtesse de Vogué accompagnèrent leur fils à Valence. La cérémonie fut très militaire et se termina par un grand dîner que les parents du récipiendaire offrirent à tous les officiers du régiment i. Maine avait une magnifique histoire. Levé et formé par Turenne, il avait porté avec honneur le nom du grand capitaine jusqu'à sa mort ; puis Louis XIV l'avait donné au duc du Maine et, sous ce nom moins glorieux, il s'était couvert de gloire dans vingt combats, notamment à Almanza, où sa vaillante intervention avait décidé de la victoire. Un jeune débutant se sentait fier d'être associé à tout ce passé.

Je ne sais où se trouvait le régiment d'Armenonville quand Charles y fut reçu. Le nouveau capitaine était, depuis quelques mois à peine, dans sa garnison, lorsqu'un grand changement se fit dans son existence : il se maria. J'ignore absolument les circonstances qui amenèrent ce jeune homme de dix-huit ans et demi, décidé à suivre la carrière des armes, à entrer si tôt en ménage : fût-ce la volonté de son père, les convenances de l'union projetée, une inclination précoce ? Je ne saurais le dire, mais ce que je puis affirmer, c'est qu'il ne vint à l'esprit d'aucun de ceux qui participèrent à l'affaire que le mariage pût être un obstacle à la carrière du jeune officier : ni le père, qui se souvenait de son mariage cavalièrement conclu entre deux campagnes de guerre, ne crut diminuer la valeur militaire de son fils en le mariant, ni la jeune fille, en donnant sa foi à ce débutant, ne pensa que sa tendresse pût affaiblir en lui le sentiment du devoir militaire. Madeleine de Truchet, à laquelle il fut fiancé le 8 décembre 1731, était la fille unique de Florimond, comte de Truchet, baron d'Esparon, seigneur de Chambarlhac, St-Cirgues et autres lieux situés dans la haute vallée de l'EjTieux, et de Jeanne de Clavières, dame de St-Agrève. Les deux familles dont elle était issue appartenaient à la noblesse du Haut-Vivarais et avaient de bonnes propriétés soit dans la région, soit en Dauphiné ~.

1 D'après le Livre de Raison, la réception coûta 108 livres et le dîner 408.

2 La famille de Truchet fit ses preuves jusqu'au XV« siècle. Elle

Par contrat du 19 février 1732 (Pourcier, notaire de Beaufort, et Moliet, notaire de Valence en Dauphiné), les parents de Madeleine lui donnèrent une partie de ces biens. Cerice- François abandonna de même à son fils une partie de ses propres terres et ajouta à ce don de nombreux présents en nature et en argent.

Le mariage fut célébré le même jour, dans la cathédrale de Valence, par l'évêque et comte de cette ville, Alexandre Milon. Le prélat prononça un discours éloquent, nourri de citationslatines, où, selon un usage qui ne s'est pas perdu, les considérations d'ordre spirituel sur la sainteté et les lois du mariage sont entremêlées de compliments délicats, d'allusions plus ou moins discrètes à l'origine, à la situation, aux vertus des jeunes mariés et de leurs familles :

Reconnaissez aujourd'hui, Monsieur, avec le Sage, disait-il. que si la naissance la plus illustre, les terres les plus nobles et les plus étendues peuvent être données par les parents, une femme prudente et sa^e est un don du ciel. Dieu vous en donne une, en qui il a réuni ce qu'il y a de plus vertueux et de plus aimable ; aimez-la d'un amour tendre, d'un amour respectueux, d'un amour chrétien....

Et vous. Mademoiselle, qui quittez la maison de vos pères pour suivre les vœux impatients d'un jeune époux plus épris encore de vos vertus que de vos charmes, hàtçz-vous de faire descendre sur lui toutes les bénédictions dont vous êtes, dans les desseins de la Providence, le gage le plus précieux. Comptez son âge par ses vertus

Cherchez votre gloire dans les ressources du travail et de la vertu : la quenouille sied aussi bien entre les mains d'une jeune dame que l'épée entre celles d'un jeune héros

Multipliez-vous sur la terre, oii votre nom ne saurait trop se répandre. Que, d'année en année. Dieu, comblant vos vœux par une heureuse fécondité, vous donne des héritiers que vous formiez par vos exemples et qui transmettent la gloire de vos ancêtres jusque dans la postérité la plus reculée. '

avait de bonnes alliances : La Tour de Bains. Ytier de Géorand, Aubusson, Fay, La Tour-Gouvernet. Celle de Clavières n'était pas moins bien placée : la mère de Jeanne de Clavières était une Mottier de Champetières, comme la grand'mère de Charles de Vogué ; les preuves qu'Antoine de Clavières fit pour entrer dans l'ordre de Malte sont entre nos mains, ainsi qu'une partie intéressante des Archives de Truchet et de Clavières.

1 Une copie manuscrite de ce discours se trouve à la Bibliothèque de Carpentras, Recueil n» 756. Il en existe une autre copie, mutilée, dans un cahier manuscrit, contenant la description détaillée

Muni de ces vœux et de ces bénédictions, le jeune couple se rendit, avec toute la compagnie, au château de Boulinarde, où il séjourna les 19, 20 et 21 février ; le 22 de grand matin, on se mit en route en grand équipage pour le Yivarais. Au Pouzin, où on s'arrêta pour dîner, on trouva la maréchaussée de Privas, qui escorta le cortège jusqu'à Privas, où on passa la nuit. Le samedi, de très bonne heure, on gravit la côte de l'Escrinet et on s'achemina vers Aubenas. La ville avait fait les plus grands préparatifs pour recevoir dignemeni le seigneur qui avait conquis son affectueuse estime, et son jeune fds dont elle escomptait les brillantes qualités.

A deux lieues de la ville, au cabaret de la Maison Blanche, attendait une compagnie de cavaliers volontaires, magnifiquement équipée et remarquablement exercée, sous le commandement de deux anciens officiers, MM. de Vocance et de Galimard : cinquante hommes en uniforme blanc à parements écarlates, galonnés d'argent, avec un timbalier et des trompettes à la livrée de Vogué, un étendard portant d'un côté les armoiries des époux et de l'autre celles de la ville d'Aubenas. La compagnie « escadronna » fort savamment autour du carrosse, puis prit la tète du mouvement. A un demi-quart de lieue de la ville, une compagnie de dragons, équipée par la municipalité, plus modestement vêtue, mais aussi bien exercée, « escadronna » à son tour : elle escortait une troupe habillée à la turque, accompagnant un soi-disant ambassadeur de Perse, qui complimenta les jeunes époux en un langage bizarre, qu'on assura être du turc, et qu'un soi-disant truchement traduisit en français. Puis le cortège s'organisa : en tête marchait un coureur « fort bien habillé et fort bel homme » ; la maréchaussée suivait avec des cors de chasse, puis turcs, dragons, cavaliers, carrosses, en ordre parfait. A la porte de la ville dite de Blache ou de Vogué, les officiers de justice et les officiers municipaux ; harangue de M^ Roussel, le juge ; harangue des syndics, tenant lieu de consuls, qui offrent les clefs de la ville sur. deux bassins d'argent. De l'autre côté de la porte, « tous les

des fêtes données à Aubenas et à Vogiié à l'occasion du mariage, relation écrite par un témoin et datée du 10 mars 1732. Ce cahier, retrouvé par M. Henry Vasclialde, fait aujourd'hui partie de nos archives : c'est à lui que j'emprunte les éléments du récit qui va suivre.

Messieurs de la ville qui n'avaient pu monter à cheval », en corps, ainsi que les dames. Compliment de chacun des groupes. On se rend à l'église, où on écoute une harangue de l'ofïicial, entouré de son chapitre. Après une prière devant le Saint-Sacrement, on se porte au couvent de St-Benoît. Le M's de Vogué y présente sa jeune femme à l'abbesse, Mme du Roure, sa cousine, à Marie-Françoise de Vogué, religieuse, sa tante ; puis le cortège se dirige enfin vers le château, où l'attend la fête populaire. La foule, joyeuse et sympathique, se presse sur la place, décorée de tentures et de feuillages, dans les cours, que précède un arc de triomphe. Les communautés religieuses, les écoles, les corps de métiers défilent devant les jeunes époux ; les discours se succèdent dans le style ampoulé et candide du temps, en prose, en vers, en latin, épuisant les formes de la louange, de l'espérance et de l'affection.

Nous voj^ons tous les jours croître votre gloire avec une joie sans égale, dit au jeune marquis le P. Maurin, provincial des Cordeliers ; elle semble vous suivre partout, et cet heureux mariage, qui fait aujourd'hui le sujet des acclamations publiques, est aussi pour nous le fondement le plus solide de nos espérances.

Le P. Joubert, prieur des Jacobins, montra du tact et de l'à-propos ; il rappela les services rendus par les grands seigneurs de Montlaur, « ces héros chrétiens, colonnes de l'Etat, défenseurs de la religion, pères communs du pays de Vivarais » : puis, s'adressant au jeune marié :

Votre illustre père. Monsieur, dit-il, fait revivre parmi nous tous ces grands hommes, et en vous instituant héritier de ses immenses biens, de ses charges et de ses dignités, il nous donne à comprendre

qu'il vous juge déjà le digne héritier de ses vertus et nous permet

d'espérer que nous admirerons bientôt en vous, comme en luimême, le meilleur des époux, le plus tendre des pères, le seigneur le plus affable et le plus gracieux pour ses vassaux que l'on puisse rencontrer dans cette vaste et florissante iDrovince. Comme le meilleur des époux. Monsieur, vous ferez la consolation, l'amour et les délices de cette chaste Sara, de cette prudente Rébecca, de cette aimable Rachel, de cette noble et pieuse Esther, à qui le Ciel vient de vous unir.

Le recteur des Jésuites fut plus sobre et insista surtout sur la protection qu'il espérait du futur seigneur d'Aubenaset

sur « les prières qu'il ne cessait d'adresser au Ciel en sa faveur ».

Un élève de rhétorique lut une page de latin médiocre, que les dames ne comprirent pas. Eussent-elles souscrit au passage suivant ?

Feminas etiam fecunditatis suse maxima subit voluptas, quum videant cui duci milites, cui domino cives, quibus parentibus libères pepererint.

Un autre écolier célébra le bonheur des jeunes époux sur le mode lyrique et enfantin :

Pour rendre le sort de Truchet Toujours heureux, toujours parfait.

Employer son soin ordinaire C'est ce que Vogué saura faire.

Rendre aussi Vogué plus heureux Qu'aucun des mortels sous les cieux, Trouver le moj^en de lui plaire, C'est ce que Truchet saura faire.

Les comparant à des fleurs qu'une ardeur subite entraîne l'une vers l'autre, il affirmait que :

Les dieux de l'hyménée, à leurs vœux favorables, D'un si charmant amour serrent les nœuds aimables. Mille nouvelles fleurs paraissent en ces lieux, Qui d'un semblable hj^men sont les fruits glorieux.

Un troisième, mieux inspiré, s'excusa de ne rien trouver à dire, dans l'émotion que lui causait la beauté de Madeleine :

A vous complimenter j'aurais réussi mieux Si ma muse surprise, étonnée, interdite,

Eût rencontré moins de mérite Et si tout mon esprit n'eût passé dans mes yeux.

Enfin, un dernier écolier récita une longue série de quatrains, encore plus enfantins, où tout l'Olympe était en vain mis à contribution :

Les Nymphes d'alentour Et les Faunes volages Sortent de leur bocage Pour se joindre à l'Amour.

Le divin Apollon Sur la lyre dOrphée Chante leur hj'ménée Au sommet d'Hélicon.

Ardèche, sur tes rives Quand est-ce que tu vis Deux cœurs mieux assortis Et des grâces plus vives ?

Plus que le vieux Nestor Prolongez vos années Et dans ces belles contrées Ramenez l'âge d'or...

Cependant, le vin s'était rais à couler dans les fontaines de la place ; les verres circulaient de main en main, vidés à la santé des mariés ; les chants répondaient aux acclamations, les danses s'organisaient, la joie exubérante et bruyante des foules méridionales couvrait la voix des poètes improvisés ; dans l'intérieur du château aussi on s'attablait et une collation rapidement servie permettait aux « Messieurs et aux Dames » de s'associer à la fête populaire.

La journée s'avançait et le programme était loin d'être rempli, car il comportait le voyage de Vogué, terme de la cérémonie. Il fallut donc s'arracher aux ovations et se remettre en route. Le cortège se reforma dans le même ordre qu'à l'arrivée. A moitié chemin de Vogué, à la limite des mandements, on trouva une nouvelle troupe de soixante cavaliers, recrutée dans le mandement, qui réclama l'honneur d'accompagner le seigneur sur « les anciennes terres de sa maison ». Charles prit congé des cavaliers d'Aubenas et les invita à dîner le lendemain à Vogiié. Le cortège, sous sa nouvelle escorte, n'arriva à Vogué qu'à la nuit. Un magnifique souper maigre, où figuraient des poissons de mer, était servi dans la grande salle ; soixante maîtres y prirent place, pendant que la population allumait des feux de joie sur le sommet de la montagne et tirait des fusées dans les rochers.

La soirée se termina par des parties de quadrille et de piquet. Parmi les hôtes du château se trouvaient l'ami

Boqueplane et deux des frères de l'évêque de Viviers i, Vincent-Anne de Villeneufve, capitaine au régiment du Roi, et un autre dont le nom n'est pas donné : notre chroniqueur remarqua qu'ils furent tous les trois très heureux au jeu.

Le lendemain, 24 février 1732, était le dimanche gras. Dès neuf heures du matin arrivèrent les cavaliers d'Aubenas, qui campèrent dans le « parc » et furent bientôt suivis de dragons. Après la messe, les réjouissances commencèrent et occupèrent toute la journée : manœuvres et défilé des troupes dans l'allée de marronniers, simagrées de l'ambassadeur turc dans la chambre du comte, grand dîner dans la grand salle, le salon, les appartements du rez-de-chaussée : cent cinquante-quatre maîtres s'assirent à huit tables, simultanément et pareillement servies à quatre services, pendant qu'une seconde table de plus de cent couverts réunissait, au rez-de-chaussée, les suites et les serviteurs. Les dames étaient à la table de Cerice-François, dressée dans sa propre chambre. Pendant tout le repas, les trompettes sonnèrent, alternant avec un quatuor de violons accompagnés de castagnettes.

A la fin du repas, toute la troupe défila devant la table de Cerice-François, deux à deux, « avec une rasade chacun à la main, buvant à sa santé et à celle de la compagnie, chacun cassant son verre en sa présence » ; puis le chevalier de Villeneufve ouvrit le bal dans la grande salle : « chacun dansa à son tour jusque sur les cinq heures et demie du soir que les troupes remontèrent à cheval et vinrent repasser devant le château quatre à quatre en tirant chacun ses deux pistolets ».

Les fêtes continuèrent à Aubenas toute la soirée du dimanche et les deux jours gras suivants ; la grande salle du château avait été mise à la disposition des Messieurs et Dames de la ville, avec les violons et les castagnettes et un éclairage exceptionnel de trente bougies. On dansa, on joua, au bruit des trompettes et du canon, on chanta les louanges du châtelain, dans une entière harmonie de sentiments avec lui.

1 François-Reaaud de Villeneufve-Forcalqueiret fat évêque de Viviers de 1723 à 1748. Il était fils d'un conseiller au Parlement de Provence et avait seize frères et sœurs. Cinq de ses frères entrèrent au service : trois moururent sur le champ de bataille, dont Vincent- Anne, qui fut tué à la bataille de Parme (29 juin 1734), ainsi qu'un de ses frères. (Roche, Armoriai des Evêques de Viviers, II, p. 286.)

Au château de Vogué, on resta toute la semaine en représentation. Les visites, les députations se succédaient sans relâche : un jour, c'étaient les consuls et principaux habitants du mandement, venus, le juge en tète, apporter deux bassins d'argent; un autre jour, les consuls et les notables de Vais, puis les prieurs et curés de toutes les terres, de simples paysans porteurs de petits présents. Les tables étaient en permanence, le vin muscat y coulait à flots.

Le vendredi. Messieurs du bailliage de Villeneuve-de- Berg vinrent en corps. M. Barruel, lieutenant général <, prononça une harangue de fort bon goût, dont je me plais à citer le début :

Vous venez, Monsieur, de réunir par des nœuds précieux deux des plus illustres maisons de notre province; l'autorité, l'amour et le respect qu'un fonds de noblesse, de droiture, de bonté et qu'un concours de vertus respectables vous ont acquis dans tous les cœurs, excitent une joie que le public fait éclater avec émulation.

Elle est légitime cette joie, elle est universelle, mais nous pouvons dire qu'elle est en nous plus parfaite et que personne n'a plus de droit de prendre part à ces fêtes que les magistrats qu'il a plu au souverain d'associer. Monsieur, dans l'administration de la justice, à l'illustre maison dont Monsieur votre père est le chef, par le même titre qui le place à la tête de la noblesse. Nos charges, nous approchant plus près de votre personne, nous font goûter plus intimement le fonds d'équité et de modération, qui nous font rendre, par inclination, ce que d'autres grands ne peuvent exiger que par un droit de bienséance ou de subordination involontaire.

Vous enregistrerez avec satisfaction ce témoignage, d'allure grave et sincère, de l'estime qui entourait notre aïeul et de la considération que lui avaient acquise la noblesse et la modération de son caractère. M. Barruel appartenait, lui aussi, à une famille respectée et dans sa bouche l'éloge prenait une valeur que vous saurez apprécier.

Un grand dîner avait été préparé pour la cour du bailliage : c'était le premier vendredi de Carême. Le poisson y était varié et abondant ; on en avait fait venir de Marseille et du Teil ; les thons et rascasses de la Méditerranée, brochets et lottes du Rhône, anguilles de l'Ardèche, compo-

1 Vous vous souvenez d'avoir remarqué, à Villeneuve-de-Berg, la jolie maison, de caractère si parlementaire, qu'il habitait, dans la rue principale.

-Gisaient un menu aussi orthodoxe qu'apprécié. La soirée se termina, selon l'usage, par des parties de quadrille et de piquet.

Le lendemain samedi, ce fut le tour du barreau de Villeneuve-de-Berg ; les avocats vinrent en robe; l'un d'eux, Roudil fils, prit la parole : notre chroniqueur ne nous a pas transmis sa harangue, mais il recueillit un compliment rimé que débita M. Bechon, fils d'un médecin de Villeneuve ; les vers sont encore moins bons que ceux d'Aubenas et je ne crois pas devoir les reproduire.

Le barreau ne fut pas moins bien traité que la cour; il eut sa large part de lottes et d'anguilles, de poissons de mer et de poissons du Rhône.

Ce grand dîner fut le dernier; ses convives à peine partis, un événement intime venait inviter au calme et au repos les habitants du château de Vogué : la Cesse de Vogué, la seconde femme de Cerice-François, mettait au monde son troisième enfant, un garçon qu'on baptisa, quelques jours après, sous les noms de Charles-François-Ignace et qui n'était destiné à vivre que quelques mois. Son frère Charles, le nouveau marié, fut son parrain, avec Mme de Saunier, sa grand'mère. Peu à peu, le silence se fit : les hôtes se dispersèrent, les visites se firent plus rares : tout rentra dans l'ordre accoutumé.

Le premier soin qui incomba à Cerice-François fut celui des aff"aires de M. de Truchet; il se trouva qu'elles étaient momentanément embarrassées. La faillite d'un fermier, la destruction par la grêle de la récolte d'une année vinrent encore ajouter à ces embarras et gêner les débuts du jeune ménage. M. de Truchet avait quatre-vingts ans, Charles de Vogué à peine vingt ; Cerice-François vint en aide à l'impuissance de l'un, à l'inexpérience de l'autre. Son habile intervention rétablit la situation et permit à Charles d'aborder, sans souci intérieur, les graves événements qui se préparaient.

Six mois après son mariage, il se rendit avec son régiment au camp que le gouvernement du Roi avait formé sur la Moselle, sous le commandement du maréchal de Belle-Isle, en prévision des complications extérieures qu'il redoutait.

La longue ère de paix qui durait depuis la mort de Louis XIV touchait, en effet, à son terme. Le cardinal de Fleury était au pouvoir. Il avait repris les traditions du

grand Roi, un peu oubliées sous la Régence, à Séville et à- Vienne ; il avait rescellé l'union de l'Espagne et de la France, fermé définitivement l'Espagne à la maison d'Autriche, ouvert l'Italie à la maison de Bourbon. Sa prudence et sa sagesse avaient obtenu ces grands résultats sans tirer l'épée. Ces qualités ne réussirent pas à écarter la guerre, le jour où la succession de Pologne ranima la rivalité séculaire de la maison de Bourbon et de la maison de Habsbourg. J'ai raconté ailleurs i comment l'enthousiasme militaire se réveilla dans toute la France et comment le souvenir des gloires passées porta Villars à la tête de l'armée d'Italie. Le régiment d'Armenonville et le régiment du Maine faisaient partie des troupes qui franchirent les Alpes à la fin d'octobre 1733 ; les deux frères se trouvaient donc réunis et firent ensemble leurs premières armes sous les ordres du vainqueur de Denain.

Leur cousin Pierre de Vogûé-Gourdan, le fils de Charlotte de Villars, vint bientôt les rejoindre. Son oncle, le maréchal, en arrivant à Milan, avait demandé au Roi pour lui « le premier régiment de gentilhomme à vendre 2 ». Le régiment de Montrevel, étant venu à vaquer, lui fut donné. Il en prit le commandement le 20 février 1734. Tout ce qui portait alors notre nom dans l'armée se trouvait ainsi devant l'ennemi.

La guerre dura deux ans. Je n'ai pas à en suivre ici le détail assez compliqué. J'ai sommairement raconté ailleurs la première campagne, ses débuts brillants, la prise coup sur coup de Pavie, Pizzighettone, Milan, Tortone, la retraite précipitée des Impériaux, puis les incohérences d'un commandement partagé, paralysé par les vues divergentes d'alliés méfiants, enfin la démission de Villars et sa mort à Turin (17 juin 1734). Sous Coigny et sous Broglie, qui succédèrent au vieux maréchal, les opérations en Lombardie ne furent pas plus décisives. Pendant que l'armée espagnole, agissant pour son compte, s'emparait de Naples et de la Sicile, l'armée francosarde piétinait sur place : pendant dix-huit mois, elle joua

1 Villars daprès sa correspondance, t. II, p. 174.

2 Villars à dCArgenviUiers, 19 décembre 1733. « Le comte de Vogué, écrivait-il au ministre, est capitaine en pied depuis quinze ou seize ans, aj'ant vu les dernières guerres, très appliqué à son devoir et très bon sujet. » (A. H. G., vol. 2705, n» 97 bis).

aux barres avec l'armée autrichienne dans un carré de vingtcinq lieues, sans tirer aucun profit de ses succès.

Nos deux jeunes officiers suivirent le sort de leurs régiments, prenant obscurément leur part de la fatigue et de la gloire communes. Du Maine soutint sa vieille réputation ; son nom apparaît souvent dans les relations et les correspondances 1.

La cavalerie fut moins souvent engagée que l'infanterie; les deux régiments d'Armenonville et de Vogué eurent pourtant leur part de périls et de gloire. Vogué eut, en outre, plusieurs occasions de se signaler. Il était, le 5 mai, à Bozzolo, lors de l'aventure qu'eurent Villars et le roi de Sardaigne, et eut la bonne fortune de les sauver. Les deux chefs s'étaient éloignés, en causant, de la colonne en marche; ils n'avaient avec eux que cinquante grenadiers du régiment d'Auvergne et un escadron de gardes du corps du roi de Sardaigne. Survint à l'improviste un parti de deux cents cuirassiers autrichiens, sortant du village de Martinara. Les grenadiers firent bonne contenance, mais les gardes du corps prirent la fuite. Le maréchal et le Roi étaient en grand danger d'être enlevés. Le régiment de Vogué, accouru à toute bride, les dégagea par une charge vigoureuse, où il perdit un lieutenant et quelques hommes. Le maréchal octogénaire chargea avec lui, l'épée à la main. Ce fut le dernier exploit de Villars. Vogué eut le grand honneur d'y être associé 2.

Le 31 juillet, cent maîtres de Vogué, commandés par le lieutenant-colonel, M. d'Aigletin, furent envoyés sommer Reggio et obtinrent la reddition de la place. « M. d'Aigletin s'acquitta on ne peut mieux de sa commission, écrivait le duc d'Harcourt au ministre de la guerre, comme il fera toujours de celles dont il sera chargé, étant un des meilleurs officiers que je connaisse. » Le lendemain, il s'emparait du bourg de Rubiera et y laissait une compagnie sous

1 Voj-ez entre autres : Pajol, Les Guerres sous Louis XV, t. I, pp. 423, 545, 590.

2 Villars an Roi, 5 mai 1734. — Fontanieu au ministre, 5 mai. — Desplantes au ministre, 6 mai. (A. H. G., vol. 2775, n« 18, 19, 26). — Vo3\ aussi notre Villars d'après sa correspondance, t. II, p. 176. — Le capitaine des grenadiers d'Auvergne, nommé Boisancourt, fut blessé mortellement. -;;î»

le commandement [de M. de St-Jal, un des capitaines de Vogué i.

Mais revenons au cliàteau de Vogué, où l'on suivait, avec une vive sollicitude, tous les mouvements de l'armée. Dès le premier jour, Cerice-François s'était associé à la destinée de ses fils avec un cœur de père et une âme de soldat ; il s'était fait leur banquier, leur pourvoyeur, voire même leur racoleur. Le Livre de Raison est le confident et le témoin de cette activité vigilante et émue. On y lit, à la date du 15 octobre 1733 :

Mes chers enfants sont partis pour joindre leur régiment marchant en Italie, où Dieu veuille les conserver.

A l'aîné, le père avait remis une bourse de 3.000 livres, au second une bourse de 1.500. De plus, il avait constitué à chacun d'eux, suivant son grade, un équipage complet : chevaux, mulets, lits de camp ; il avait tout fourni, même des habits galonnés pour les parades militaires. Pendant toute la durée de la guerre, il reste en contact avec eux, leur expédiant des mulets qu'il a chargés de provisions de tout genre, des recrues qu'il a choisies lui-même, réunies et hébergées au château pendant des mois entiers 2.

Il fait en même temps les commissions de ses amis qui ont des fils à l'armée, envoie du vin à son cousin de Maillehois, qui commande un corps. 11 reçoit aussi directement des nouvelles du théâtre de la guerre. En juillet, un valet de chambre du Mis de Joviac vient lui apprendre que ses deux fils ont assisté à la bataille de Parme et sont sains et saufs : il donne un louis au messager et en distribue quatre aux pauvres « par reconnaissance », dit le Livre de Raison. Le le»' octobre, un exprès, venu de Valence, lui apporte de graves informations : le maréchal de Broglie s'est laissé surprendre sur la Secchia ; son corps a battu en retraite précipitamment, mais il s'est reformé à Guastalla et y a gagné sur l'ennemi une sanglante bataille (19 septembre). Il donne un louis à l'exprès et rend grâces à Dieu.

Sa reconnaissance eût encore été plus vive, s'il eût connu

1 Le duc d'Harcourt au ministre. — A. H. G , vol. 2757, no^ 6, 11.

2 Le compte total des dépenses faites pour son fils aîné, pendant la guerre d'Italie, s'élève à 12.760 livres. Le compte du second fils est incomplet; les dépenses inscrites dépassent 6.000 livres.

les détails que nous révèlent les dépêches officielles. Le régiment du Maine s'est couvert de gloire ; très sérieusement engagé, il a perdu beaucoup d'officiers, dont son colonel, le M"* de Valence. La cavalerie a joué un rôle prépondérant. Au début de l'action, six régiments étaient massés à gauche de l'infanterie, entre le Pô et une chaussée ; en face d'eux, la cavalerie impériale, les grenadiers à cheval, fiers de leur réputation méritée. Le M'* de Châtillon forme ses régiments sur deux lignes et charge à leur tête avec une bravoure élégante, qui fait l'admiration de tous. Le roi de Sardaigne applaudit et lui applique le mot d'Henri IV sur Biron : « Il se présente contre ses ennemis avec autant de grâce qu'il en a d'ordinaire avec ses amisi. » Attaqués par échelons avec cette brillante vigueur, les grenadiers autrichiens sont culbutés. Ici je laisse la parole au duc d'Harcourt 2 :

Les ennemis comptaient leur cavalerie fort au-dessus de la nôtre... la manœuvre qu'elle a faite doit les faire changer d'avis. C'étaient les régiments Roj^al Piémont, Cossé, Orléans, Chépy, Brissac et Vogué qui composaient ces deux lignes. Ce dernier s est beaucoup distingué, ayant pris les timbales des ennemis et de leurs étendarts.

L'ennemi concentra sur cette cavalerie audacieuse le feu de son artillerie et de son infanterie. Successivement renforcée par la brigade d'Estourmel, les carabiniers et les dragons, elle supporta admirablement ces décharges et continua sa marche en avant, « manœuvrant sous les balles, écrit le Mis de Ségur 3, comme dans un camp de paix ». Une charge à pied des dragons et des carabiniers décida de la victoire.

Le régiment d'Armenonville était à cette dernière charge. Il eut 5 officiers, dont le colonel, 22 dragons et 63 chevaux mis hors de combat. Charles de Vogué sortit sain et sauf de la bagarre ; 1 dragon de sa compagnie fut tué, ainsi que 6 chevaux *.

1 Extrait d'une relation manuscrite que je trouve dans les papiers de Charles de Vogué.

2 Lettre au ministre, du 23 septembre 1734. — A. H. G., vol. 2758, n» 106.

3 Lettre au ministre, du 23 septembre 1734. — A. H. G., vol. 2758, no 119.

4 A. H. G., vol. 2758, n' 151 ter.

Quant au régiment de Vogué, il subit des pertes bien plus considérables. Pierre de Vogué, le colonel, ne fut pas atteint, mais il eut son cheval tué sous lui, 6 officiers furent blessés, 25 cavaliers tués, 28 blessés, 75 chevaux tués, 12 blessés ^. L'un des capitaines mourut de ses blessures ou dut quitter le régiment. Félix de Vogué sollicita sa compagnie et l'obtint; il quitta le régiment du Maine le 24 décembre 1734 et termina la campagne sous les ordres de son cousin.

Cet avancement comportait le paiement au fisc d'une taxe de 8.000 livres. Cerice-François fut avisé, le 28 avril 1735, d'avoir à la verser au trésorier de l'extraordinaire des guerres : il n'avait pas cette somme sous la main et dut l'emprunter à M. de Roqueplane.

Félix de Vogué ne demeura d'ailleurs pas longtemps au régiment de Vogué : à la fin de mai 1735, il fut nommé exempt dans les gardes du corps du Roi et reçut l'ordre de rejoindre son nouveau corps sur les bords du Rhin. Il courut à Vogué embrasser son père et se ravitailler. Il lui fallait immédiatement un nouvel équipage : Cerice-François y pourvut avec son activité ordinaire. Quatre chevaux, quatre mulets, les harnachements complets, y compris une selle de velours rouge à fontes, tout fut prêt en un mois ; le père y joignit une bourse de 1.000 livres et un crédit chez Brun, à Lyon, pour un habit brodé. Félix rejoignit la maison du Roi en face de Mayence, au commencement de juillet. En Allemagne, comme en Italie, les opérations de la campagne de 1735 furent peu meurtrières : on manœuvra plus qu'on ne combattit ; néanmoins la supériorité de l'armée française s'affirmait ; l'Autriche renonça à la lutte et signa le traité de Vienne (3 octobre) avec tous les avantages qu'il assurait à la France. Vous savez que c'est ce traité qui a complété le territoire normal de la France par l'annexion de la Lorraine

1 Voici les noms des officiers, tels que les donnent les états conservés au Ministère de la guerre (A. H. G., vol. 2758, n" 160 bis, vol. 2759, n»s 93 ter et 133 bis) :

M. d'Aigletin, lieutenant-colonel : coup de feu à la jambe, cheval blessé.

M. de La Bauche, capitaine : un bras emporté.

M. de Puigné, lieutenant: coup de feu.

M. le chevalier Despaut, cornette : coup de sabre à la tête.

M. Baj'et, cornette : coup de feu et cheval tué.

En plus, MM. de Vogué, Bailly, de Berlongue, de La Chapelle, de Saint-Jal, Tuilier et de Mèze eurent leurs chevaux tués.

et qui a étendu son influence en Italie par la constitution du royaume de Naples et de Sicile au profit de la maison de Bourbon.

La paix faite, les armées françaises repassèrent partout la frontière ; les régiments permanents regagnèrent leurs garnisons. Les deux frères vinrent en congé à Vogué, puis ils se rendirent « à la Cour », comme dit le Livre de Raison : Félix pour prendre son service dans la maison du Roi, Charles pour « faire sa cour », présenter sa jeune femme et solliciter un régiment. Il ne l'attendit pas longtemps ; il faut croire qu'il s'était fait remarquer en Italie. Nous n'avons aucun renseignement sur sa conduite militaire pendant la campagne, mais nous avons un témoignage matériel de son application, du soin et de l'intelligence avec lesquels, simple capitaine, il suivait les opérations militaires et savait se renseigner : c'est une relation manuscrite de la guerre, tout entière écrite de sa main, où les mouvements des deux armées sont décrits et appréciés en grand détail. Voici en quels termes le Livre de Raison relata l'heureuse promotion du jeune colonel :

Le 12 de mars 1736, le Roi a accordé à mon fils aîné l'agrément du régiment d'Anjou Cavalerie, taxé cent mille francs. J'ai cru devoir tout sacrifier pour l'avancement d'un enfant qui m'est si clier et qui, de toutes façons, me donne de si grandes espérances, si Dieu veut continuer à le bénir. Mon second fils est exempt des gardes du corps de Sa Majesté depuis un an et ne tardera sans doute pas à avoir commission de mestre de camp ', de sorte que, grâce au Seigneur, les voilà bien placés l'un et l'autre, et très jeunes, l'aîné aj'ant vingt-deux ans depuis le 14 juillet dernier et le second vingt et un ans depuis le 22 septembre dernier.

Le régiment d'Anjou était un ancien régiment fondé en 1665, que Louis XIV avait donné à son petit-fils, le duc d'Anjou, et qui en avait conservé le nom après la promotion de son propriétaire au trône d'Espagne. Il venait de faire la campagne d'Allemagne sous les ordres du chevalier de Bissy et était alors en garnison à Belfort. Charles courut en prendre le commandement, tandis que son père réglait la délicate question de la « finance ». La somme à laquelle le régiment était taxé était fort élevée. Cerice-François n'hésita

1 II devait obtenir ce grade le l*"" janvier 1739.

pas à la promettre ; il se souvenait encore du chagrin que lui avait causé son père en lui refusant la somme nécessaire à l'acquisition d'un régiment : il ne voulut pas soumettre son fus à la même épreuve. Il se mit en mesure de trouver les fonds. Le Livre de Raison donne le détail des combinaisons qu'il imagina pour y parvenir : emprunts, réalisations de terres, constitution de rentes viagères ; vous l'y trouverez, si cela vous intéresse ; il réussit à tout liquider sans ébrécher son patrimoine. Bien plus, il prépara, en même temps, une grosse opération, qui fut le couronnement de sa carrière territoriale.

Vous vous souvenez de tout ce que je vous ai dit de Balazuc, cette vieille seigneurie, si puissante autrefois, passant de main en main, en perdant chaque fois un peu plus de son importance, conservant néanmoins ses droits de juridiction sur un territoire étendu, notamment sur une partie de la seigneurie de Vogué. Vous vous rappelez enfin qu'elle était, en dernier lieu, échue au M»» de La Fare, dont je vous ai raconté la brillante carrière. Le M'* de La Fare vivait de plus en plus à la Cour; il n'avait ni le goût ni les habitudes d'un seigneur provincial. Il ne venait guère en Languedoc que pour ouvrir les Etats et exercer, à de rares intervalles, les fonctions indispensables de sa charge de lieutenant général. Aussi avait-il, en 1728, vendu la terre de Balazuc; et à qui l'avait-il vendue ? Au fds de ce banquier de Lyon, trésorier des Etats, que nous avons vu associé aux affaires de Cerice-Francois, lui fournissant, sans doute à gros intérêts, les fonds nécessaires à ses opérations territoriales, M. Bonnier, mort en 1726.

Le jeune Bonnier, après avoir été quelque temps officier de dragons, avait pris la succession financière de son père et avait, lui aussi, fait de très brillantes aff'aires. Il était devenu l'un des plus riches habitants de Paris, très lancé dans le monde où on s'amuse; il avait acheté une de ces charges de secrétaire du Roi, qui anoblissaient à bon compte ; il s'appelait alors M. de La Mosson, vicomte de Villemeur, bailli et capitaine des chasses de la varenne des Tuileries. Il avait marié sa sœur au duc de Chaulnes, entretenait Mlle Petitpas, de l'Opéra, et donnait des fêtes très courues. Il s'était mis à acheter des terres un peu partout, surtout en Languedoc, son pays ; c'est ainsi qu'en 1728, il acquit du M's de La Fare ses terres de Vivarais. Il agrandit et embellit encore son

château de La Mosson, enrichit ses galeries, ajouta à ses collections des cabinets de physique et d'histoire naturelle. Il y donnait des fêtes magnifiques pendant la session des Etats. Mais, un jour, il imagina d'y installer Mlle Petitpas : ce fut un mémorable scandale; l'évêque, un Colbert, donna à Bonnier un avertissement paternel ; les évêques des Etats refusèrent de le recevoir ; après un vain essai de résistance, il s'esquiva sans bruit avec sa protégée et rentra à Paris de fort méchante humeur '.

A la suite de cette aventure, M. de La Mosson se dégoûta du Languedoc et se mit à vendre les terres qu'il y avait achetées au Mi* de La Fare. En 1738, il en offrit la plus grande partie à Cerice-François. Vous jugez avec quel empressement notre aïeul saisit cette occasion inespérée de compléter son propre domaine et d'éteindre la dernière suzeraineté qui le grevât encore. L'acquisition de Balazuc était le couronnement de son œuvre territoriale; celle des terres que M. de La Fare avait possédées dans la haute vallée de la Loire 2 achevait de relier ses possessions du Velay à celles du Yivarais. Il n'hésita pas, mais le morceau était gros : 360.000 livres. Cerice-François fit un arrangement avec son fils aîné qui avait la libre disposition de la fortune de sa femme : il fut convenu que l'acquisition se ferait en commun, que des mesures seraient prises solidairement pour la revente des parties du domaine qui ne leur convenaient pas, pour l'aliénation des terres écartées et la réalisation d'emprunts temporaires. L'acte fut signé à Paris, le 15 décembre 1738, devant Caron, notaire. Cerice-François s'empressa de consigner dans le Livre de Raison cet événement important et la satisfaction qu'il lui causait :

1 Voyez le curieux livre de M. Grasset-Morel : Les Bonnier. Une Famille de Financiers au XVIII^ siècle. Paris 1886. — Après la mort de Mlle Petitpas et un essai malheureux de mariage, Bonnier de La Mosson s'afficha de nouveau avec une danseuse, Mlle Defresne, lui monta une maison somptueuse, lui donna une folie aux Percherons, y amusa tout Paris et mourut d'épuisement en 1744. Tout son héritage alla à la duchesse de Chaulnes, sa sœur, qui le dissipa et mourut elle-même sans postérité. — Voyez aussi Journal de Barbier, II, p. 454.

2 Elles lui venaient de sa propre famille, ainsi que les terres de Valgorge et de Mirandol, qu'il n'avait pas vendues à M. Bonnier et conservait encore.

Les terres que M. Bonnier de La Mosson avait acquises de M. de La Fare ayant été mises en vente, j'ai cru ne devoir pas manquer l'occasion de les acquérir, savoir : la baronnie de Balazuc, composée des paroisses de Balazuc, Pradons, Chauzon, des domaines de La Borie, de Boudenas et de La Crampe, du château de La Borie, tout meublé, très beau, très bien situé ; plus le domaine de Montcharnier, où il y a de très beaux bois, plus à portée de Vogué que ceux du Gua où notre chariot peut aller le chercher et non au Gua. Il se peut faire des augmentations considérables à ce domaine par des défrichements. Il est noble en toute justice, uni à ma terre de Leyris, paroisse de Bochecolombe, et à celle de La Baume-Sillot, paroisse de La Gorce. Plus j'ai acheté la terre et paroisse de St-Maurice-d'Ybie où j'avais déjà Le Gua et Vaudanoux plus Gras, laquelle terre me conduit sans interruption jusques auprès du Bhosne et terroir du Bourg (St-Andéol) et de St-Montan. Plus les terres et paroisses d'Arlempde et Vieilprat qui confrontent à celles de Montlor et de Soubray, dont je vois les terres de ma fenêtre et me donnent, dans ce paj's-là, une grande étendue de pays jusqu'à La Sauvetat et Costarosse, qui n'est qu'à deux lieues du Pu}'. 11 y avait eu, de tout temps, de grands procès entre les possesseurs de toutes ces terres et mes devanciers : Rochecolombe, St-Maurice, Sauveplantade, Lanas, Le Gua et Vaudanoux relevaient de la baronnie de Balazuc, laquelle relevait du fief du Roy. Je fais un magnifique fief relevant seulement de la couronne.

M. Bonnier prétendait les lods de la portion de Lanas, que j'ai

achetée.... et d'autres droits.... c'aurait été un grand procès si

je l'avais perdu.... cela serait allé à plus de 20.000 livres outre le désagrément de perdre dix-huit ou vingt fiefs qui sont dans la terre d'Arlempde et de relever, pour Rochecolombe et autres terres, de son plus proche voisin à qui cela donne divers droits, entre autres celui de pouvoir y chasser et de se faire rendre hommage à chaque mutation de seigneur. Mes ancêtres ont beaucoup répugné à cela...., j'aurais, moi-même, volontiers donné mille pistoles pour me libérer de ces hommages. Je gagne tout cela et finis tout procès au moyen de mon acquisition. J'espère que le Seigneur approuvera mes vues et continuera à m'accorder sa bénédiction sans laquelle nous ne saurions réussir en rien.

Le Livre de Raison donne ensuite tout le détail des combinaisons à l'aide desquelles l'opération de trésorerie devait être exécutée. Disons de suite que la terre et seigneurie de Ribes et St-André-Lachamp fut revendue immédiatement 50.000 livres à M. de Chanaleilles de La Saumès ; que la terre d'Arlempde et ses dépendances furent cédées, l'année suivante, à M. de Laval, pour 9L000 livres, et celle de Gras, peu

après, à M. de Saunier, l'oncle de Cerice-Francois^. Les sommes provenant de ces ventes furent remises aussitôt à M. Bonnier de La Mosson; pour le reste, on prit des termes échelonnés pendant cinq années. Ce fut Charles de Vogué qui paya les échéances après la mort de son père, soit par la vente des terres que sa femme avait en Dauphiné, soit par des sommes empruntées à constitution de rentes.

Cerice-François prit possession de son nouveau château de La Borie. Ce n'était plus le modeste castel où nous avons vu Guillaume de Vogué, en 1576, signer l'important traité qui arrêtait les horreurs de la guerre religieuse. Jacqueline de Borne de Laugères, la dernière de sa lignée, successivement mariée à Charles de La Fare et à Scipion de Grimoard du Roure, l'avait considérablement agrandi et embelli; elle avait accolé, au manoir à tourelles du XlVe siècle, un logis dans le goût du jour, à pavillons carrés mansardés, dont les ruines dominent la route de Ruoms de leurs soubassements bien appareillés. Nous les avons visitées ensemble, évoquant les souvenirs, cherchant la trace des élégances que Jacqueline avait introduites dans ce coin rustique de la vallée de l'Ardèche 2. D'après l'inventaire qui fut dressé à l'occasion de la vente de 1738 et que M. Henry Vaschalde a retrouvé et publié 3, la décoration et le mobilier étaient de haut goût ; les tapisseries de haute lice voisinaient sur les murs avec des boiseries à moulures dorées, des glaces, des trumeaux peints et des portraits ; le lit de la chambre du Roy était recouvert d'étoffe de moire verte à fond or, brodée aux armes de Borne et de La Fare; le point de Hongrie, la «furie» des Indes, le taffetas cramoisi, le velours galonné d'or étaient façonnés en rideaux, en sièges, en carreaux; le cristal de roche, l'argent, le cuivre ciselé ornaient les lustres, les candélabres, les chenets ; la marqueterie d'écaillé, le vernis

1 M. de Saunier était le frère de la mère d'Anne de Serre, sa seconde femme ; il fit ériger Gras en marquisat à son profit. Mort en 1753, sans enfants, il testa en faveur de son neveu, Joseph- Sébastien de Serre, qui prit le titre de Marquis de Gras et que nous retrouverons dans la suite.

2 La légende et le roman se sont emparé de cette figure et l'ont transformée en celle de la favorite délaissée d'un roi imaginaire. M. Mazon a fait justice de ces fantaisies.

3 Mes Notes sur le Vioarais, 1873, p. 23. Ce manuscrit est actuellement en ma possession.

« façon de la Chine », des figures de bois sculpté décoraient tables, guéridons, cabinets, prie-Dieu ; la bibliothèque était garnie de trente-deux livres d'histoire et de cent cinquantesept livres de dévotion reliés ; la chapelle, d'ornements de damas, de satin et de camelot aux armes de Borne; la cuisine, d'une batterie complète, où la présence d' « une caisse à faire les eaux glacées » et de cent soixante-seize moules assortis témoignait de la recherche aussi bien que de l'abondance de la table qu'elle alimentait.

De ce luxe de bon aloi nous n'avons retrouvé que quelques sculptures mutilées et de vagues débris. Cerice- François put en contempler l'ensemble. S'il faut en croire le Livre de Raison, il sut apprécier « l'agrément d'une maison bien bâtie à la moderne, bien meublée et qui avait coûté plus de 100.000 livres ». Mais il paraît avoir été surtout sensible au parti qu'on pouvait tirer de la terre et il esquissa tout un plan d'améliorations destinées à en augmenter le revenu : plantations de mûriers, d'oliviers, de noyers, de châtaigniers, renouvellement des vignes, création de prairies le long de la rivière. « J'espère, écrivait-il en terminant, s'il plaît à Dieu, pousser vivement le revenu de ces terres à 1-2.000 livres. Dieu surtout 1 et que tout soit pour sa plus grande gloire ». Dieu ne laissa pas au propriétaire enthousiaste le temps de réaliser ses projets ; je doute que »on fils les ait exécutés : d'autres soins réclamaient son attention ^.

Je ne vous ai rien dit des trois années qui séparent la fin de la guerre d'Italie de cette acquisition, soit des années 1736-1738. Elles n'offrent rien de bien saillant. La vie se continuait à Yogûé telle que vous la connaissez. Charles et Félix se partageaient entre leurs devoirs militaires et leurs devoirs de famille. La paix leur laissait des loisirs. Les naissances continuaient à se multiplier : trois garçons et

1 Parmi les baux consentis par Charles de Vogiié, j'en trouve un du 6 mars 1745, par lequel il afferme le domaine de La Borie. la cave du vieux château, les terres, vignes, devois, pacages en dépendant, situés aux terroirs de La Borie, Rochesauve, Chauzon, au delà du bateau de Balazuc et dans le mandement de La Gorce, pour sept années, moyennant 2.400 livres par an. Ce Ijail succédait à des baux du 2 février 1721 et du 6 novembre 1737. Il semble donc que Charles ait simplement maintenu l'état de choses existant à la mort de son père, sans chercher à l'améliorer. Cette pièce prouve en outre que le château de La Borie était bien celui qui avait appartenu aux seigneurs de Rochesauve. (V03'. t. I, p. 118.)

deux filles étaient déjà nés de Madeleine de Truchet; sa belle-mère en avait mis trois au monde dans le même temps i. Cerice-François conservait, à tous les points de vue, sa jeunesse et son activité.

En 1738 pourtant, il diminua le nombre de ses multiples occupations. Prévoj^ant, avec raison, qu'aucun de ses deux fils ne pourrait conserver utilement sa charge de grand bailli de Vivarais, il la céda à son beau-frère, Joseph de Serre, qui en prit possession le 11 janvier. Cette renonciation n'impliquait, de sa part, ni abdication ni défaillance; l'opération de Balazuc, qu'il fit à la fin de la même année, prouve qu'il n'avait rien perdu de sa volonté d'agir et de ses facultés. Il n'avait, au surplus, que cinquante-six ans et pouvait se croire destiné à vivre encore de longs jours. Une maladie imprévue l'arrêta brusquement, avant qu'il eût subi les atteintes de la vieillesse.

Le 30 mai 1739, il écrivait, dans son Livre de Raison, un long résumé des alTaircs qu'il avait faites pour son fils, avec le compte des dépenses effectuées pour lui. 11 terminait par l'exposé de ce qu'il comptait faire pour ses deux fils à partir du 1^*" janvier 1740. Pour l'aîné, il lui remettrait, chaque année, les 6.000 livres d'intérêts qu'il devait pour les avances faites à lui ou à sa femme; de plus, il prendrait à sa charge la nourriture de sa famille, de ses gens et de ses équipages à Vogué. Au second, il servirait une pension annuelle de 1,500 livres, sans compter les cadeaux. « Je lui ai donné en présent, lorsqu'il est parti pour la Cour, cinquante louis d'or. » Rien n'indiquait l'affaiblissement de l'esprit ni l'inquiétude pour l'avenir. Néanmoins, l'écriture décèle un trouble physique : elle est encore plus mauvaise que d'habitude, les lettres sont plus déformées, les lignes sont irrégulièrement jetées par une main visiblement embarrassée. Cerice-François était sans doute alité quand il traça cette page suprême. Il mourut quelques jours plus tard, le 26 juin 1739, dans toute la plénitude de sa connaissance, avec la fermeté sereine du chrétien sincère qu'il avait toujours été. Le curé de Vogué, qui l'assista à ses derniers

1 Aucun de ces enfants n'était destiné à vivre longtemps; le seul des enfants de Cerice-François et d'Anne de Serre qui ait fait souche est Marie-Anne-Magdeleine, née le 11 novembre 1734 et qui épousa, en 1751, le M'» de Graveson.

moments, inscrivit, en marge de l'acte mortuaire, dans le registre paroissial : « Mort dans les sentiments les plus chrétiens ».

La résignation dut lui être facile : il avait fait tout son devoir et sa tâche était terminée. L'idéal qu'il s'était proposé avait été atteint, peut-être même dépassé. L'intérêt de sa maison et le salut de son àme, suivant ses propres expressions, avaient été les principales préoccupations de sa vie; il attendait l'un de la miséricorde divine avec la confiance du croyant et du juste; quant à l'autre, il avait la confiance de l'avoir servi et la satisfaction de penser qu'il l'avait servi avec un succès peu ordinaire dans la destinée humaine. Il laissait à ses enfants un patrimoine agrandi, bien constitué, une influence locale élargie, bien assise sur le sol, sur des traditions conservées et continuées, sur une participation aux affaires de la province assurée par trois entrées aux Etats ; il laissait ses enfants eux-mêmes en bonne voie, les deux aînés déjà avancés en grade, bien placés à la Cour, en mesure d'}' tenir leur rang, sans se laisser absorber par elle. Il leur remettait non seulement intact, mais augmenté, le dépôt qu'il avait reçu, avec la certitude qu'il ne s'amoindrirait pas dans leurs mains ; il pouvait se reposer sans regrets et s'endormir en paix.

Cerice-François laissait un testament qu'il avait fait chez Forestier, notaire à Pradelles, le 16 mai 1732, aussitôt après le mariage de son fils : nous n'en avons qu'une courte analyse insérée aux Preuves, p. 18. Elle ne cite que les legs de 25.000 livres faits à chacun de ses enfants, que les dispositions prises en faveur de sa veuve, que l'institution de son fils aîné comme héritier universel, avec les substitutions habituelles; elle ne reproduit aucun des passages où certainement le testateur affirmait ses convictions religieuses et donnait à ses enfants des conseils d'ordre moral ; elle se borne à mentionner sa volonté d'être enterré sans pompe ni faste et l'exhortation qu'il adresse « à ses enfants sans distinction de prier pour le repos de l'âme de Lucrèce de Tournezy de Poussan, sa première épouse ».

Cerice-François fut enseveli le 27 juin 1739, dans le caveau de l'église de Vogué. C'est le dernier membre de la famille qui y repose. Après lui, c'est à Aubenas que furent transportées à la fois la résidence principale et la sépulture de sa descendance jusqu'à la Révolution.

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