CHAPITRE XI
Charles-François-Elzéar, Marquis de Vogué.
Guerre de la Succession d'Autriche : Campagnes sur le Rhin et le Danube. Bataille de Dettingen, où Félix de Vogué est blessé. — Campagnes en Italie. Batailles de Bassignano et de Plaisance. Combat du Tidone. — Traité d'Aix-la-Chapelle. — Machault. contrôleur général. Sa lutte avec les Etats Généraux de Languedoc. — Le renversement des alliances.
Charles-François-Elzéar débuta par s'occuper de ses affaires ; la paix lui laissait des loisirs. Il avait, lui aussi, le goût de la régularité, l'habitude de l'ordre et de l'exactitude. Dès le lendemain des obsèques de son père, il ouvrit un nouveau Livre de Raison et se mit à y inscrire de sa propre main, ponctuellement, tous ses comptes généraux et les principaux actes de son administration rurale, mais il cessa d'y noter, comme son père, les incidents de sa vie intime et de sa vie de famille : le Livre de Raison tournait au livre de comptes. Pendant près de vingt ans, jusqu'à la guerre de Sept ans, il devait poursuivre ce travail consciencieux, n'interrompant ses inscriptions que pendant ses voyages et ses campagnes ; c'est alors sa femme, Madeleine de Truchet, qui tient le livre avec une égale régularité ; quelquefois la main d'un secrétaire remplace celle du maître, intervention toute mécanique, car c'est le maître qui dicte ou qui ordonne.
Cerice-François laissait à son fils des affaires en bon ordre, mais compliquées. La liquidation de la grosse opéra-
tion de Balazuc était à peine commencée ; celle des acquisitions antérieures n'était pas terminée. Il y avait des réalisations à effectuer, des capitaux à rembourser, des rentes à servir. Sur la première page du livre, Charles dresse la liste des engagements pris par son père et par lui : elle se résume par un total de 360.000 livres, dont 260.000 en rentes constituées et 100.000 en engagements à terme. Le passif était sérieux, mais très inférieur à l'actif et il suffisait, pour l'éteindre, de suivre les sages prescriptions de Cerice-François. Charles s'appliqua à les mettre en pratique : il vendit la terre d'Arlempde à M. de Laval, receveur des finances au Pu3% pour 91.000 livres; celle d'Esparon, appartenant à sa femme, à M. Combolas, marchand de St-Geniès-en-Rouergue, pour 65.000 livres; il se défit aussi de ses terres du Berr}', qu'il céda au Mi« de Béthune-Chàrost. Il régla avec soin l'ordre de sa maison. Pour simplifier l'administration territoriale et se donner à lui-même plus de liberté, il étendit le sj^stème du fermage général aux revenus dont son père avait conservé la gestion. Par bail du l'r novembre 1739, il afferma, à une société composée des sieurs Suchet et Maurin, les rentes de Vogué et de Rochecolombe, « la feuille des mûriers, les tourtes que les habitants desdites terres donnent pour le passage du bateau », de plus une partie de la terre d'Aubenas, la terre de Balazuc et celle de Soubray, moyennant le prix de 18.300 livres; il renouvela les fermes de ses autres terres et se constitua ainsi un revenu net d'environ 47.000 livres.
En même temps, il installait à x\ubenas le centre de son administration et s'}'^ installait lui-même. Le vieux château de Vogué n'était pas abandonné : on y faisait quelques séjours; un jardinier continuait à y entretenir le parterre et à y soigner les orangers; mais la résidence de la famille était le château d'Aubenas, la vieille demeure des Montlaur, déjà transformée par la maréchale d'Ornano et que Chai'les de Vogué acheva d'accommoder au goût du jour. Il aménagea un grand escalier de pierre, largement ouvert sur la cour intérieure, muni d'une élégante rampe en fer forgé et qui conduisait aux appartements du premier étage, complétés et agrandis. Leurs larges fenêtres s'ouvraient sur le splendide panorama de l'Ardèche : le soleil, se levant derrière le Coiron, les égayait de ses premiers rayons et accentuait les fines sculptures des boiseries de l'appartement particulier
de la Mis"^ de Vogué. Il manquait à cette belle demeure un jardin. Bloquée d'un côté par la ville, de l'autre par l'escarpement du rocher, elle n'offrait à ses hôtes que la verdure artificielle d'un petit parterre, suspendu comme celui de Vogué sur les voûtes des écuries. Charles suppléa à cette lacune par l'établissement, à l'entrée de la ville, d'un jardin entouré de grilles ; on le nommait « la Guinguette » ; le public y était admis à certains jours; il devint comme une sorte de promenade publique, entretenue avec soin.
La population de la ville d'Aubenas avait vu avec plaisir la vie renaître au château. La vie au château ne différait pas sensiblement de celle que menait Cerice-François au château de Vogué : même personnel, mêmes habitudes, sauf plus d'élégance peut-être et plus de recherche. Les affaires locales y tenaient moins de place, les affaires générales davantage ; des fonctions locales, Charles n'avait conservé que celles qui relevaient de ses trois baronnies, c'est-à-dire la présence aux Etats Généraux et la présidence de l'assiette quand il était de tour, c'est-à-dire trois ans sur douze. La session de l'assiette était toujours l'occasion de réunions mondaines ; quand elle se tenait à Aubenas, elle y amenait nombreuse compagnie.
L'éducation des enfants était toujours une des principales préoccupations du ménage. Ils étaient au nombre de cinq au moment de l'installation à Aubenas : Cerice, l'aîné, né le It'i- décembre 1732, qu'on appelait Vogué ; Florimond, le cadet, né le 15 mars 1734, qu'on appelait Montlor, comme son oncle Félix, tous deux destinés à la carrière des armes ; Rose, née en 1735, qu'on appelait Mademoiselle de Vogué; Barbe, née en 1739, qu'on appelait Mademoiselle de Montlor; un troisième garçon, nommé Hyacinthe, qui ne vécut pas. Un quatrième garçon naquit peu de temps après l'installation à Aubenas ; il fut destiné à l'Eglise : le jour même de son baptême, le 13 avril 1740, il est désigné, dans le Livre de Raison, sous le nom de Petit abbé. Les filles furent mises au couvent de St-Benoît, à Aubenas même, avec une femme de chambre, et y restèrent jusqu'à leur mariage. Les garçons, d'abord élevés par un précepteur, M. l'abbé Ricard, furent mis au collège avec lui à Paris, en 1743. Le père les y conduisit luimême.
Tout en veillant ainsi à tous ses devoirs de famille, Charles de Vogué ne négligeait aucun de ses devoirs mili-
taires. Son régiment était, depuis la guerre d'Italie, cantonné en Lorraine. Chaque année il allait le visiter pendant la belle saison, veiller à son administration, à l'instruction des hommes. En même temps, soit à l'aller, soit au retour, il s'arrêtait à Paris, y entretenait ses relations, y recevait les instructions du ministre, allait faire sa cour à Versailles ou à Fontainebleau. Il réservait aussi une part à l'étude. A chacun de ses passages à Paris, il achetait des livres et surtout des cartes de géographie. Le Livre de Raison note ces acquisitions; elles se rapportent presque toutes à la politique extérieure ou à la guerre ; j'5' note aussi l'histoire ecclésiastique de Fleury et les mémoires de l'Académie des Sciences ; un volume de Crébillon et un de l'abbé Prévost représentent seuls la littérature frivole du temps. A ces lectures sérieuses Charles ajoutait son travail personnel, rédigeant des notes sur les opérations de guerre, les événements diplomatiques, la configuration physique et les ressources des pays frontières. Ce qui nous reste de ces divers travaux est bien fragmentaire, mais suffit à les faire juger. Le moins incomplet qui nous soit parvenu est une étude sur la guerre d'Italie, de 1733 à 1735. Les opérations sont exposées avec détail, les combats auxquels Charles a assisté sont décrits avec entrain, sans que l'auteur se mette jamais lui-même en scène. Mais le cahier le plus intéressant est celui où, sous le modeste titre de « Réflexions », il donne ses impressions sur la conduite de la guerre et la juge avec autant d'indépendance que de sagesse. Je crois devoir en reproduire le préambule :
Rien n'est plus capable de former l'esprit d'un jeune homme que de faire des réflexions sur tout ce qui peut concerner la profession qu'il a embrassée. C'est à quoi doivent s'attacher plus particulièrement ceux qui prennent le parti des armes. C'est une science d'une étendue immense et qui renferme une infinité de cas : elle consiste non seulement dans des principes,' mais encore dans une expérience éclairée. Il faut, pour posséder cette expérience et pour atteindre le plus près possible à la parfaite connaissance de ces principes, il faut, dis-je, faire une attention particulière à tout ce dont on est témoin. Ce n'est pas assez. La dissipation ordinaire aux militaires et quelques années de paix peuvent faire oublier ce qu'on a vu ; aussi je crois qu'il est essentiel d'en faire soi-même le détail, afin qu'en y jetant les yeux, on puisse se rappeler les remarques que l'on a pu faire et même, à mesure que l'on devient plus éclairé et plus expérimenté, on juge si on les a faites ou bien ou
mal à propos. Par là non seulement on se forme le jugement, mais on s'instruit infiniment. C'est cette instruction que doivent chercher par toute sorte de manière et en toute occasion les gens de condition qui aiment leur métier et qui ont la louable ambition de parvenir aux honneurs en servant bien et fidèlement leur prince'. Je ne me contenterai donc pas de faire un détail des actions qui se sont passées dans les campagnes que j'ai faites en Italie, j'y joindrai mes réflexions : elles consisteront dans une analyse de toutes les bonnes comme de toutes les mauvaises manœuvres. Je ne craindrai pas de parler des fautes des généraux : les plus habiles en font et d'ailleurs mon intention n'est pas de faire voir à personne ce que j'en dirai, ne cherchant en ceci que ma propre utilité.
Et, en efîet, il s'attache surtout aux fautes commises et les fait ressortir avec une grande modération dans les termes, mais une grande précision dans les détails. Il nous est bien difficile de juger de la valeur réelle de ces critiques, mais nous devons reconnaître qu'elles procèdent d'un esprit méthodique, clairvoyant et consciencieux. Charles comprend d'ailleurs la guerre ainsi qu'on la comprenait de son temps, comme une partie d'échecs engagée dans un espace limité, conduite à l'aide de corps d'un faible effectif, qui, dans des manœuvres savantes et compliquées, visant la prise des places plus que le choc des armées, s'évitent plus qu'ils ne se cherchent, préparant avec lenteur l'occasion, souvent manquée, d'une bataille décisive. On remarque pourtant qu'il avait un certain instinct de l'offensive vigoureuse ; il la déclare à plusieurs reprises particulièrement favorable aux qualités du soldat français.
C'est pendant cette préparation studieuse que s'ouvrit la succession d'Autriche, le 2U octobre 1740, par la mort de l'empereur Charles VI. Vous savez que le dernier représentant de la grande maison de Habsbourg n'avait pas d'enfants mâles et avait, par sa Pragmatique de 1713, institué pour son héritière sa fdle Marie-Thérèse, avec l'espoir que son mari, François de Lorraine, grand-duc de Toscane, serait appelé au trône impérial. La Pragmatique avait été acceptée par les puissances, mais elle rencontrait en Allemagne une vive opposition. Les principaux électeurs la repoussaient : celui
1 Charles avait écrit là : « Je suis dans ce cas et ce ne sera jamais l'envie de m'instruire qui me manquera ». Il a modestement rayé cette phrase.
-sodé Bavière, Charles-Albert, parce qu'il aspirait lui-même à la couronne impériale ; celui de Brandebourg, le nouveau roi de Prusse Frédéric II, parce qu'il rêvait déjà l'hégémonie allemande ; celui de Saxe, parce qu'il était devenu roi de Pologne. L'électeur de Hanovre, il est vrai, Georges II, roi d'Angleterre, était l'allié naturel de l'Autriche, mais il hésitait à se prononcer. Vous savez enfin comment la brutale agression de Frédéric en Silésie alluma une guerre qui devait durer huit ans. Le prudent Fleury hésitait à s'y mêler : il prévoj^ait que son intervention amènerait celle de l'Angleterre et mettrait eh grand péril la puissance maritime et coloniale de la France, mais il dut céder à la pression de l'opinion militaire, surexcitée par l'agitation belliqueuse du maréchal de Belle-Isle, séduite par l'occasion favorable. Le moment semblait, en effet, venu de couronner enfin la politique traditionnelle de la France par l'écrasement définitif de la maison d'Autriche ; elle était gouvernée par une femme de vingt-quatre ans, sans armée, sans argent, isolée en Europe, menacée par les Turcs ; sa défaite paraissait certaine ; mais cette femme était une femme de génie, au cœur vaillant, servie par le dévouement chevaleresque de ses sujets hongrois et, il faut bien le dire aussi, par les fautes de ses adversaires et le cynique égoïsme de l'un d'eux. Elle tint tête à l'orage, sut à la fois combattre et négocier, désintéresser à propos le roi de Prusse et le roi de Pologne, électeur de Saxe. Après de poignantes alternatives de succès et de revers, elle sortit de la lutte, ayant augmenté son prestige et reconquis la couronne impériale. La Prusse avait, de son côté, gagné la Silésie, l'Espagne l'extension de sa maison en Italie, l'Angleterre l'empire des mers, la France seule n'en retirait que la gloire stérile acquise à Prague, à Fontenoy, à Bassignano.
C'est le 18 mai 1741, au château de Nymphenbourg, que fut signé le traité qui liait la France à l'électeur de Bavière et l'obligeait à tirer l'épée pour lui obtenir la couronne impériale. Les concentrations de troupes commencèrent aussitôt. Le régiment d'Anjou ne fut pas compris dans les premières formations ; il resta dans ses cantonnements d'Alsace; mais son colonel fut envoyé en mission à Francfort, où le Livre de Raison signale sa présence à la fin de mai. Le 22 août, la première division française franchit le Rhin, sous les ordres de Maurice de Saxe, et marcha vers la Bavière ; elle fut suivie par un corps de cavalerie que comman-
dait M. de Ségur ; le régiment de Vogué en faisait partie. Commandé par Pierre de Vogiié, il prit part aux brillantes opérations qui signalèrent les débuts de la guerre : il fut à Passau et à Linz, poussa ses coureurs presque en vue de Vienne et passa l'hiver à St-Polten, à quinze lieues à peine de la capitale. Comme toute l'armée, il fut immobilisé par les fausses manœuvres de l'Electeur, devenu l'empereur Charles VII, piétina en Bohême pendant toute la campagne de 1742 et recula à son tour, quand la défection de Frédéric eut obligé Belle-Isle à faire sa célèbre retraite et Chevert à rendre Prague après son héroïque défense. Pendant ce temps, le régiment d'Anjou avait été envoyé sur la frontière de Flandre, dans le corps d'observation commandé par le maréchal de Noailles et qui n'eut pas à combattre.
En 1743, les deux régiments firent un chassé-croisé. Vogué fut mis sous les ordres de Noailles, chargé d'arrêter sur le Mein la vigoureuse offensive de l'armée anglo-allemande commandée par Lord Stairs; Anjou fut joint au détachement que Ségur conduisit sur le Danube, au secours de Broglie, serré de près par Khevenhûller. L'un et l'autre n'assistèrent qu'à des revers. Noailles, malgré ses belles manœuvres, fut battu à Dettingen (27 juin) par la faute du brillant et léger duc de Gramont ; la maison du Roi sauva au moins l'honneur par ses belles charges. Vous vous rappelez que Félix de Vogué était exempt, avec rang de colonel, dans ce corps d'élite ; il fut blessé dans une des charges d'une blessure heureusement sans gravité i. Quant à Broglie, il fut obligé de se replier sur le Rhin, en sacrifiant les petites garnisons de Ratisbonne, d'Augsbourg et d'Ingolstadt. La Bavière était abandonnée, l'Empereur chassé de ses états et errant, la France obligée de défendre ses frontières. Noailles couvrit la Basse-Alsace, Vogué sous ses ordres ; Coigny la Haute- Alsace avec un corps de cavalerie, dont était Anjou. Puis chacun prit ses quartiers d'hiver.
Charles courut à Aubenas voir les siens : il y reçut le brevet de chevalier de St-Louis (9 décembre 1743). Il était de retour à Colmar au commencement d'avril 1744 ; il y trouvait une situation très critique : l'ennemi se massait sur la rive
1 Gazette de France, 1743, p. 340. Il y eut quatre exempts tués et seize blessés. Les lieutenants furent également éprouvés : quatre tués et sept blessés ; ils avaient rang de général.
droite du Rhin et devenait très menaçant. Du côté français, l'incoliérence et l'indiscipline paralysaient la défense. Cependant, le péril réveillait l'opinion et secouait la torpeur de Louis XV. Le cardinal Fleury mort, l'activité reparaissait avec les deux frères d'Argenson au ministère de la guerre et à celui des affaires étrangères. Sous l'impulsion de ces deux ministres, les armées se reformaient, les négociations aboutissaient à la ligue de Francfort entre la Prusse, la Suède, l'Electeur palatin et la France. En même temps, Maurice de Saxe, promu maréchal de France, ramenait la discipline dans l'armée de Flandre et imprimait aux opérations de guerre une décisive impulsion. Accompagné du Roi, il prend successivement Menin, Ypres, Furnes. Le régiment de Vogué coopère à ces succès.
Mais l'intérêt de la campagne n'était pas en Flandre : il était en Alsace, où l'ennemi avait préparé une dangereuse offensive. Le prince Charles de Lorraine passe le Rhin le lei' juillet, à Schreck, à trois lieues de Landau, prend Wissembourg et Lauterbourg, menace Strasboui'g ; Coignj', accouru de la Haute-Alsace, bataille, manœuvre, reprend Wissembourg et les lignes de la Lauter. Il a confié à Charles de Vogué le commandement d'une brigade de cavalerie formée d'Anjou et de Beaucaire ; Charles l'assiste de son mieux, mais la supériorité du nombre l'emporte et il faut reculer. Le roi Louis XV, informé du danger, accourt avec une partie de l'armée de Flandre ; il tombe malade à Metz. L'instant est critique. Devant l'imminence du péril, le roi Frédéric se souvient de ses engagements ; il envahit la Bohême et vient mettre le siège devant Prague ; cette diversion sauve l'Alsace ; Charles de Lorraine repasse le Rhin précipitamment. Au lieu de le poursuivre vigoureusement et de le prendre entre Frédéric et lui, Noailles envoie une partie de ses troupes ramener Charles VII en Bavière ; avec l'autre il fait le long et inutile siège de Fribourg ; Frédéric, isolé, exposé seul à toutes les forces autrichiennes, bat en retraite de son côté, en maugréant contre la maladresse de ses alliés.
Charles de Vogué était avec son régiment au siège de Fribourg, Il n'avait pas approuvé cette opération. Dans un mémoire, dont j'ai retrouvé la minute dans ses papiers, il s'était efforcé d'en exposer les inconvénients et de faire ressortir, au contraire, les avantages d'une poursuite vigoureuse : il montrait le prince Charles rejeté soit sur l'armée
prussienne, soit sur le corps français de Bavière, obligé de combattre dans de mauvaises conditions ou de reculer, les alliés marchant en force sur le Danube, s'emparant de Passau, menaçant Vienne et imposant peut-être la paix à Marie-Thérèse. Ce mémoire fut-il remis à Noailles? Je ne sais ; en tout cas, il ne fut pas écouté. Il nous reste comme un témoignage ignoré de la sagacité et du coup d'œil militaire de son auteur.
Le maréchal de Saxe retourna en Flandre, préparer les grands succès de l'année suivante. Le régiment de Vogué était encore placé sous ses ordres, mais il allait changer de nom. La santé de Pierre de Vogué était très délabrée. Il souffrait d'attaques de goutte fréquentes et douloureuses. Il se vit obligé de prendre sa retraite. « C'est le chagrin dans le cœur, écrit-il au ministre le 25 juillet 1744, que j'ai l'honneur de remettre au Roi le régiment dont il avait bien voulu m'honorer. Oserai-je me flatter que vous voudrez bien m'accorder la grâce que je vais vous demander en faveur de M. le chevalier de St-Jal, premier capitaine du régiment, pour que vous vouliez bien vous intéresser pour lui auprès de Sa Majesté pour lui en obtenir l'agrément? C'est un sujet en tout point qui le mérite... Ce sera pour moi une grande consolation, dans le malheureux état où je me trouve, si vous m'accordez cette grâce ^. » Le Roi souscrivit à ce désir et c'est sous le nom de St-Jal que le régiment combattra à Fontenoy.
Quant à Pierre, il quitta définitivement le service et alla retrouver à Annonay son père et sa mère, tous deux octogénaires. Il y reçut quelque temps après le brevet de brigadier.
Après la prise de Fribourg (5 novembre 1744), l'armée du maréchal de Noailles fut séparée : une partie des troupes qui la composaient fut envoyée sur le Bas-Rhin, sous les ordres du maréchal de Maillebois. Le régiment d'Anjou fit partie de ce corps; les deux cousins se retrouvèrent avec une vive satisfaction et terminèrent ensemble la campagne de 1744 par des opérations défensives entre la Lahn, le Mein, le Necker et le Rhin. Ils s'établirent à Worms pour les quartiers d'hiver. Mais leur repos ne fut pas de longue durée.
1 La lettre est conservée aux Arcliives administratives de la Guerre.
Dès la fin de février 1745, Maillebois dut reprendre la campagne contre un ennemi entreprenant. Passant le Rhin, il prit Cronenburg et poussa les détachements ennemis jusqu'au delà de la Lahn, sur les bords de laquelle il s'établit fortement. Il préparait la înarchc en avant, quand un ordre du Roi l'appela au commandement de l'armée d'Italie. Il proposa à son cousin de l'emmener avec lui comme maréchal des logis de la cavalerie (on dirait aujourd'hui chef d'état major de cette arme). Charles accepta avec empressement; il était particulièrement apte à ces fonctions : esprit laborieux, réfléchi, observateur, il avait médité sur la conduite des armées ; de plus, il avait spécialement étudié la Haute-Italie. Pendant ses trois années de campagne dans ce pays, il avait pris beaucoup de notes et, dans les loisirs de ses garnisons, il les avait travaillées avec soin : j'ai déjà signalé cette activité solitaire et ce labeur entrepris dans le seul but de perfectionner son instruction militaire. Charles en recevait à la fois l'application et la récompense ; il n'eut qu'à recueillir ses souvenirs et ses papiers pour être en mesure d'assurer à son chef une collaboration aussi utile que dévouée.
Maillebois quitta, le 14 avril, le commandement de l'armée du Rhin. Charles de Vogué courut passer quelques jours à Aubenas. Il y reçut le brevet de brigadier i, grade intermédiaire entre celui de colonel et celui de maréchal de camp et qui ne se donnait qu'au choix. Puis il se dirigea vers la Provence, où se concentraient les troupes que Maillebois devait conduire en Italie.
En Italie, depuis quatre ans que durait la guerre, aucun résultat n'avait été obtenu. Pendant les deux premières années, les Autrichiens et les Piémontais d'un côté, les Espagnols et les Napolitains de l'autre avaient manœuvré sans choc sérieux; l'intervention des Français, à la fin de 1743, n'avait pas été plus efficace. Le prince de Conti, envahissant le Piémont en 1744, avait débuté par des succès, mais il avait échoué devant Cuneo et avait dû regagner la Provence. Maillebois, appelé à remplacer le prince malheureux, montra plus de décision.
Arrivé à Nice le 29 mai 1745, il y trouva ses troupes concent rées, se mit à leur tête et passa immédiatement la fron-
1 Daté du !«' mai 1745.
tière. Suivant le bord de la mer, il se porta résolument sur Gênes, y rallia un corps fourni par la République et marcha vers Alexandrie. M. de La Viefville, poussé en avant avec une forte avant-garde, s'emparait de Pavie, de Plaisance, faisait sa jonction avec l'armée espagnole, commandée par le Cte de Gages, et s'établissait fortement sur le Pô. Maillebois survenait à son tour et garnissait la rive droite du Tanaro, en face de l'armée austro-piémontaise concentrée sur la rive gauche. Croyant Milan menacé par La Viefville, le roi Charles-Emmanuel détacha le contingent autrichien, commandé par Schulembourg, du côté du Tessin, à Vigevano. C'est ce que désirait Maillebois, qui, réunissant rapidement toutes ses forces, franchissait le Tanaro par un magnifique passage de nuit et, se jetant sur les Piémontais isolés, les écrasait à Bassignano (27 septembre). Schulembourg, accouru trop tard de Vigevano, était entraîné dans la déroute.
Nous avons une lettre de Charles, écrite, le surlendemain de la bataille, au M>s du Cajia, inspecteur de la cavalerie à Montpellier. J'en extrais les passages suivants :
Le 26 au soir la retraite a servi de générale. L'armée de M. de Gages, jointe aux grenadiers provinciaux et suisses et à six régiments de dragons de notre armée ont formé la première colonne de la droite. La seconde composée de trois brigades d'Infanterie et de deux brigades de cavalerie espagnoles étolt aux ordres de M. d'Arembouroug. La troisième aux ordres de M. de Montai étoit composée des brigades de Poitou et la Reine, les grenadiers et piquets en avant : la tête aux ordres de M. de La Chétardie; cette colonne étolt suivie de la brigade de Ségur aux ordres de M. de Cheveit et soutenue par la brigade de Roj^al Piémont. La quatrième aux ordres de M. de Senneterre étolt composée de la brigade d'Anjou soutenue de celle de Dauphin cavalerie. La cinquième aux ordres de M. de Gramont étoit composée des régiments Dauphin et Languedoc dragons suivis des grenadiers royaux de Modéne. Ces deux dernières colonnes étolent destinées à présenter une tête à Castelcerlolo et l'autre à Soublo afin d'Inquiéter les ennemis et d'attirer leur attention sur Monte-Castello.
Ces cinq colonnes sont parties de leur camp, qui est resté tendu, à une heure de nuit et se sont portées sur le bord du Tanaro, à portée d'un gué qui avolt été reconnu. L'attaque devoit commencer une demi-heure avant le jour. Mais, comme l'armée de M. de Gages avolt une longue marche à faire, venant de Voghera, et que, d'ailleurs, quelques pièces de canon avoient versé, on ne put attaquer
qu'à la pointe du jour. Les ennemis ne s'y attendoient pas et ils ont eu à peine le temps de se former à la tête de leur camp.
Nos colonnes du centre ont passé le Tanaro ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, ont attaqué les ennemis avec vivacité et les ont chassés de leur camp qui étoit tout tendu. Ils se sont retirés dans le village de Riverono et sur les hauteurs. On lesj' a poursuivis l'épée dans les reins. M. de Montai s'est saisi des hauteurs et M. d'Arembouroug du village, sans leur donner le temps de se remettre.
Par là, l'armée du roi de Sardaigne s'est trouvée coupée et les neuf bataillons se sont sauvés, avec le plus grand désordre, à travers les montagnes de Valence.
M. de Gages, après avoir fait passer le Tanaro à ses troupes, a fait attaquer les si.x régiments de dragons de cavalerie piémontais qui, voyant leur infanterie battue, se retiroient : les carabiniers espagnols et les dragons les ont suivis avec vivacité, en ont pris 600 et ont poursuivi le reste jusqu'à V^alence, où le roi de Sardaigne s'est retiré de sou côté en droiture d'Alexandrie. M. de Chevert s'est porté à Monte-Castello, que les ennemis ont abandonné après avoir tiraillé de montagne en montagne.
On a fait aux ennemis 1.200 prisonniers, parmi lesquels M. de Guibert, lieutenant général, dangereusement blessé, et près de 60 officiers. Ils doivent avoir eu au moins 800 hommes tués ou blessés : on leur a pris huit pièces de canon et deux étendarts....
Cette action est aussi avantageuse pour le succès de nos affaires en Italie qu'elle est glorieuse pour M. le Maréchal (de Maillebois) qui, à un projet aussi beau, a joint une exécution aussi compassée.... Nous avons eu un lieutenant de tué, quatre ou cinq officiers de blessés et pas plus de deux cents hommes des deux nations.
La victoire de Bassignano fut suivie de la prise de Valence, d'Asti, de Casai, d'Alexandrie par les Français et de la prise de Milan par les Espagnols. La campagne de 1745 fut donc bonne pour nous, en Italie comme en Flandre. Pendant ces succès, notre protégé, Charles VII, était mort : l'époux de Marie-Thérèse, François de Lorraine, avait été élu empereur; la guerre devenait sans objet; Frédéric se retirait définitivement de la lutte, désintéressé par l'Autriche. Le roi de Sardaigne ne demandait qu'à faire la paix; l'obstination des Espagnols à vouloir conquérir le Milanais le retint et retint Marie-Thérèse. La guerre reprit donc en 1746 en Flandre et en Lombardie. Elle fut heureuse en Flandre, où le maréchal de Saxe poursuivit ses succès et ajouta la gloire de Raucoux et de Lawfeld à celle de Fontenoy. En Italie, au contraire, la campagne fut désastreuse. Elle avait été préparée avec soin par Maillebois et son fidèle
collaborateur; j'ai trouvé dans les papiers de Charles de Vogué les minutes de mémoires très étudiés sur les opérations à proposer à l'Infant. Il insistait pour qu'on reprît immédiatement Alexandrie et pour qu'on essayât d'écraser l'armée du roi de Sardaigne avant l'arrivée des renforts autrichiens ; à cet effet, il conseillait une attaque vigoureuse par le col de Tende et la vallée de Barcelonnette. Il ne fut pas écouté : le dernier mot appartenait à Don Philippe qui, s'obstinant à la conquête impossible du Milanais, imprima aux opérations une direction incohérente et excentrique, tandis que les Autrichiens, libérés du côté de la Prusse, concentraient devant lui des forces supérieures aux siennes. Il fut écrasé sous Plaisance le 16 juin.
Maillebois fit inutilement, dans cette journée, des prodiges de valeur personnelle : il chargea lui-même avec les dragons de Dauphin, dont le colonel, M. de Lescure, fut tué à ses côtés. Nous ne savons rien de Charles de Vogué pendant cette fatale journée ; je suis certain qu'il y fit son devoir, car c'est lui qui fut choisi pour remplacer M. de Lescure à la tête du régiment de dragons Dauphin. Il en fut nommé mestre de camp lieutenant i par brevet du 20 juillet 1746 et se démit du régiment d'Anjou, dont il était éloigné depuis un an. Il conserva, néanmoins, ses fonctions de maréchal général des logis, fonctions devenues très délicates dans les tristes circonstances où se trouvait l'armée française, retenue sous Plaisance par l'obstination de l'Infant, tandis qu'un cercle de fer se formait autour d'elle ; le danger devint si pi-essant que Maillebois put imposer la retraite. Elle se fit dans un ordre admirable, avec une précision qui fit le plus grand honneur à l'état major qui l'avait organisée -,
1 Les princes propriétaires de régiments en étaient considérés comme les mestres de camp ou colonels ; le mestre de camp ou colonel effectif était censé commander à sa place ou en son nom, d'où cette appellation de mestre de camp lieutenant. Il en était de même pour les régiments royaux, dont le colonel officiel était le Roi.
2 Cet état major se composait du C'« de Maillebois, fils du maréchal, maréchal général des logis de Tarmée, avec le M'^ de Monteynard comme premier aide et cinq autres aides; M. de Cornillon, maréchal général des logis de l'infanterie, avec six aides, et le M's de Vogué, maréchal général des logis de la cavalerie, avec trois aides. Entre ces quatre officiers de valeur, d'âge et de grade assez semblables, s'établit une affectueuse intimité; nous retrouverons leurs noms associés pendant toutes les guerres suivantes.
avec une audace aussi que l'histoire a justement honorée : dans la nuit du 8 au 9 août, trois ponts furent jetés sur le Pô, en face de l'embouchure du Tidone, et, en vingtquatre heures, 25.000 hommes, suivis d'un immense convoi, avaient franchi le fleuve et marchaient sur Cortone, en se couvrant à droite par le Pô, à gauche par le Tidone. Le 10, ils eurent à soutenir un furieux combat d'arrière-garde contre un corps autrichien très supérieur en nombre. Trois brigades d'infanterie : celle d'Anjou, celle des Gardes Lorraines et celle des Gardes Espagnoles supportèrent, presque à elles seules, l'effort de l'ennemi. Deux brigades de cavalerie, composées des régiments Dauphin, Descars, La Viefville et Roj'al Piémont, décidèrent du succès. Charles de Vogué se distingua d'une manière particulière. Au moment le plus critique, quand l'infanterie espagnole cédait sous l'attaque de l'infanterie autrichienne, il prit un escadron de son nouveau régiment, deux escadrons du régiment de La Viefville, et chargea à leur tête si vigoureusement que la position fut dégagée et l'effort de l'ennemi définitivement brisé i.
Le C'« de Gages félicita publiquement notre aïeul de sa belle conduite et le général en chef le désigna pour porter au Roi, avec la nouvelle du succès, les étendards pris à l'ennemi. Il arriva à Versailles le 22 août et remit au C'e d'Argenson, ministre de la guerre, de la part du maréchal de Maillebois, une lettre dont voici les principaux passages :
Voghera, 13 août 1746.
J'ai cru que cet événement décidoit trop favorablement le princicipal objet que je dévots avoir de sauver l'armée elle prince, pour ne pas vous faire représenter les principales circonstances par un officier de mérite et intelligent, d'autant plus que l'Infant envoyé en Espagne M. de Patcheco, maréchal de camp et grand d'Espagne. J'ai choisi, à cet effet, le Marquis de Vogué qui a fait, dans cette occasion, avec la plus grande distinction, les fonctions de maréchal des logis de la cavalerie de cette armée ; je regarderai comme une marque sensible de votre amitié les grâces dont vous le jugerez susceptible et particulièrement le grade de maréchal de camp dont il est plus digne que je ne puis vous le dire.
P. S. — J'ai chargé M. de Vogué de la lettre que j'ay cru devoir écrire au R03' et dans laquelle il y en a une de l'Infant qui me
1 A. H. G., vol. 3174, n° 251.
paroit très content de sa délivrance. Si vous l'approuvez, il la remettra lorsque vous le présenterez i.
Le ministre s'empressa de conduire Charles auprès du Roi. L'audience eut lieu le 24 ; le jeune brigadier remit à Louis XY la lettre de Maillebois, dont voici les principaux passages :
Voghera, 13 août 1746.
Sire, les deux événements qui se sont passés le 9 et le 10 de ce mois m'ayant paru assez décisifs pour le bien du service de Votre Majesté, j'ay cru devoir lui envoyer le M's de Vogué, maréchal des logis de sa cavalerie, pour lui en détailler au moins les principales circonstances. Je le charge de remettre à M. le C'^ d'Argenson une relation exacte du passage du Pô que nous avons fait le 9 du courant.... ainsi que le détail de l'action qui s'est passée le lendemain.... Elle a été très vive et très longue : les troupes de Votre Majesté s'y sont comportées avec une valeur au-dessus de toute expression -.
Charles rendit compte verbalement au Roi des détails de l'affaire et répondit à ses interrogations. A la suite de cette audience, il occupa, pendant quelques jours, l'attention de la Cour. La Gazette de France (p. 148) parla de lui, le duc de Luynes eut avec lui un long entretien qu'il consigna dans ses mémoires 3. Puis, il alla voir ses fils à Paris, au collège, et attendit les ordres de son ministre : celui-ci le retint près de cinq semaines, pendant lesquelles fut arrêtée avec le Roi la liste des officiers promus; il le fit repartir le 30 septembre, emportant pour le maréchal de Maillebois une lettre dont j'extrais le passage suivant :
Versailles, 30 septembre 1746.
M. de Vogué que je vous renvoyé porte avec lui les grâces du Roi pour les officiers particuliers dont vous avez rendu des témoignages favorables. L'intention de S. M. est que vous fassiez connaître par là, à l'armée, la satisfaction qu'Elle a pour tout ce qu'elle a fait pour son service, le gré qu'Elle lui en sait et la confiance qu'Elle a dans tout ce qu'elle continuera de faire.
1 A. H. G., vol. 3174, n» 250.
2 A. H. G., vol. 3174, n» 252.
3 T. VII, p. 394. Dans le récit qu'il fit au duc de Lujmes de la bataille, Charles, avec une rare modestie, ne dit pas un mot de sa propre conduite.
Sa Majesté en témoignera aussi sa satisfaction aux officiers supérieurs qu'Elle jugera mériter un avancement de grade; j'aurois bien voulu procurer en particulier cet avancement à M. de Vogué, mais vous savez qu'il n'est brigadier que de l'année passée, et lorsque le Roi se déterminera à une promotion, je ne manqueray pas de rappeler à S. M. les services distingués qu'il a rendus à la tête d'un des Etats Majors de l'armée'.
Les termes dans lesquels était refusé à Charles l'avancement demandé par son chef n'étaient pas pour lui déplaire ; il ne devait d'ailleurs pas attendre longtemps l'effet de ces bonnes paroles; il emportait, en outre, l'autorisation d'inscrire ses deux fils aînés comme cornettes dans son régiment.
Lorsqu'il rejoignit l'armée, il trouva les affaires en assez triste état. Gênes enlevé par les Autrichiens, Maillebois avait dû presser sa retraite, vivement poursuivi par un ennemi supérieur en nombre. Il avait repassé le Var et n'avait pu en défendre le passage aux Autrichiens. Ceux-ci envahissaient la Provence, pillant le littoral sans merci, coupant les oliviers, poussant des incursions malfaisantes jusqu'aux portes de Toulon; les troupes franco-espagnoles étaient réduites à garder les montagnes. L'invasion ne fut arrêtée que par une diversion inattendue : le 5 décembre, la population de Gênes s'insurgeait et, d'un vigoureux élan, chassait la garnison autrichienne. Schulembourg suspendit ses opérations en Provence pour venir mettre le siège devant la ville rebelle. L'hiver amena sa trêve traditionnelle. Maillebois, dégoûté, en mauvaise intelligence avec M. de La Mina, le nouveau commandant de l'armée espagnole, demanda son changement. Il fut remplacé par le maréchal de Belle-Isle. Sous l'impulsion de l'illustre vétéran, un vigoureux effort fut tenté : on fît venir de Flandre les régiments rendus disponibles par les brillantes victoires du maréchal de Saxe, on leva des milices en Dauphiné et en Languedoc, on pressa sur le nouveau roi d'Espagne Ferdinand VI pour obtenir une plus active collaboration de ses troupes. A la fin de janvier 1747, on était prêt pour l'offensive ; elle fut vigoureusement prise le l^r février par le O^ de Belle-Isle, frère du maréchal.
Un nouvel état major avait été constitué. Charles de Vogué n'en faisait pas partie; il avait pris le commandement de son régiment et était à sa tête à l'avant-garde.
1 A. H. G., vol. 3175, n» 90.
En quelques jours l'ennemi fut délogé de ses positions et chassé hors du territoire français. Ce grand résultat obtenu, Belle-Isle s'arrêta, ne voulant pas engager une campagne d'hiver dans les montagnes ; l'ennemi était du même sentiment; de part et d'autre on se cantonna.
Charles, après avoir installé son régiment, courut à Aubenas revoir sa femme. Le Livre de Raison y signale sa présence jusqu'à la fin de mai, occupé de ses affaires domestiques. Au l*^"" juin, les opérations furent reprises; il alla retrouver son régiment et le conduisit sur le Var, que Belle- Isle venait de traverser, poussant à son tour l'ennemi devant lui. Il resta sur les derrières de l'armée, à faire un service assez insignifiant; le rôle de la cavalerie, dans ce pays de montagnes, était accessoire. Les actions étaient d'ailleurs rares et peu importantes ; de part et d'autre, la lassitude commençait à être grande; tout se borna à des affaires de détail.
Un jour, on surprenait les îles Ste-Marguerite ; un autre jour, trompant les croisières anglaises, on jetait dans Gènes quelques régiments et le duc de Boufflers. Le fils du défenseur de Lille se montrait digne de son père : devant son héroïque résistance les Autrichiens se rebutaient et levaient le siège le 6 juillet. Boufïlers était mort de fatigue et de maladie depuis quatre jours I
Dans les Alpes, presque au même moment, le O^ de Belle-Isle se faisait bravement tuer et faisait inutilement tuer quatre ou cinq mille hommes en essa5'ant follement d'emporter d'assaut les retranchements inexpugnables de l'Assiette. Mais aucune action d'ensemble n'était engagée; la cavalerie devenait inutile, on en disloqua la plus grande partie. Les dragons de Dauphin furent envoyés à Gap, puis à Valence, enfin à Belfort. Charles de Vogué les conduisit à cette dernière garnison en octobre, accompagné de son fils aîné, qu'il avait incorporé dans son régiment comme cornette ^. Puis, il alla se reposer à Aubenas où il reçut le brevet de maréchal de camp (1" janvier 1748).
1 J'ai déjà dit qu'il avait fait inscrire ses deux fils dans le régiment Dauphin : l'un, le 18 mars 1747, sous le nom de comte de Vogué; l'autre, le 19 août 1747, sous le nom de comte de Montlor. Ils figurent l'un et l'autre dans les états de la compagnie mestre de camp, c'est-à-dire dans la compagnie qui appartenait au mestre de camp et dont il restait capitaine tout en commandant le régiment.
C'est dans cette nouvelle qualité qu'il prit part aux dernières opérations de guerre dans le comté de Nice : elles ne furent pas très sérieuses. Celles du maréchal de Saxe, en Flandre, furent plus décisives : effrayés par la prise de Maëstricht, les Hollandais demandèrent la paix. Des deux côtés on la désirait ; les négociations étaient engagées depuis le commencement de l'année : elles aboutirent au traité d'Aix-la-Chapelle (18 octobre 1748), qui remettait les choses en l'état où elles étaient avant la guerre. Ainsi le sang répandu pendant huit ans, les millions dépensés, les ruines accumulées, tous ces sacrifices étaient faits en pure perte ; l'Autriche, au moins, gardait la couronne impériale et l'eprenait la Belgique, la Prusse gardait la Silésie, l'Espagne gardait le duché de Parme et l'Angleterre l'empire de la mer ; la France seule sortait de la lutte sans aucun avantage. Louis XV, qui avait déclaré vouloir traiter en roi et non en
Dans l'infanterie, on disait compagnie colonelle. J'ai retrouvé, dans les papiers de Charles de Vogué, toute une liasse de comptes relatifs à l'administration des régiments qu'il a commandés. On ne saurait trop admirer la régularité, la précision et jusqu'à l'élégance matérielle et calligraphique de ces comptes. J'y i-elèveles détails suivants :
Solde par mois
Rations par jour