AVOINE
En qualité de brigadier. 500 1.
— m"' gai des logis. 330
— mestredecamp 300
— capitaine 135
1.265 1. 58 +"40'+ 32 = 130 rations Rations. 600 à 3 sols en moj^enne.
Total par mois. 1.865 1. 191.10 s. par jour.
600 1. par mois.
Le cornette recevait 45 livres par mois et 2 rations par jour. Dans l'hiver 1747-48, le capitaine colonel a reçu 3.799 livres pour l'ustensile de sa compagnie et en a dépensé 3.956. La réparation des selles et brides a coûté 695 livres. Un cheval de remonte avait été payé 250 livres, un homme de recrue 120. L'effectif de la compagnie était de 46 dragons. Tous les noms sont indiqués : une douzaine à peine sont des noms de famille ; les autres sont des noms de guerre : La Jeunesse, La Violette, Belair, La Bonté... des noms de provinces ou de villes et surtout des noms des seigneuries du colonel : Balazuc, La Chapelle, Si-Germain, Ville, Borne, St-Pierre ; ils montrent que ses terres avaient largement fourni au recrutement de sa c ompagnie.
marchand, avait restitué les Flandres, conquises par ses armes ; on ne lui rendait pas les nombreux vaisseaux que les flottes anglaises avaient détruits ; il lui restait la gloire stérile de Prague et de Fontenoy.
Charles rentra à Aubenas au commencement d'août. II s'était démis du régiment Dauphin en recevant son nouveau grade, mais il avait obtenu une compagnie pour son fils aîné dans son ancien régiment des dragons d'Anjou (1er mars 1748) et devait bientôt obtenir, pour son second fils, une souslieutenance dans le régiment du Roi infanterie (brevet du 8 novembre 1750J. Son frère Félix avait aussi fait son chemin: il avait reçu, le 20 mars 1747, le brevet de brigadier, tout en restant exempt des gardes du corps ; il avait d'ailleurs fait toutes les campagnes de Flandre dans la maison du Roi ; il avait chargé avec elle à Fontenoy.
Pendant les sept années qui séparent la paix d'Aix-la- Chapelle de la guerre de Sept ans, Charles de Vogué n'eut pas d'emploi militaire permanent ; il put donc se consacrer à sa famille, à ses affaires, à sa province, tout en restant, par des voyages fréquents, en contact avec Paris et avec Versailles. Le Livre de Raison, quoique plus sobre de détails que les précédents, nous renseigne assez exactement sur ces déplacements ; il signale aussi des voyages à Montpellier pour les affaires de la province, à Gourdan, à Alègre, à St-Laurent et ailleurs pour visiter ses parents ou prendre les eaux ; on s'étonne de la facilité avec laquelle on se déplaçait alors, malgré la difficulté des chemins, l'incommodité et la lenteur des moyens de transport.
Quoique coupés par ces absences, les séjours à Aubenas étaient longs et les loisirs devaient y être fréquents. Charles continuait à les occuper par des études militaires : les papiers qui nous restent portent la trace de cette activité intellectuelle. 11 entreprit entre autres un travail étendu sur les guerres d'Italie , depuis Louis XII jusqu'à la dernière campagne ; la thèse qu'il y soutient est assez originale. Il attribue l'insuccès définitif de toutes ces guerres à une erreur de tactique : on n'a jamais, suivant lui, tenu un compte suffisant de la configuration du pays, « fourré » et « coupé » d'obstacles de toute nature, très propres à la défensive ; on s'y est trop obstiné à utiliser les qualités offensives de l'armée française, qualités remarquables, mais paralysées par la n ature du terrain. Le préambule est à citer :
Nous nous imaginons avoir une supériorité décidée sur toutes les autres nations lorsque les généraux qui nous conduisent prennent le parti d'attaquer. Rien ne peut, dit-on, résister à l'impétuosité française. L'ofFt-nsive, non seulement dans le plan d'une campagne mais encore dans les actions particulières, est la seule façon de faire la guerre qui convienne à nos troupes ; on les a presque toujours vues découragées lorsqu'elles ont été obligées de garder des retranchements et des lignes, et souvent elles y ont été forcées. Je ne peu.x en disconvenir, mais en admettant qu'il est dangereux d'j' attendre son ennemi : lorsqu'on est à la tête d'une armée française je pense qu'on doit tenir une conduite bien différente en faisant la guerre dans un pays coupé et rempli de postes tels que la Lombardie et qu'au lieu de chercher à livrer bataille, il faut s'attacher à la recevoir.
Suit une dissertation sur la difficulté de l'offensive en paj's « fourré et coupé )>, où les colonnes ne peuvent se déployer et doivent attaquer sans communication les unes avec les autres, avec un front étroit, obligées souvent d'interrompre leur tir pour ouvrir des passages, exposées au feu d'un ennemi couvert et d'une artillerie postée d'avance. Des exemples à l'appui sont tirés des principales batailles livrées en Italie, depuis Agnadel, Marignan et Pavie, jusqu'à celles de Guastalla et du Tidone, auxquelles l'auteur a assisté. Sa conclusion n'exclut pas l'offensive, mais n'admet qu'une offensive préparée par une défensive méthodique. En Lombardie, dit-il, « on doit moins songer à attaquer» qu'à obliger son ennemi, par des manœuvres judicieuses, à abandonner le paj's où on veut pénétrer, ou à attaquer luimême, afin de sortir de quelque situation critique où on l'aura réduit, en le resserrant et l'environnant de postes aisés à garder et choisis relativement à l'objet que l'on poursuit ».
Le seul emploi militaire actif qu'ait eu Charles pendant cette période fut un commandement au camp d'instruction que le ministre d'Argenson rassembla, pendant l'automne 1754, aux environs de Strasbourg, dans les terrains vagues qui bordent le cours du Rhin, près du village de Plobsheim. Le camp était commandé en chef par le C'« de Maillebois, fils du maréchal, promu lieutenant-général après la campagne d'Italie, où nous l'avons vu l'ami et le compagnon d'armes de Charles de Vogué, son cousin. Charles lui fut adjoint comme maréchal de camp, ainsi que le M'* de Béthune, tous deux chargés de commander en second sous
ses ordres, à tour de rôle, lorsqu'ils étaient « de jour », suivant l'habitude et la locution du temps. Les troupes se composaient de trois brigades d'infanterie avec leurs canons, deux de cavalerie, une de dragons, formant un effectif de 11 bataillons et de 13 escadrons.
L'ouverture des manœuvres était fixée au 1^'" septembre. Charles quitta Aubenas le 10 août, précédé de son équipage, que conduisait le fidèle Monseret, et accompagné de ses deux fils ; il emportait 4.000 livres, dit le Livre de Raison, et en avait donné 900 à Monseret.
Les manœuvres durèrent un mois. Elles furent actives et variées. Chaque jour, un ordre écrit en réglait tous les détails, souvent assez compliqués. Au début, c'étaient des mouvements combinés d'après un plan écrit et exécutés au signal du canon. Au bout de quelques jours, on laissa plus d'initiative aux chefs de corps, dans le cadre d'un plan convenu. Tous les incidents de la guerre furent simulés, marches, campements et décampements, passages de rivières, attaque et défense d'un convoi, d'un village; il y eut même petite guerre entre les deux moitiés du corps : l'une, commandée par Charles de Vogué, partait de Strasbourg; la seconde, commandée par Maillebois, se portait à sa rencontre ; engagement simulé dans la plaine des Bouchers ; Charles avait mis par écrit la discussion des dispositions éventuelles. Il prenait une part très sérieuse aux opérations : deux fois il fut « de jour » pendant trois jours de suite. Les manœuvres terminées, il fut chargé de l'inspection des deux régiments de dragons : Le Roi et Thianges. Son rapport signale une situation satisfaisante, mais, d'une manière générale, il trouva que les hommes étaient plus beaux que les chevaux et manœuvraient mieux à pied qu'à cheval. M. de Thianges lui promit de donner, à l'instruction, « une attention particulière et on peut s'en rapporter à ses soins, dit le rapport, parce qu'il m'a paru avoir fort à cœur tout ce qui est relatif au bien du service et à la beauté de son régiment i ».
L'inspection finie, Charles rentra directement à Paris avec ses deux fils et y resta jusqu'à la fin de février 1755. Son troisième fils se trouvait aussi dans la capitale : depuis un an, il était au collège d'Harcourt, avec son précepteur,
1 Le M's de Thianges était aussi un Damas.
l'abbé Lucot. Vous vous rappelez que, dès le berceau, il avait été destiné à l'état ecclésiastique ; on ne l'appelait que l'abbé. Il avait fait ses premières études chez les Jésuites d'Aubenas ; il achevait ses humanités ; il était dans sa quinzième année. Le Livre de Raison mentionne une dépense de 1.500 livres faite par lui pendant six mois. Il donne aussi le total des dépenses occasionnées par le camp. Le chiffre en est élevé : 10.084 livres, y compris le voyage d'aller et retour à Paris. Les 4.000 livres emportées d'Aubenas étaient loin d'avoir suffi, même avec les 1.323 livres d'appointements et de fourrages touchés en Alsace du trésor royal. Le séjour à Paris ajouta encore au déficit une dépense supplémentaire de 8.000 livres. Il est vrai que Charles avait troqué la berline qui avait fait le vojage d'Alsace contre une neuve avec 684 livres de retour ; qu'il avait acheté six couverts de vermeil, des habits et dentelles destinés à sa femme et à ses filles pour 1.200 livres. La marquise dut envoyer des lettres de change d'Aubenas et faire des emprunts pour les couvrir ^ .
Charles était de retour au logis le 22 février 1755. Ses deux fils retournèrent à leurs régiments respectifs : l'aîné, à Castelnaudar}^ où était le régiment d'Anjou ; le second, à Poitiers, où tenait garnison le régiment du Roi.
L'épisode militaire du camp de Plobsheim fut le seul qui coupa la monotonie des six années de paix ; il me reste à noter les incidents de famille survenus pendant cette même période.
Vous vous rappelez que Cerice-François avait eu trois enfants de son second mariage avec Anne de Serre. En 1751, un seul survivait, Marie-Anne-Magdeleine, alors âgée de dixsept ans ; elle vivait avec sa mère, qui faisait de fréquents séjours à Tarascon et à Senez, chez l'évêque, Mgr de Vocance, son cousin. Elle rencontrait dans ces parages le jeune Mis de Graveson, fils d'André de Clémens, pour lequel la seigneurie de Graveson, en Provence, avait été érigée en marquisat (août 1718). Sa mère était Charlotte du Deffand
1 Ces renseignements sont tirés du Livre de Raison. A propos du chiffre des dépenses occasionnées par le camp d'Alsace, on lit cette note : Le détail de cette dépense est dans mon Livre de Raison ^es voyages. Charles tenait donc un livre personnel qui le suivait dans ses voyages et campagnes, tandis que le livre de famille restait à Aubenas. Il est regrettable que ce document soit perdu.
de La Lande, belle-sœur de la célèbre M'se du Deffand, sa cousine, arrière-petite-fiUe, comme elle, de Denys Brulart, premier président du Parlement de Bourgogne et, par conséquent, cousine issue de germains de Marie Brulart, duchesse de Luynes, et cousine de Louis Brulart, M>s de Sillerj', alors ministre des Affaires étrangères et Cordon bleu.
Magdeleine de Vogué et Jean-Baptiste de Graveson se plurent. Un mariage fut arrangé entre eux. Il fut convenu qu'il se célébrerait à Paris, où la C'esse de Vogué avait un appartement rue de Poitiers. Le Roi, qui se souvenait des services militaires des deux frères de la fiancée, Charles et Félix de Vogué, donna son agrément et daigna consentir à signer le contrat. Le M's de Graveson fut présenté vers le 10 avril 1751 i. Le contrat fut signé à Versailles « à l'égard de Sa Majesté », dit le texte de l'acte, le 18 avril, en présence du Roi et de la Reine, du Dauphin et de la Dauphine, de Mesdames de France, du prince de Condé, du comte de Clermont et de la princesse de Conti. Une brillante compagnie assistait les jeunes époux ; on y remarquait, du côté du marié, la duchesse de Luynes, le M'» de Sillery, la Mise de La Tournelle -, la M'se du Deffand 3 ; du côté de la mariée, outre ses frères, le maréchal de Maillebois et sa fille la Mise de
1 Le duc de Luynes (Mémoires, t. XL p. 100), en mentionnant le fait, dit qu'il y eut une difficulté pour la présentation. M. de Graveson, quoique <( homme de condition », ne servant pas et n'ayant jamais servi. L'intervention de la duchesse de Luynes leva la difficulté. « Mlle de Vogué, ajoute le duc de Luynes, est la sœur de l'exempt des gardes du corps. M^L de Vogué sont gens de condition du Vivarais, où ils ont beaucoup de terres : le lieu de Vais, fameux par ses eaux minérales, est à eux ; ce n'est qu'à un quart de lieue de leur séjour ordinaire. Le frère aîné de l'exempt demeure toujours dans ses terres. Un de leurs parents, qui veut faire des avantages à Mlle de Vogué, a demandé que M. de Gravezund fût présenté, n
Ce parent est Sébastien de Saunier, le nouveau M'^ de Gras (voir ci-dessus p. 71) qui, en effet, figure au contrat pour un don de 35.000 livres ; Charles de Vogué donna à sa sœur, sur l'héritage paternel, 45.000 livres, ce qui lui constitua une dot de 80.000 livres. Les parents Graveson donnèrent à leur fils 350.000 livres et lui abandonnèrent le château de Graveson.
2 Jeanne du Deffand, tante maternelle, veuve du M'^ de La Tournelle et de Courancy, le père du mari de la célèbre duchesse de Châteauroux.
3 Marie de Vichy, veuve de J.-B. du Deffand M>s de La Lande, frère de la précédente, bien connu par son esprit, sa correspondance et ses galanteries.
Sourches, la C'e^s^' de Ruppelmonde née Gramont, le Mi* de Montsaulnin.... L'acte fut passé « à l'égard des parties contractantes " le 22 à Paris, chez la O^^ssc de Vogué. Le notaire était Bougainville. Le jeune ménage alla s'installer en Provence, où il fit souche d'une lignée aujourd'hui éteinte, je crois.
Vous vous rappelez aussi que Charles de Vogué avait deux filles : l'une, Rose, née en 1735, qu'on appelait Mademoiselle de Vogué ; l'autre. Barbe, née en 1739 et qu'on appelait Mademoiselle de Montlor. L'aînée fut mariée à Annibal de Rochemore, baron de St-Remèze aux Etats de Languedoc, d'une ancienne famille de robe, qui occupait de père en fils la charge de viguier royal de Lunel et donna des premiers présidents à la Cour des Aides de Montpellier et au présidial de Niraes i. Comme tant d'autres, elle était devenue d'épée sous Louis XIV et servait avec distinction. Annibal de Rochemore était capitaine de dragons. Le mariage se fit à Aubenas, le 15 mars 1753, par contrat devant Me Dumas, notaire royal à Vogué et intendant de la famille^. La bénédiction nuptiale fut donnée dans la chapelle du château par M. de Vocance, évèque de Senez. La jeune mariée était une « dame accomplie », nous dit le notaire Barthélémy. Elle alla s'installer avec son mari dans son château de Gallargues, entre Montpellier et Nimes ; elle n')'^ vécut pas longtemps ; elle mourut des suites d'une fausse couche le 29 mars 1755. Les parents, appelés à la hâte d'Aubenas, arrivèrent deux heures après qu'elle eut rendu le dernier soupir. Leur douleur fut grande ; elle fut partagée par tout le pays 3.
Nous reviendrons maintenant, si vous le voulez bien, quelques années en arrière, jusqu'au début de la période de paix que je vous raconte en ce moment. A cette époque entrait en scène un personnage qui nous intéresse à plus
1 Nous avons vu un Rochemore, juge mage puis président de la Cour de Beaucaire en 1590, intervenir utilement dans les dernières luttes de la Ligue (ci-dessus, t. I, pp. 209-215).
2 La dot était de 80.000 livres, dont 30.000 furent payées comptant. A la mort de Rose, M. de Rochemore remboursa cette somme et restitua les billets qui représentaient le complément de la dot. 11 se remaria Tannée suivante avec une des filles du M'^ de Sourches, grand prévôt de France.
3 Livre de Raison manuscrit du notaire Barthélémy, p. 238. (A.V.)
d'un titre, car c'était l'arrière-grand-père de ma mère, le contrôleur général Machault d'Arnouville i ; il convient que je vous le présente.
Vous vous souvenez de cet intendant de Languedoc, Charles de Machault, qui avait, en vingt- quatre heures, arrêté, jugé et décapité Lestrange et qui avait rasé le châtelet de Vogué par formalisme juridique. Mort en 1667, il avait fait souche de parlementaires distingués, de fonctionnaires habiles, comme lui fidèles et sévères serviteurs de l'Etat. Son petit-fils, Louis-Charles de Machault (1667-1750), premier président au grand Conseil, fut ce lieutenant général de police qui laissa une réputation mérilée de dureté et d'intégrité. C'est au fils de ce dernier, Jean-Baptiste de Machault, sieur d'Arnouville, que le roi Louis XV donna le contrôle général des finances, le 6 décembre 1745.
Il était intendant de Hainaut depuis 1743 et s'était fort distingué dans cet emploi en pourvoyant aux besoins des armées de Flandre. Deux fois son hôte à Valenciennes, Louis XV avait été frappé de ses aptitudes et de sa modestie : spontanément il avait pensé à lui, quand il avait dû se priver des services du fidèle Orr5\ Machault était le type accompli du magistrat fonctionnaire tel que l'avait conçu Colbert, façonné, dès l'enfance, par la famille et par le milieu parlementaires, au culte de la loi et de l'autorité
I Jean-Baptiste de Machault, comte d'Arnouville, est né le 13 décembre 1701, de Louis-Charles de Machault et de Françoise-Elisabeth Milon, d'une famille parlementaire comme la sienne. 11 épousa, le 3 avril 1737, Geneviève-Louise Rouillé du Coudray, d'origines analogues. Il en eut trois fils : Louis-Charles, évêque d'Amiens (1737- 1820) ; Armand-Hilaire, maréchal de camp (1739-1827), qui ne se maria pas, et Charles-Henri-Louis (1747-1830), colonel des dragons de Languedoc, pair de France sous la Restauration, qui eut, d'Angélique de Baussau, Jean-Baptiste-Eugéne (1785-1867), père d'Henriette de Machault, marquise de Vogué, ma mère.
II y eut, au moyen âge, plusieurs familles de Machault, dont furent Eudes de Machault, attaché au fils de Saint Louis, Robert, tué à la bataille de Nicopolis, et le célèbre trouvère Guillaume de Machault. Arrivé au sommet du pouvoir, Jean-Baptiste trouva, selon l'usage, des généalogistes complaisants qui essayèrent de rattacher sa famille à l'une de ces maisons chevaleresques éteintes. Leur œuvre est sans valeur : la filiation authentique du contrôleur général commence avec Simon de Machault, parlementaire parisien, qui mourut en 1555 conseiller d'Etat, et avait épousé Louise Bureau, parisienne aussi, héritière de Jean Bureau, le célèbre conseiller de Charles VII.
royale. A vingt ans, il était conseiller au Parlement de Paris ; à trente-six ans, président au grand Conseil, déjà signalé par la fermeté de son esprit et la rare indépendance de son caractère. Lorsqu'il fut appelé au ministère, il avait quarante-quatre ans. C'était un homme de petite taille, mais de contenance grave et de physionomie énergique : nez fortement arqué, lèvres minces, charpente osseuse, « une tête de fer », disait d'Argenson; il parlait peu, mais avec facilité; esprit plus net qu'étendu, plus meublé qu'orné, il avait, au plus haut point, le sens de la pratique et l'intelligence des réformes nécessaires ; sa volonté était inflexible et son obstination d'autant plus difficile à vaincre qu'elle était inspirée par le souci du bien public et qu'elle se sentait dégagée des calculs de l'ambition ou de l'intérêt. Chrétien convaincu et austère, catholique pratiquant, un peu janséniste d'allures, sinon de doctrine, soumis, en matière spirituelle, à l'autorité de l'Eglise, il n'admettait pas, qu'en matière temporelle, elle ne fût pas subordonnée à l'autorité royale et se montrait adversaire résolu des immunités fiscales du clergé français. Il avait, d'ailleurs, des goûts intelligents, aimait les beaux livres, les beaux meubles, les beaux tableaux, les belles porcelaines, les médailles rares. Elevés vous-mêmes, mes enfants, au milieu des épaves de ses collections, vous avez pu juger du goût éclairé qui avait présidé à leur formation.
Il avait commencé par refuser le ministère que le Roi lui olfrait, mais Louis XV avait insisté dans des termes qui ne permettaient pas la résistance i. Arrivé ainsi au pouvoir, presque malgré lui, il n'en était que plus fort pour faire prévaloir ses idées. Pourtant, pendant la fin de la guerre
1 Le billet que le Roi écrivit à Machault est conservé aux archives de Thoir}-. Je crois devoir le reproduire ici :
(( iMonsieur de Machault, quand je vous ai choisi pour contrôleur « général de mes finances, c'est comme vous croj^ant le meilleur pour « remplir cette place. Vos représentations augmentent l'estime « que j'avais pour vous et me prouvent que vous êtes un des plus « honnêtes hommes de mon roj'aume et le plus capable de me bien << servir dans cette place. Ainsi tout me confirme dans mon choix et « j'attends de vous cette marque de votre dévouement à mon service « et à celui de l'Etat.
« A Versailles, ce 8 décembre 1745.
« Louis. »
de la succession d'Autriche, il avait dû ajourner tout projet de réforme et se contenter de continuer les expédients financiers par lesquels son prédécesseur avait pourvu aux besoins du Trésor. La paix d'Aix-la-Chapelle lui rendait sa liberté. 11 se hâta d'en profiter.
En mai 1749, parut un édit, signé à Marly par Louis XY, rédigé par Machault, qui contenait, en germe, une véritable révolution. Sans aller jusqu'à dire avec Tocqueville, Henri Martin, Pierre Clément et quelques autres historiens, que, s'il eût été complètement appliqué, il eût empêché la Révolution de 1789, on peut affirmer que le succès des réformes qu'il impliquait aurait fait disparaître une des principales causes des violences de la Révolution. Cet édit supprimait l'impôt du dixième, conformément aux promesses royales, mais, en même temps, créait un impôt du vingtième sur les revenus de tous les Français sans exception, « nobles et roturiers, privilégiés et non privilégiés », disait le texte même, gens d'église, d'épée ou de robe, propriétaires de terres, usines, rentes, cens ou droits de quelque nature qu'ils fussent ; simultanément était fondée une caisse d'amortissement alimentée par le nouvel impôt et destinée à éteindre progressivement les dettes publiques.
Ainsi deux grands principes étaient posés pour la première fois : l'égalité de tous devant l'impôt et l'amortissement des rentes sur l'Etat ; deux principes d'une portée incalculable, qui ne pouvaient avoir été conçus et proposés que par un esprit doué d'une rare prévoyance et d'un grand courage. On ne peut que louer Machault d'avoir eu cette prévoyance et ce courage. Le mode d'application qu'il adopta appelle quelques réserves. L'impôt nouveau, en effet, était l'impôt sur le revenu, si discuté aujourd'hui, avec ses deux facteurs inévitables, la déclaration faite par le contribuable et la vérification opérée par l'agent fiscal. Il convient, pourtant, de remarquer que le vingtième, à la difi'érence de ce qui se passerait aujourd'hui, ne frappait que des revenus exempts de toute taxe, de toute contribution aux charges publiques; que, par le fait, en raison du faible développement de la richesse mobilière, il avait le caractère d'un impôt réel, plus équitable et moins arbitraire que la taille ou la capitation. Il ne faut pas oublier que l'édit admettait, à des titres divers, des déductions qui en atténuaient singulièrement le poids ; qu'il n'atteignait pas la rente sur
l'Etat et qu'enfin il ne pouvait, en aucun cas, devenir un instrument mis entre les mains du pauvre pour dépouiller légalement le riche.
Les résistances qu'il souleva ne furent, d'ailleurs, motivées ni par son assiette, ni par son mode de perception, mais par le principe nouveau qu'il introduisait dans le droit public. Les corps privilégiés protestèrent au nom de leurs droits atteints, droits que leur honneur, autant que leur intérêt, les obligeait à maintenir. Mais ces corps eux-mêmes étaient inégalement armés pour la lutte. Les Parlements n'avaient que le droit de remontrance et la faculté de refuser l'enregistrement de fédit : ils usèrent de l'un et de l'autre, mais sans succès; la procédure des lits de justice assurait au Roi le dernier mot : quelques mesures de rigueur prises contre des individualités marquantes du Parlement de Paris eurent raison de l'opposition parlementaire. La noblesse était sans organisation effective et sans moyens d'action propres : elle se soumit assez facilement. Il n'en fut pas de même du clergé, seul corps vraiment constitué et possédant une force collective sérieuse. A ses yeux et aux yeux de la masse catholique, ses biens avaient un caractère sacré qui justifiait leurs immunités ; tout impôt exigé de lui, sans son consentement, était sacrilège. Sur ce terrain, il était plus fort que le gouvernement ; Machault en fit l'expérience : ses projets échouèrent devant une résistance invincible; le clergé porte seul la responsabilité de cet échec : il devait cruellement payer, quai'ante ans plus tard, son défaut de perspicacité.
La lutte entre le ministre et le clergé prit un caractère aigu ; elle divisa la Cour et la ville en deux partis acharnés : à Machault vinrent des alliés inattendus et compromettants ; il eut pour lui les hommes d'afi"aires, les libres-penseurs, les encyclopédistes et leur clientèle irréligieuse, Mme de Pompadour et sa clientèle libertine; il eut contre lui ses amis naturels, les parlementaires, les catholiques sincères, son ami d'Argenson, les filles du Roi et leur clientèle dévote. La lutte dura cinq ans et se termina par sa défaite. Je n'ai pas à vous en raconter les péripéties, mais je vous dois l'exposé des répercussions qu'elle eut dans notre Languedoc.
Le Languedoc, vous vous en souvenez, était pays d'Etats ; il avait son administration financière séparée. Nul impôt n'était exigible dans la province s'il n'avait été consenti par
les Etats, réparti par eux entre les diocèses, réparti entre les communautés par les Etats Particuliers des diocèses ; la contribution générale de la province avait la forme et le nom d'un « don gratuit ». En fait, ces diverses opérations étaient devenues de simples formalités, par lesquelles les Etats masquaient leur soumission passive; mais elles étaient le droit, elles étaient la tradition et les Etats y tenaient d'autant plus qu'elles constituaient tout ce qui restait debout de l'ancienne indépendance. La Cour avait toujours respecté avec soin ces usages et ces formules. Machault ne crut pas devoir en tenir compte ; il n'admettait pas qu'on discutât avec le Roi et qu'on n'obéît pas, sans réplique, aux ordres qu'il donnait au nom de Sa Majesté.
Quand les Etats se réunirent le 20 janvier 1750, Machault se borna à leur faire notifier, par le maréchal de Richelieu, commissaire royal, l'ordre qu'il donnait à l'intendant Le Nain de lever l'impôt du vingtième, sur des rôles dressés par lui. Grand émoi dans l'assemblée, protestations respectueuses mais vives ; on ne se refusait pas à donner au Roi les secours dont il avait besoin, mais on ne voulait les lui accorder que suivant les formes consacrées par l'usage et le droit. Des trois ordres, celui des prélats se montrait le plus véhément ; il était le seul organisé et possédait la véritable influence ; les évêques représentaient réellement le clergé soumis à leur autorité ; ils avaient une force propre, par eux-mêmes et par les places dont ils disposaient. Les barons et les députés du Tiers, siégeant en vertu de la possession de terres ou de charges, généralement achetées, ne représentaient guère qu'eux-mêmes et subissaient l'influence du premier ordre. Sous l'impulsion des évêques, l'assemblée refusa le don gratuit et décida à l'unanimité que d'humbles remontrances seraient faites au Roi sur l'impôt du vingtième.
Machault fut indigné de ce qu'il appelait une « désobéissance » ; dans une lettre sévère, il invita les Etats à « réparer leur faute » en délibérant sur le don gratuit ; aucune allusion au vingtième, qu'il considérait comme au-dessus des discussions de l'assemblée. C'était dépasser la mesure ; mais Machault avait compris que la résistance des Etats ne serait pas soutenue par la population, que les protestants y resteraient indifférents ; il céda à son tempérament autoritaire et à son respect pour les principes. De leur côté, les Etats s'obstinèrent dans ce qu'ils considéraient être pour eux un
devoir de conscience, imposé par le serment que chacun des membres avait prêté en prenant possession de son siège. Le 17 février, dans une séance solennelle, l'archevêque d'Albi, en termes respectueux mais formels, maintint le refus, que l'assemblée ratifia à une grande majorité. Richelieu se leva alors et, au nom du Roi, prononça la dissolution des Etats et exila leurs membres dans leurs diocèses, châteaux ou villes. La punition n'était pas très sévère, puisqu'elle obligeait simplement les gens à demeurer chez eux, mais elle était très grave par la révolution qu'elle opérait dans l'administration de la province ; celle-ci passait tout entière entre les mains de l'Intendant. L'émoi fut grand dans les milieux dont les habitudes se trouvaient dérangées, mais n'atteignit pas les couches profondes de la population : comme Machault l'avait prévu, la masse resta indifférente et l'Intendant put improviser, sans résistance sérieuse, la perception directe des impôts. La tâche était compliquée et au-dessus des forces de Le Nain, vieillard infirme et découragé ; il mourut à la peine le 28 décembre 1750. Son successeur, Guignard de St-Priest, esprit délié et homme de ressources, arriva à organiser tant bien que mal la perception du vingtième sur les biens nobles et roturiers. La noblesse en général se soumit ; j'en ai, entre les mains, les preuves péremptoires et intéressantes. C'est d'abord la déclaration que fit Charles de Vogué pour se conformer à la loi. Elle débute par ces mots :
Je soussigné, Marquis de Vogué, déclare, pour satisfaire à l'édit du Roy du mois de mai 1749, et à l'ordonnance de Monsieur l'Intendant publiée le douzième avril dernier, que je possède dans le diocèse de Viviers :
Suit une énumération minutieuse et très consciencieuse de tout ce qu'il possédait, paroisse par paroisse, avec l'énoncé des baux de tous les biens affermés et une évaluation très modérée des charges à déduire du revenu pour l'entretien des immeubles et l'acquittement des fondations dont ils étaient grevés. La dissimulation n'aurait d'ailleurs pas été facile, tous les biens de Charles de Vogué, aussi bien ses droits seigneuriaux que ses terres, étant, à d'insignifiantes exceptions près, affermés à prix d'argent et par baux authentiques.
Le total de l'évaluation des revenus des biens et droits nobles ainsi comprise s'élevait à la somme de 47.950 livres. Charles de Vogué pensa qu'elle devait encore subir une réduction, qu'il détailla dans une note presque entièrement de sa main et ainsi conçue :
Diminution sur les fermes 2.919 1.
Concierges des châteaux de : Aubenas, Vogué, Soubray,
Truchet et La Borie, à 200 1 1.000
Quatre hommes d'affaires à 800 1 3.200
Enfants trouvés sur 30 paroisses 1.500
Frais de justice 2.000
Renouvellement des terriers une année dans l'autre. . . . 1.000
Cette déduction opérée, le chiffre global était ramené à 36.331 livres, qui fut déclaré au fisc. Le Livre de Raison note le paiement de la taxe dans toutes les paroisses du domaine seigneurial pour les années 1750 et 1751 : l'addition de ces cotes donne un total de 1.500 livres environ par an, ce qui correspond sensiblement au vingtième du revenu. Nos archives contiennent une liasse de rôles et de reçus qui démontrent que les seigneurs de Vogué ont régulièrement payé l'impôt du vingtième depuis son établissement sur la province. Cet exemple n'est pas isolé et on peut tenir pour certain que la noblesse du Vivarais s'est soumise sans trop de résistance à une taxation qui froissait ses traditions et devait bientôt peser d'un poids très lourd sur ses finances privées ^.
1 Les besoins de la guerre amenèrent le Gouvernement à imposer un second vingtième, puis un impôt supplémentaire de 2 sols par livre. Je trouve dans nos archives un rôle de 1763 pour la seule communauté de Vogué ainsi libellé :
M. le M's de Vogiié, lieutenant général, pour les
trois vingtièmes 3.2191.12 s. 3 d.
Pour les 2 sols par livre 292 1. 13 s. 10 d.
Levures ou receveur des tailles à raison de
8 deniers par livre 107 1. 6 s. 5 d.
En admettant que la perception du troisième vingtième fût accidentelle, l'imposition normale de l'année avait été de 2.206 livres, ce qui, pour un revenu déclaré de 4.437 livres, constituait un impôt de la moitié du revenu.
Malgré cette soumission, un réel malaise régnait dans la province ; les rouages de la machine improvisée grinçaient et des conflits incessants mettaient à l'épreuve la patience de l'Intendant et l'obstination du Contrôleur général. Celuir ci se montrait inflexible ; il était à l'apogée de son pouvoir : nommé ministre d'Etat et garde des sceaux, il avait le rôle eflfectif d'un premier ministre et menait, avec une rare énergie, la campagne contre les immunités ecclésiastiques. Mais, au bout de deux ans d'eff"orts, il n'avait pas gagné un pas. Le Roi se lassait de la lutte et l'abandonnait. Machault voulut au moins pacilier le Languedoc. Satisfait d'avoir démontré qu'on pouvait se passer des Etats, il se prêta à certains accommodements. A la suite de négociations habilement conduites par St-Priest et par le distingué archevêque de Narbonne, Antoine de La Roche-Aymon i, des formules furent trouvées qui sauvegardaient la dignité du Roi et la susceptibilité de la province. Les Etats furent de nouveau convoqués par édit du 10 octobre 1752. Ils se réunirent à Montpellier le 25, votèrent le don gratuit et donnèrent leur consentement rétrospectif au vingtième. La répartition et la perception de l'impôt furent confiées à une commission mixte, composée de fonctionnaires et de députés des Etats ; moj^ennant cette concession, Machault fit accepter par les Etats des édits qui réduisaient les profits de leurs membres et introduisaient certaines réformes dans leur régime el dans celui des assiettes diocésaines.
L'arrangement de 1752 ne satisfaisait d'ailleurs personne, ni Machault, qui n'avait pu réaliser qu'une partie de son programme de réformes, ni les Etats amoindris, ni les fonctionnaires, tiraillés entre les deux systèmes et les deux autorités. A la Cour, le malaise n'était pas moins grand. Sur la querelle de Machault et du clergé s'était grefi'ée celle du clergé et du Parlement. De part et d'autre, on perdait toute mesure : le Parlement surtout sortait de son rôle en légiférant en matière ecclésiastique. Le Roi oscillait indécis entre les partis, entre les scrupules de sa conscience et les faiblesses de son cœur, entre les deux ministres qui se disputaient sa confiance : Argenson et Machault. A bout d'expédients, il essaya de désarmer le Parlement en le rap-
1 Depuis cardinal archevêque de Reims et grand aumônier de France.
pelant de l'exil qu'il lui avait infligé, et de désarmer le clergé en lui sacrifiant Machault. Le 24 juillet 1754, un ordre du Roi transférait Machault du contrôle général au ministère de la marine. C'en était fait de ses projets financiers et de ses essais de réforme. L'impôt du vingtième subsistait, il est vrai, mais sans aucun des avantages qu'il en attendait, sans aucune des conséquences sociales et politiques qu'il espérait de son application intégrale : il n'était plus qu'un expédient financier, mal réparti et d'un rendement insuffisant.
En Languedoc, la chute de Machault amena une détente. Son successeur, Moreau de Séchellcs, intendant de valeur, mais sans vues d'ensemble, céda sur tous les points : les Etats reprirent peu à peu leurs anciennes habitudes, sans aucune des améliorations que Machault avait essayé d'introduire dans leur fonctionnement.
Machault transporta au ministère de la marine ses habitudes laborieuses et son intense souci du bien public. La flotte avait été fort négligée depuis la paix d'Aix-la-Chapelle; il s'appliqua à la relever, trouva de l'argent pour les armements, réveilla l'activité des arsenaux ; en moins de deux ans, il avait mis plus de soixante vaisseaux en état de combattre. En même temps, il donnait une grande attention au commerce maritime ; les consulats dépendaient de son département : il stimula leur zèle, fonda à Constantinople l'école des « Jeunes de Langue », donna mainte preuve de prévoyance et d'activité. Il avait compris que l'intérêt essentiel du pays était alors sur mer. L'œuvre continentale de la France pouvait être considérée comme achevée ; ses frontières naturelles étaient acquises ; elles étaient couvertes par l'établissement de la maison de Bourbon en Espagne et en Italie, par l'abaissement de la maison d'Autriche et la division de l'Allemagne. L'œuvre coloniale de la France, au contraire, était inachevée et, de plus, menacée par les ambitions de l'Angleterre ; elle réclamait tous les soins d'un gouvernement ayant conscience de sa mission ; les éléments de succès étaient d'ailleurs sérieux. Les bases de l'empire colonial de la France étaient d'une haute valeur : c'étaient, en Amérique, outre les riches Antilles, la Louisiane et le Canada, qui commandaient les deux grands bassins du Mississipi et du St-Laurent ; c'étaient, aux Indes, des établissements qui valaient ceux des Anglais. Un commerce actif et prospère
reliait ces colonies à la métropole. Leurs progrès étaient rapides ; de grandes fortunes s'j' réalisaient. L'industrie française, de son côté, à laquelle la paix avait rendu son essor, y trouvait des débouchés sans cesse croissants ; encore quelques années de paix et d'efforts maritimes intelligents, la France était définitivement dotée d'un empire colonial et l'équilibre était établi sur mer comme sur terre.
L'intérêt de l'Angleterre était tout opposé : il lui fallait la guerre pour arrêter l'expansion coloniale de la France et enlever à Machault le temps de refaire sa puissance maritime. Vous savez avec quelle décision et quel cj'nisme elle sut l'amener et s'assurer lespremiers avantages : elle suscita des incidents de frontières sur l'Ohio et aux Indes, puis^ sous de vains prétextes, elle saisit deux vaisseaux du Roi et captura, sans déclaration de guerre, plus de 300 navires de commerce avec 6.000 matelots français. Enfin elle chercha des alliés en Allemagne.
Machault répondit par un coup de vigueur. Le 10 avril 1756, la flotte qu'il avait préparée à Toulon sortait du port, sous lecommandement de La Galissonnière, débarquait à Minorque une armée commandée par Richelieu, qui s'emparait du Port Mahon, puis, se portant au devant de l'escadre anglaise de l'amiral Byng, la battait le 20 mai. La guerre était officiellement déclarée le 9 juin suivant.
C'est à ce moment que se produisait le grand événement diplomatique qui modifiait tout le système européen, ce que l'on a appelé le « renversement des alliances », par lequel la France devenait l'alliée de l'Autriche et l'Angleterre l'alliée de la Prusse. La conduite de Louis XV, en cette décisive circonstance, a été vivement critiquée : des historiens superficiels ou passionnés l'ont attribuée à des motifs mesquins ou inavouables; elle était pourtant dans la logique des choses et dans la véritable tradition française ; loin de contredire à la grande politique de Richelieu et de Louis XIV, elle la continuait. Le danger pour la France n'était plus du côté de l'Autriche, ramenée définitivement à des proportions normales ; il était du côté de la Prusse grandissante — notre génération devait en faire la douloureuse expérience — . Après s'être servi de la Prusse pour diminuer l'Autriche, il était d'une politique prévoyante et vraiment française de se servir de l'Autriche pour arrêter la Prusse et l'empêcher de détruire en Allemagne, à son profit, l'équilibre si pénible-
ment obtenu et si nécessaire à la sécurité de la France. La faute ne fut donc pas de conclure l'alliance autrichienne, elle fut de n'en pas régler avec assez de prévoyance les conditions et surtout de n'avoir pas su l'appuj^er par des victoires.
Il aurait fallu limiter les promesses faites à l'Autriche, de manière à n'engager la France que dans la mesure de ses intérêts et à lui permettre de réserver toutes ses forces pour la guerre maritime. C'était l'avis de Machault; il avait d'abord opiné dans le Conseil pour la neutralité absolue de la France entre la Prusse et l'Autriche ; il ne s'était rallié à l'alliance autrichienne qu'à la condition qu'elle ne détournât pas de l'objet principal, la protection des colonies. Par une intéressante coïncidence, ce sentiment de notre aïeul Machault était aussi celui de notre autre aïeul Charles de Vogué : l'homme d'Etat et le modeste officier de cavalerie se rencontraient sans se connaître, l'un guidé par l'expérience des grandes affaires, l'autre par son expérience de la guerre et la pénétration de son esprit observateur.
Charles était à Paris pendant l'hiver de 1756, sans commandement depuis la dislocation du camp de Plobsheim mais toujours occupé d'études militaires. Il y apprit le traité de Versailles, dans les premiers jours de mai, et en comprit aussitôt la portée. La connaissance personnelle qu'il avait de l'armée prussienne lui fit envisager avec une certaine appréhension l'éventualité d'une rupture avec la Prusse; la lutte lui apparaissait sérieuse: elle était de celles qu'il croyait imprudent d'aborder sans s'être rendu un compte exact de la valeur de l'ennemi et de la manière de le combattre. Plein de son idée, il prit la plume et rédigea un mémoire qu'il adressa au ministre de la guerre, le O^-' d'Argenson, avec la lettre suivante :
Monsieur,
En apprenant le traité conclu entre le Roi et la Gourde Vienne, je m'occupai de faire quelques réflexions sur les suites qu'il pourroit avoir et je jugeai que, s'il ne procuroit pas nécessairement la paix, il nous mettroit peut-être dans le cas d'avoir affaire aux troupes prussiennes. Cette supposition m'avoit conduit à faire des observations sur les précautions à prendre en faisant la guerre à des troupes qui passent pour être si redoutables par leur discipline. Je n'ai pas assez de présomption pour imaginer que toutes
mes idées soient bonnes, je suis même persuadé que s'il y en a quelques-unes qui méritent attention elles n'auront pas échappé à une infinité de gens plus éclairés que moi, mais mon objet est de vous convaincre de plus en plus que je m occupe uniquement de mon métier et que, par cette raison, je dois espérer, dans les circonstances présentes, que vous me mettrez à portée de le faire. C'est tout ce que je désire, étant bien certain de mériter par là vos bonnes grâces.
Le mémoire qui accompagnait cette lettre est d'un réel intérêt. Je regrette de ne pouvoir le reproduire en son entier. Je veux au moins vous en faire connaître le sens et les conclusions. Il débute ainsi :
Le traité d'union, d'amitié et de défensive conclu entre les Cours de France et de Vienne a changé totalement le système politique de l'Europe. Ces deux puissances n'ont jamais mieux connu leurs vrais intérêts que dans cette occasion. En effet, le Roi n'a jamais eu pour objet d'étendre les limites de ses Etats, il ne cherche qu'à y faire régner l'abondance et fleurir le commerce; mais son attention à favoriser le commerce en a produit l'accroissement. Cet accroissement et les vues de Sa Majesté pour le rétablissement de sa marine ont animé la jalousie des Anglais et ont suscité la présente guerre. Pour la soutenir avec succès, il était nécessaire de porter toutes les attentions, toutes les ressources de l'Etat du côté de la marine : il fallait par conséquent éviter une guerre de terre et la chose devenait en quelque façon impossible sans le traité qui vient d'être conclu.
D'un autre côté l'Impératrice-Reine a deux principaux objets en vue : celui de faire élire son fils Roi des Romains et celui de reprendre la Silésie; il était bien difficile qu'elle pût remplir l'un et l'autre sans le consentement de la France. Il serait sans doute de l'intérêt du Roi que la Silésie ne fût pas enlevée au Roi de Prusse, mais, à notre égard, cette province n'augmente pas à un certain point la puissance de la maison d'Autriche et un intérêt médiocre doit céder à un intérêt plus pressant. Celui du rétablissement de notre marine est de cette dernière espèce; il convenait donc de ne pas le perdre de vue.
Pour l'auteur du mémoire, l'objet principal du traité est donc la guerre maritime et il espère que la guerre avec la Prusse pourra être évitée; néanmoins une rupture est possible.
Il est même naturel de s'y attendre et il est de la prudence de se former un plan sur la façon de faire la guerre aux troupes prus-
Les troupes prussiennes passent pour être des plus redoutables ; elles doivent leur réputation et leurs succès à l'excellence de leur discipline. Nous ne pouvons pas nous flatter, dans le peu d'années de paix que nous avons eues, d'avoir atteint pareille discipline ; je suis bien éloigné de penser que nos troupes en soient incapables, mais il faut beaucoup de temps et une attention suivie pour l'introduire ; nous ne pouvons donc opposer à un ennemi si redoutable par cet endroit qu'une bravoure supérieure. Je l'admets dans nos troupes, j'admets aussi que cette supériorité de bravoure peut contre-balancer la supériorité que les Prussiens ont du côté de la discipline. C'est, je crois, tout ce qu'on peut supposer de plus favorable pour nous ; je suppose aussi que, dans les chefs qui auront le commandement des troupes, il y ait égalité de talents, d'expérience et de génie, comme aussi, de la part des troupes, une égale confiance en eux, il sera difficile de faire des combinaisons sur pareille matière. 11 résulte de cette parité que nous ne pouvons compter que sur une alternative de succès ; il faut donc, pour s'en assurer de suivis, faire pencher la balance par quelque endroit et ce ne peut être que par le nombre, la conduite ou l'ordonnance .
Le mémoire examine successivement ces trois conditions et entre dans des détails où nous ne saurions le suivre. Il rappelle que le Français, admirable d'ardeur au début d'une guerre, est prompt au découragement après des insuccès ; que, sur le champ de bataille même, sa bravoure est quelquefois un danger, surtout en face d'un ennemi « qui sait trouver dans sa discipline et dans la précision de ses mouvements une ressource pour remédier aux effets de l'impétuosité et profiter du désordre qui en est souvent la suite » ; il rappelle que la baïonnette est l'arme qui convient le mieux au génie de la nation, rappelle enfin que le talent du chef consiste à tirer parti de ces avantages sans les compromettre et esquisse un plan de conduite qui peut se résumer ainsi qu'il suit :
Eviter les batailles avant que tous les moyens d'action aient été réunis et constitués, aguerrir les troupes par de petits engagements, leur ménager des succès partiels, les enhardir par des coups de main heureux, augmenter leur confiance par de bons propos, de bons procédés, joints à une discipline sévère. Lorsque le jour de la bataille décisive sera arrivé, au moment et sur le terrain les mieux choisis, se souvenir des préceptes du maréchal de Saxe, qui évitait de s'engager sur toute la ligne et préférait des attaques partielles sur des points déterminés ; mais ne pas diriger
comme lui ces attaques sur les points d'appui de l'ennemi, villages ou postes fortifiés ; reconnaître, au contraire, les points faibles de l'ennemi, disposer en face de ces points des colonnes de bataillons massées pour le choc ; entre ces colonnes, déployer le reste de l'infanterie sur trois rangs, de manière à donner la plus grande somme de feux ; ne pas former la seconde ligne, selon l'usage, de bataillons déployés, mais de bataillons massés, prêts à se porter sur les points menacés de la première ligne ou à soutenir les colonnes d'attaque; quelques escadrons de dragons dans les intervalles ; la cavalerie sur les ailes, comme la cavalerie prussienne, mais flanquée d'un bataillon d'infanterie destiné à la recueillir en cas de charge manquée et à la protéger pendant son ralliement. L'artillerie canonnera les points d'appui de l'ennemi pour prononcer de fausses attaques et se placera pour préparer par son feu les vraies attaques de l'infanterie. On marchera dans cette formation jusqu'à deux cents pas de l'ennemi, puis on ouvrira le feu tout en marchant ; à cent pas, la ligne s'arrêtera et tirera de pied ferme, les colonnes d'attaque s'élanceront la baïonnette au bout du fusil, « tomberont avec impétuosité sur l'ennemi, dit le texte, et le perceront infailliblement, les grenadiers et piquets poursuivront les fuyards, les colonnes se divisant en sections qui feront à droite et à gauche et prendront en flanc la ligne ennemie », tandis que les bataillons déployés reprendront leur marche en avant par une attaque générale. Les officiers de ces bataillons tiendront la main à ce que leurs hommes gardent leurs rangs et ne se laissent pas entraîner à la poursuite, crainte du retour offensif d'un ennemi très discipliné.
Quelque redoutable que soit la discipliue des Prussiens, reprend le mémoire, elle doit échouer contre les précautions et la méthode que nous venons d'indiquer : une façon de combattre si analogue au génie de la nation, où tous les corps se donnent des secours réciproques et relatifs à leurs formations, doit nous assurer la victoire.
Cependant la position de l'ennemi et la nature du terrain peuvent exiger des dispositions différentes de celles que nous venons de proposer : on doit les varier suivant les circonstances, mais ne jamais s'écarter des principes sur lesquels elles sont fondées, qui consistent à savoir faire usage à propos de Veffort des colonnes et du feu des bataillons à trois de hauteur.
Le mémoire recommande ensuite d'éviter les campagnes d'hiver contre un ennemi habitué au froid, de donner une attention particulière aux quartiers d'hiver, de les choisir d'accès commode et de défense facile, d'y assurer non seulement le bien-être matériel du soldat, mais son bien-être moral, en lui procurant des distractions, en entretenant sa gaieté et sa bonne humeur. Il recommande aux chefs de surveiller les hôpitaux de campagne, de réformer les abus des entrepreneurs, en les intéressant au besoin, ainsi que les médecins eux-mêmes, à la guérison des malades.
Enfin et surtout, il insiste sur le rétablissement de la discipline, en commençant par l'officier, qui doit l'exemple et qui devra être rendu responsable de la maraude des hommes sous ses ordres. Il s'attaque à ce qu'il appelle « un des plus grands vices qu'il y ait dans notre discipline, c'est le désir et l'habitude qu'ont les officiers d'aller passer les hivers chez eux ». Il reconnaît que l'usage est difficile à supprimer ; il voudrait au moins qu'on rendît les congés moins faciles à obtenir et qu'on « arrangeât le traitement dhiver de façon qu'il soit excellent pour les présents et mauvais pour les absents ».
Toutes ces idées sont justes, souvent neuves. Vous n'oublierez pas, en les appréciant, la courte étendue de la tactique d'alors et la courte portée des fusils ; vous reconnaîtrez que, pour son temps, l'auteur ne manquait ni de sagar cité, ni de mérite.
Sur les plans de campagne, il est plus sobre de détails, comme il convient à un esprit prudent, mais les quelques aperçus qu'il émet sont justes et plusieurs ont été confirmés par l'événement. Il semble vraiment prédire l'avenir lorsqu'il dit que, si l'Autriche veut reprendre la Silésie, ce n'est pas en envahissant cette province qu'elle la conquerra, mais en marchant sur Berlin, et que, si les mouvements des alliés ne sont pas bien concertés entre eux, il pourrait arriver que le Roi de Prusse, occupant le centre et libre de porter des forces supérieures tantôt contre un adversaire tantôt contre un autre, parvînt à les battre successivement en détail. Il espère encore que l'Autriche pourra rester sur la défensive et que la France pourra se consacrer à son objectif principal : la lutte contre l'Angleterre. II conseille alors d'attaquer l'Angleterre dans ses possessions allemandes, c'est-à-dire dans le Hanovre, après avoir imposé à la
Hollande la neutralité, il indique Wesel comme le point où le Rhin devra être franchi, pour occuper fortement la vallée du Weser.
C'est vers la fin de mai, ou dans les premiers jours de juin, que ce mémoire fut remis au ministre d'Argenson ; il fut certainement pris en considération et attira l'attention sur son auteur : nous en verrons la preuve plus tard.
Le 7 juin, Charles de Vogué était de retour à Aubenas, où le Livre de Raison signale sa présence. Il y était à peine installé que les événements se précipitaieot et dissipaient les illusions de ceux qui espéraient encore que la guerre serait localisée. Trop de passions étaient en jeu. Marie-Thérèse poursuivait une revanche, Frédéric de nouvelles conquêtes ; l'un et l'autre ne cherchaient d'alliés que pour la lutte. Frédéric l'inaugura par un acte de piraterie. Le 29 août 1756, il envahissait la Saxe sans déclaration de guerre, incorporait l'armée saxonne dans ses propres troupes et entrait en Bohême ; c'était un casus belli qui obligeait la France à intervenir. Argenson activa ses préparatifs, Machault pressa ses armements : quoique divisés par la politique intérieure et les cabales de Cour, les deux ministres avaient le même souci de la défense nationale ; une intrigue de Cour devait bientôt interrompre leurs communs et patriotiques travaux.
La querelle du clergé et du Parlement avait repris avec plus d'intensité que jamais ; elle passionnait la Cour et la ville, divisées en partis exaspérés. Le Parlement perdait toute mesure, s'ingérant dans des questions de pure discipline spirituelle, telles que le « refus des sacrements », prononçant des arrêts que le Roi cassait, refusant au Roi le deuxième vingtième absolument nécessaire à la préparation de la guerre. Louis XV perdit patience : le lit de justice du 13 décembre 1756 fut un véritable coup d'Etat, qui modifiait les formes de la justice, restreignait les droits du Parlement et assurait à la Couronne le dernier mot. Cent quatrevingts magistrats donnèrent leur démission. L'émotion fut grande dans Paris : l'opinion se prononça contre Machault et Mme de Pompadour, auteurs présumés de la crise ; un fou, Damiens, crut venger le Parlemant et la conscience publique en frappant le Roi. L'attentat ramena vers Louis XV la sympathie populaire, mais, en même temps, il réveilla les scrupules de conscience du Roi. Louis XV, inquiet pour
sa propre vie, pensa à se séparer de Mme de Pompadour : Machault et d'Argenson furent d'accord pour conseiller son renvoi ; le Roi y consentit et chargea même Machault de porter à la favorite l'ordre de quitter la Cour.
Mais la blessure faite par le poignard de Damiens était Insignifiante. Le Roi guérit rapidement. Ses bonnes résolutions s'évanouirent avec la crainte de la mort. Mme de Pompadour fut rappelée. Elle revint, décidée à se venger des deux ministres qui avaient été les instruments de sa disgrâce momentanée. Le 1er février 1757, ils recevaient simultanément l'un et l'autre l'ordre de quitter leurs charges et de se retirer dans leurs terres.
Louis XV regretta sincèrement Machault, qu'il aimait pour sa fermeté, son intégrité, son dévouement farouche à l'autorité roA'ale. Ce sentiment perce dans le billet par lequel il lui annonça sa disgrâce et que je crois devoir reproduire :
Monsieur de Machault, quelque persuadé que je sois de votre probité et de la pureté de vos intentions, les circonstances présentes m'obligent à vous redemander les sceaux et la démission de votre charge de secrétaire d'Etat et que vous vous retiriez quelque temps à Arnouville. Si vous avez quelques grâces... à demander pour vos enfants, je serois bien aise de pouvoir vous les accorder et de vous prouver que vous ne pe rdez pas mon amitié. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, Monsieur de Machault, en sa sainte garde.
A Versailles, ce 31 janvier 1757.
Louis.
A ces termes i, qui témoignaient d'une rare estime, le Roi ajouta une grâce spéciale : il décida que Machault, tout en rendant les sceaux, continuerait à porter le titre de garde des sceaux et à jouir des honneurs et prérogatives personnelles attachés à cette charge 2. Machault se retira dans son beau château d'Arnouville, à cinq lieues de Paris, où il se consacra à l'étude et à l'administration de sa seigneurie de Gonesse. Il ne devait en sortir qu'arraché par le tribunal révolutionnaire, pour aller à la mort, le 12 juillet 1794.
1 Ils contrastaient avec ceux de la lettre adressée à d'Argenson, simple ordre en trois lignes, sans aucune atténuation de forme.
2 Le brevet, daté du l*"^ février 1757, est conservé aux archives de Thoiry. J'en donne le texte aux Pièces Justificatives, n» lxxv.
La disgrâce des deux ministres de la guerre et de la marine était aussi inopportune que possible, au début d'une guerre qui allait mettre aux prises toutes les puissances de l'Europe. Ils furent médiocrement remplacés : Machault par M. de Moras, financier incompétent, d'Argenson par son neveu, le M'* de Paulmy, le fils du spirituel, original et utopique Mis d'Argenson, lui-même littérateur, romancier, bel esprit, très peu préparé à la lourde tâche que lui assignait un caprice de Mme de Pompadour.
Mais revenons à Charles de Vogué.
Nous l'avons laissé à Aubenas en juin 1757. Il se dépêcha de régler ses affaires, de donner à sa femme Madeleine une procuration pour la gestion du domaine, puis il retourna à Paris, pour suivre de près les événements. Il ne tarda pas à être mêlé à la préparation de la guerre. Deux armées étaient en formation : l'une destinée à coopérer avec les Autrichiens, l'autre à envahir le Hanovre. La première devait être commandée par Soubise, le protégé de Mme de Pompadour, la seconde par d'Estrées, que la favorite n'aimait pas, mais que son rôle dans la négociation de l'alliance imposait. D'Estrées était encore à Vienne, veillant aux derniers arrangements du traité ; on le nomma maréchal de France et, en attendant son retour, l'organisation de son corps fut confiée, sous le commandement provisoire de Soubise, à son chef d'état major, ou, comme on disait alors, au maréchal général des logis de son armée. Paulmy avait fait nommer à ce poste important son beau-frère, le C'e de Maillebois, le fils du maréchal, que nous avons déjà rencontré en Italie et au camp de Plobsheim : c'était un homme de valeur, qui s'était ;distingué en Italie et récemment encore à la prise de Mahon, mais qui avait un grave défaut pour un chef d'état major, celui de ne pas rester dans la main de son chef et de chercher à se faire valoir à ses dépens. Maillebois demanda comme premier aide, nous dirions aujourd'hui sous-chef d'état major, son cousin Charles de Vogué, dont il avait pu apprécier en Italie les aptitudes spéciales. Laborieux, observateur et discipliné, Charles convenait très bien à ces fonctions. Le Roi les lui assigna i.
1 Les Preuves (p. 10) donnent à cette nomination la date du 1*^ août 1756, ce qui est une erreur évidente de copiste : ce n'est pas avant février 1757 qu'elle a pu être signée.
Notre aïeul se mit immédiatement à l'œuvre et, pour commencer, soumit à son chef tout un plan d'organisation du service d'état major. Ce service était alors assez mal défini et très peu réglé ; les états majors généraux d'armée et les états majors particuliers de l'infanterie et de la cavalerie étaient encombrés d'une foule de jeunes et brillants capitaines, dont le principal souci était d'obtenir un régiment, par leur bravoure plus que par leur application. Or, parmi les fonctions de l'état major général, une des plus importantes et des plus difficiles était la préparation des marches, alors qu'il n'y avait pas de cartes détaillées et qu'il n'existait pour ainsi dire pas de grandes routes ; alors qu'il fallait manœuvrer par des chemins creux bordés de haies profondes, dans un paj's lui-même coupé de haies et hérissé d'obstacles. L'état major devait non seulement déterminer la meilleure route à suivre, mais rouvrir, c'est-à-dire couper des haies, combler des fossés, construire des ponts, rendre le passage praticable à la cavalerie et à l'artillerie; il devait, à cet effet, rassembler et faire travailler des bandes de pionniers réquisitionnés de force en paj's ennemi, travail minutieux, pénible, demandant beaucoup de conscience, de volonté et de méthode. La méthode surtout manquait ; Charles de Vogué essaya de l'introduire ; il rédigea un mémoire très étudié, dont la minute s'est heureusement conservée et que je dois rapidement analyser.
Les fonctions d'état major embrassant les grandes parties du métier et étant celles qui forment les officiers destinés aux grands commandements, il est bon dy faire passer les jeunes gens qui, par leur naissance, leur fortune et leurs relations, peuvent viser au grand ; mais il est essentiel de les choisir parmi ceux qui ont des connaissances que le crédit ne donne pas, le germe du talent, le goût du métier, l'activité et une bonne santé. Les aides maréchaux généraux des logis doivent être choisis parmi les colonels et brigadiers; ils quitteront leur régiment; ils seront au nombre de six ou huit au plus par armée, mais on leur donnera des auxiliaires en nombre suffisant, des ingénieurs, des géographes, des dessinateurs sachant lever des plans, construire des ponts, des sergents sachant diriger des travaux. Il faut renoncer aux corvées réquisitionnées et former des compagnies de pionniers, tirées de l'infanterie, à raison de trois hommes par bataillon, commandés par des lieutenants pris parmi les sergents d'infanterie et des sergents pris parmi les fantassins : ces hommes auront un équipement très simple, pour arme un fusil et sa baïonnette, pour vêtement un pourpoint, une
redingote et un bonnet ; ils seront munis de tous les outils nécessaires.
On formera, en outre, un corps spécial composé de 1.200 fantassins et de 300 cavaliers qui sera chargé de faire les reconnaissances, d'escorter les ingénieurs, de protéger les pionniers. Ce corps sera toujours à une marche ou deux en avant de l'armée : il sera commandé par le premier aide maréchal des logis.
L'état major de l'armée sera divisé en cinq départements :
Le premier aura le service des reconnaissances, des renseignements sur le pa)'s, ses ressources, sa topographie, le jalonnement et l'ouverture des marches, la préparation des itinéraires et des ordres de marche, les instructions pour les chefs de détachements et l'organisation des quartiers d'hiver. Il sera dirigé par le premier aide, qui centralisera tous les rapports particuliers et fera au chef d'état major le rapport général.
Le deuxième département s'occupera de l'exécution des marches, fournira aux colonnes des directions et des guides, réglera les fourrages .
Le troisième réglera l'ordre des corps dans chaque colonne, ainsi que les logements et cantonnements.
Le quatrième s'occupera des subsistances, fixera les jours et heures des distributions.
Le cinquième, enSn, fera la correspondance.
Les conclusions de ce rapport, soumises au Roi, furent adoptées et appliquées à l'armée dite du Bas-Rhin. Le corps spécial demandé par Charles de Vogiié fut créé et on lui en donna le commandement; il se composait de 300 cavaliers pris parmi les volontaires de Flandre et de Hainaut i et de 1.200 fantassins pris parmi les grenadiers ro)'^aux de Solar. Les grenadiers roj'aux étaient des miliciens d'élite recrutés dans les compagnies de grenadiers des régiments de milice; ils avaient de la valeur individuellement, mais leurs cadres, composés d'officiers réformés ou d'offlciers de milice, étaient souvent insufïïsants. On para à cet inconvénient en constituant le corps spécial en deux brigades, commandées chacune par un véritable lieutenant-colonel, auquel on adjoignit quelques officiers de métier 2; une compagnie de
1 Compagnies franches de cavalerie qui avaient acquis la permanence par les grands services qu'elles rendirent comme éclaireurs, partisans.
2 Les grenadiers royaux acquirent une véritable réputation
Eendant la guerre de Sept ans. Leur uniforme blanc à parements leus devint populaire à la paix. Mme de Pompadour demanda à les voir. Ils furent supprimés lors de la grande réforme de 1771.
pionniers et un certain nombre d'interprètes complétaient l'organisation. Le Roi, en la sanctionnant, voulut bien ajouter spontanément une gratification de 4.800 livres pour l'officier qui l'avait imaginée et qui prenait la responsabilité de son fonctionnement.
Le 21 mars, Charles de Vogué reçut de Versailles l'ordre de se rendre à Dusseldorf. Il se mit en route quelques jours après. A Valenciennes, il fut rejoint par ses deux fils. L'aîné, capitaine réfonué à la suite du régiment d'Aquitaine, était sans emploi ; son père le prit avec lui et le fit attacher à son service d'état major comme aide maréchal des logis; le second était lieutenant au régiment du Roi depuis le 8 septembre 1755. Son régiment, cantonné en Picardie depuis un an, était destiné à l'armée du Bas-Rhin ; il le rallia et s'achemina avec lui, par étapes, vers Dusseldorf. De tous côtés, les troupes convergeaient. Wesel, petite place forte sur le Rhin, était désignée comme point de concentration. Le 24 avril, toute l'armée était réunie sur ce point. Elle comptait environ 90.000 hommes de toutes armes. Elle était fort belle. Les meilleurs et les plus anciens régiments s'}' trouvaient, commandés par la première noblesse de France : comme infanterie, Picardie, Navarre, Champagne, Le Roi, La Marine... ; comme cavalerie, Condé, La Reine, Dauphin et tant d'autres aux noms glorieux et redoutés.
Mais, aux qualités traditionnelles de ces corps d'élite, se mêlaient des sjnBptômes inquiétants : la trop grande jeunesse et l'inexpérience de la plupart des colonels, les habitudes de bien-être et de luxe excessif chez les officiers, des germes d'indiscipline chez les soldats ; le nombre prodigieux des officiers généraux était une cause permanente de confusion, de compétitions et d'intrigues. Il y avait trois princes du sang : le duc d'Orléans, le prince de Condé, le comte de La Marche, chacun avec sa maison comportant un convoi de plusieurs centaines de chevaux i, une armée de valets, de cuisiniers et d'officiers de bouche ; quarante-six lieutenants généraux et soixante-cinq maréchaux de camp avec un train considérable. Les règlements qui limitaient le nombre de leurs chevaux et voitures et celui des plats de leur dîner, quoique minutieux, étaient d'une largeur ridicule; pour un
1 D'après le duc de Luj^nes (Mémoires, t. XVI, p. 57), ce train comprenait : pour le duc d'Orléans, 350 chevaux ; pour le prince de Condé, 225; pour le comte de La Marche, 100. Total : 675.
lieutenant général, trente chevaux, trois voitures et six entrées, sans compter les potages, bouilli, rôts et entremets. Le chiffre réglementaire du train de ce personnel supérieur était de 2.680 chevaux et 268 voitures ; il était largement dépassé. La plupart de ces officiers généraux étaient inoccupés : quand ils n'étaient pas « de jour » ou « en détachement », ils encombraient et gênaient l'état major de leur oisiveté, de leurs critiques, de leurs correspondances.
Maillebois, aidé de son cousin Vogué, avait au moins introduit un peu d'ordre et de méthode dans le service de l'état major proprement dit de l'armée. Dès la fin de mars, ils étaient tous les deux sur les bords du Rhin, entre Dusseldorf et Wesel, travaillant avec Soubise à la concentration des troupes, poussant déjà des reconnaissances en Westphalie. Une instruction rédigée par l'un, signée par l'autre, et dont nous avons la minute, avait mis en vigueur le service combiné par Charles, avec son appareil d'aides, d'ingénieurs, de pionniers, de guides et d'éclaireurs; on explorait le paj's, on coupait des haies et, surtout, on noircissait du papier, beaucoup de beau papier, solide et résistant : itinéraires, rapports, plans, mémoires topographiques et stratégiques s'amoncelaient. Vous pourrez juger du soin qui présidait à ce travail minutieux par les quelques liasses que nous avons conservées et qui sont sous mes yeux pendant que j'écris. La correspondance entre les deux cousins, souvent séparés, était incessante ; elle s'est conservée en grande partie; je ne saurais la reproduire; quelques citations en feront connaître le caractère. Le 12 avril, Charles est à Wesel, auprès de Soubise; Maillebois est à dix lieues en avant avec une forte reconnaissance, à Halteren, sur le chemin de Munster ; il écrit à six heures du matin :
Votre estafette, mon cher cousin, m'a joint hier comme je sortais de Dornstein,ce qui m'a fait différer à vous répondre. Je vais me porter sur Balderen, où j'ai fait avancer 350 hommes, laissant à Dulmen le gros du détachement de M. de Chaho. Si ma présence est nécessaire à Munster, j'y ferai une apparition.... Il faudra faire trouver à Wezel, pour le jour que j'y arriverai, tous les officiers des guides, avec une partie des soldats guides et les aides maréchaux des logis qui seront revenus de leur tournée ou qui, dans ce moment, n'ont pas de missions particulières, afin que je puisse prendre des mesures avec eux pour faire raccommoder tous ces cliemins-ci qui sont affreux. Je compte être le 15 de bonne heure à Wezel..,.
Le soir du même jour, nouvelle lettre : Maillebois a renoncé à sa pointe sur Munster et ralliera ^\'esel le 14; il compte sur son cousin pour veiller à ce que le prince de Soubise ne prenne aucune disposition avant son arrivée.
On perçoit, en ces quelques lignes, le fonctionnement du nouveau service et on y devine la personnalité envahissante de Maillebois.
Cependant la situation provisoire de Soubise touchait à sa fin. Le maréchal d'Estrées arrive à Wesel le 27 avril et prend le commandement de l'armée. Les opérations de guerre vont enfin commencer.
Guerre de Sept ans : Campagnes de "Westphalie et de Hanovre. — Organisation du service d'Etat Major. — Bataille d'Hastenbeck. — Opérations sur l'Aller. — Retraite sur le Rhin. — Combats autour de Clostercamp. — Bataille de Grefeld. — Le M's de Vogiié nommé inspecteur général de la cavalerie et lieutenant général.
Mon intention n'est pas de vous raconter la guerre de Sept ans, ni d'entrer dans le détail compliqué des événements de cette triste période. Je me bornerai à vous décrire les opérations auxquelles Charles de Vogué fut mêlé, en ajoutant l'indication sommaire des faits dont la connaissance sera nécessaire à la clarté du récit. Pour le reste, je vous renvoie aux ouvrages spéciaux.
Pendant que l'armée française se concentrait sur le Rhin autour de Dusseldorf et de \\"esel, une armée anglo-hanovrienne se concentrait sur le ^Yeser. Le roi Georges d'Angleterre en avait confié le commandement à son fils, le duc de Cumberland. Le maréchal d'Estrées résolut de marcher à sa rencontre et donna l'ordre de se porter en avant. La lourde masse se met en mouvement le 4 de mai. Charles de Vogué est à l'avant-garde, avec le corps qu'il commande et le service qu'il dirige ; il est d'une grande activité : il multiplie les tournées, les levers de plans, les réparations
de chemins, les rédactions de rapports et de mémoires; mais tout cela est long et on n'avance pas; le l^r juin, on est encore à Munster, à vingt lieues du point de départ. On y apprend que Cumberland s'est avancé à Bielfeld, à quinze lieues de là, avec une dizaine de mille hommes. On se prépare à l'attaquer; la préparation dure quinze jours. On jugera du soin avec lequel elle est faite par les citations suivantes. Charles de Vogué écrit, le 31 mai, de Warendorf, à Maillebois :
Je vous envoie les itinéraires de la marche de Munster à Telligt avec le plan du camp. Je voulais y joindre le plan de la route que doivent suivre les colonnes, mais MM. les ingénieurs n'ont fait que des plans séparés de ces routes; je leur ai dit de les rapporter sur un seul plan ; cette besogne sera finie demain et je vous l'enverrai par les soldats-guides qui seront chargés de guider les colonnes et que je ferai partir demain dès que le camp de Warendorf sera marqué... Je ne crois pas qu'il fût possible de tourner autrement que je l'ai fait le camp de Telligt.
Suit une longue discussion sur l'emplacement de ce camp, l'alignement, la place de chaque corps. Telligt était la première étape après Munster, trois petites lieues; la seconde étape était à Warendorf, quatre lieues plus loin. Charles écrit le lendemain qu'il jalonne ce second camp ; il craint que l'alignement ne soit pas parfait à cause de la nature du terrain; néanmoins, il pense placer convenablement les 59 bataillons, les 41 escadrons et l'artillerie de l'armée.
Je vais remonter à cheval pour aller marquer un camp pour la réserve, deux régiments de dragons et les grenadiers royaux de Modène ' et de Chautillj'. MM. de Ricard et d'Ertein lèvent le plan du camp, je ne sais si je pourrai l'avoir ce soir, mais en attendant je vous en envoie un croquis que j'ai fait faire à mon fils.
A ce train-là on mit quinze jours à atteindre Bielfeld. Quand on y arriva, le 18 juin, Cumberland avait décampé en grand désordre; ses troupes étaient démoralisées : une poursuite énergique en aurait eu raison. On ne paraît pas y avoir songé, mais on ne peut empêcher la ville d'être pillée ; de graves actes de maraude et d'indiscipline se produisent ;
1 Régiment de milice commandé par le chevalier de Modène, un des nombreux membres de la famille dont nous nous sommes souvent occupés.
■on les réprime avec peine et on se met à préparer la marche sur le Weser, avec la même méthode, la même conscience et la même perte de temps. On n'est à Corwey, sur les bords du fleuve, que le 10 juillet. Aux causes de lenteur inhérentes à la lourdeur de l'armée et aux habitudes régnantes, se joignaient celles provenant du caractère du général en chef : le maréchal d'Estrées, nature honnête, droite et ferme, d'une conscience méticuleuse, ne voulant rien donner au 'hasard, cherchant toujours le mieux, temporisait, modifiait souvent ses projets, hésitait parfois dans l'exécution. Avec cela, jaloux de son autorité et tenace dans ses propos. Maillebois s'était flatté de le conduire et de commander sous son nom : il avait échoué, sa mauvaise humeur était grande; elle le portait à exagérer les défauts de son chef, à ne pas chercher à en atténuer les efl"ets. Elle perce dans sa correspondance avec son cousin : « Les projets de marche pour la personne du maréchal changent comme ceux de son arrivée. » — « Voilà en gros les idées du jour qui seront peut-être changées quand vous joindrez le maréchal. » — « Je sens l'embarras où vous avez dû vous trouver, mon cher cousin; voilà comme on discrédite un état major; il faut prendre patience et aller toujours au bien sans se décourager. »
L'expression du désaccord est encore mesurée et discrète, mais, dans les lettres que Maillebois adressait au ministre, elle prend un caractère tout difl'érent. Maillebois entretenait avec son beau-frère Paulmy une correspondance secrète, que l'on peut lire aux archives du ministère de la guerre; elle est mordante, spirituelle, perfide; la conduite du maréchal est l'objet d'une critique incessante ; son changement est réclamé avec une insistance croissante comme le seul moyen de sauver l'armée d'un désastre et l'honneur du Roi d'un échec. Avec le maréchal, Maillebois était correct : les relations restaient courtoises, mais sans la confiance réciproque indispensable à la bonne conduite des affaires.
D'Estrées éloigna son chef d'état major au moment du passage du Weser. C'est avec Charles de Vogué qu'il étudia les détails de cette opération!; elle réussit à souhait;
1 La minute de l'ordre qui règle, dans ses plus petits détails, cette importante opération est dans les papiers de Cliarles de Vogué. J'y ai trouvé aussi la minute des ordres du 15 au 23 juillet. (A. V.)
l'ennemi d'ailleurs ne chercha pas à l'entraver. Le fleuve franchi, les mouvements furent plus rapides. D'Estrées s'était décidé à prendre l'offensive. Rassuré sur sa droite par la prise de Cassel, il marcha à Cumberland par les deux rives du ^Yeser, le gros de l'armée sur la rive droite, Broglie avec sa réserve sur la rive gauche. L'ennemi se replia en escarmouchant, mais s'arrêta dans une forte position, choisie et préparée d'avance, en avant de la place forte de Hameln. Cumberland s'établit au village d'Hastenbeck, sa droite au Weser et couverte par un marais, sa gauche appuyée au Scheckenberg, montagne escarpée et couverte de bois; devant lui une grande plaine, que l'assaillant, pour venir à lui, devait traverser à découvert. Cette plaine ellemême était fermée, du côté de l'assaillant, par une chaîne de collines boisées s'appuyant au fleuve. Cumberland garnit ces collines de postes avancés et attendit l'attaque.
Le 21 juillet, d'Estrées campait à Halle ; le soir même ses coureurs signalaient l'ennemi au petit village de Brockensen. Le lendemain, Charles de Vogiié lançait ses volontaires de Flandre et de Hainaut en avant : « Ils se comportèrent avec toute la valeur et l'intelligence possibles, écrit Maillebois à Paulmy, et je ne puis vous en dire trop de bien ; leur début leur a coûté sept à huit hommes, quatre ou cinq chevaux et un officier. » Ils s'étaient heurtés à un gros détachement fortement établi au village de Borry ; le général d'Armentières survint avec son avant- garde, puis arrivèrent le maréchal, les princes et leur suite, toute « la troupe dorée ». Maillebois voulait qu'on attaquât de suite ; ce ne fut pas l'avis du maréchal, qui croj^ait avoir devant lui toute l'armée ennemie : on se replia « au grand scandale de l'assistance », affirme Maillebois. Charles se cantonna au petit village d'Esperde avec ses volontaires et quatre compagnies des grenadiers de Solar. Contades se cantonna un peu en arrière.
L'ennemi n'ayant fait aucun mouvement le 23, d'Estrées se décida à l'attaquer en se faisant précéder de trois fortes reconnaissances. Celle de droite fut confiée à Charles de Vogué. Dans la soirée du 23, Contades eut l'ordre de lui envoj^er dix compagnies de grenadiers et deux pièces de canon. Avec son corps ainsi renforcé, il devait, une heure avant le jour, déboucher d'Esperde et entrer dans le bois, par le chemin qui mène à Hastenbeck, « cette reconnais-
sance étant nécessaire, dit l'ordre i, pour diriger parla la principale attaque ». Au centre, Contades devait pousser une reconnaissance analogue par Borrj', tandis que d'Armentières, longeant le Weser, contournerait le bois par sa gauche. A l'heure indiquée, les trois colonnes se mirent en marche et abordèrent les collines boisées qui barraient la plaine. L'armée tout entière, en bataille dans la plaine, suivait le mouvement et Broglie, de l'autre côté du Weser, l'appuyait de son canon. Les troupes qui marchaient à droite, immédiatement derrière la colonne de Charles de Vogué, étaient commandées par M. d'Anlezy, un Damas 2.
Huit mille Hanovi'iens environ occupaient le bois ; malgré une vigoureuse résistance, ils furent successivement délogés de leurs positions. Maillebois était avec d'Armentières.
Nous eûmes bientôt fait disparaître ce qui était devant nous sur les hauteurs, écrit-il à Paulmy ^, et nous ne fûmes plus occupés que de M. de Vogué qui faisait un feu très vif des pièces de canon qu'il avait avec lui. La position qu'il avait prise inquiétait fort les ennemis; ils se l'enforcérent dans cette partie et M. de Vogué nous manda qu'il voyait devant lui quatre bataillons et qu'on le canonnait. Aussi M. le Maréchal, craignant sans doute d'engager une affaire plus considérable, lui envo3'a ordre de se retirer ; en même temps il ordonna à l'armée de camper dans le terrain que nous venions d'occuper. Cette conduite, qui parut fort timide, ne fut pas généralement approuvée.
Ce que ne savaient pas les officiers présents et ce que Maillebois ne dit pas, c'est que le maréchal était inquiet pour ses subsistances ; un convoi de pain était attendu et il ne voulait pas s'engager à fond avant de l'avoir reçu 4. Tout
1 Ordre original conservé dans les papiers de Charles de Vogiié, ainsi que la plupart des ordres reçus par lui depuis le 15 juillet. (A. V.)
2 La maison de Damas, à laquelle appartenait ma grand'mère maternelle, s'était séparée en plusieurs branches répandues en Bourgogne, Forez, Nivernais. Celle d'Anlezy était fixée en Nivernais depuis le XV'« siècle : c'est la seule encore existante. (Voy. P. Anselme, t. VIII.) On conserve, au château d'Anlezy, un étendard du régiment de ce nom.
3 A H. G., vol. 3436, n" 18.
4 Souvenirs du M'^ de Valfons, p. 273. Ce récit est confirmé par l'ordre du 19, dans lequel nous lisons : « M. Bourgade fera trouver le 24 au soir un convoi de pain de deux jours à Corwey ». Or Corwey est à six lieues de Halle. La dernière distribution, d'après le même
ocuraent, avait eu lieu le 22. (A. V.).
s'arrêta : M. d'Anlezy fut chargé de faire replier Charles de Vogué ; les régiments campèrent sur place ; le maréchal mit son quartier général dans le petit village de Frenken. Cependant, Cumberland ne tenait pas plus que d'Estrées à s'engager à fond ; il ne cherchait qu'à entraver la marche des Français tout en les attirant sur le champ de bataille qu'il avait choisi. Il fit donc reculer aussi une partie des troupes qui défendaient les passages. D'Estrées, informé de ce mouvement vers dix heures du soir, changea immédiatement ses dispositions. Il fit appeler Maillcbois et, en attendant son arrivée, il envoya à M. d'Anlezy le petit billet suivant, entièrement écrit de sa main :
M. Dannez3- (sic) a eu ordre de replier M. de Vaugué ; il y a des nouvelles qui disent que les ennemis se replient. Si cela est, M. Dannez3' soutiendra M. de Vaugué dans sa position.
A 10 heures. L. M. Destrées
M. d'Anlezy fit passer le billet à Charles de Vogué, qui, de sa personne, était rentré à Esperde ^. Pendant ce temps, d'Estrées et Maillebois rédigeaient rapidement une « disposition » nette et précise, qui prescrivait la mise en marche de trois colonnes chargées de suivre l'ennemi et d'attaquer ses arrière-gardes." A gauche, Broglie avait l'ordre de passer le Weser à Ohsen et de se porter sur les derrières des ennemis ; au centre, Mailh , partant de LafTerde avec une partie du corps d'Armentières, devait suivre la rive gauche du Weser et appuj'er Broglie ; à droite, était l'attaque principale, confiée à MM. de Chevert et de Vogué : le premier avec la brigade de Picardie, des dragons et du canon, le second avec la brigade de Navarre, ajoutée à son corps de grenadiers et de volontaires. Charles reçut, un peu après minuit, une copie de cet ordre avec la lettre suivante 2 :
Au camp de Fringue (FrenkenJ, onze heures et demie du soir.
Il paraît, Monsieur, par les nouvelles qui viennent d'arriver, que les ennemis se retirent. Je vous envoie la disposition que je viens de
1 II avait conservé le billet autographe, que j'ai retrouvé dans ses papiers.
2 L'original est dans nos archives. Une lettre absolument identique était adressée à Chevert ; elle se trouve aux archives de la Guerre (vol. 3436, n«s 119-120).
faire pour suivre leurs arrière-gardes et à laquelle vaus ajouterez ce que vous jugerez convenable, selon les circonstances dans la partie dont vous êtes chargé.
J'ai l'honneur d'être, etc.