FETES DE FAMILLE. — LA SAINT-JOSEPH
Cette maison où s'écoulait doucement la jeunesse d'Irma est située sur un coteau que baigne la Rance et qui domine de loin la mer de la Manche. Ce site a de délicieux aspects. La rivière forme de capricieux méandres, ses eaux tranquilles réfléchissent, comme un miroir fidèle, les nuages et leurs couleurs variées. La lune, dans les soirées d'été, les argenté de ses brillants reflets et remplace par sa douce lumière les lueurs rougeâtres du soleil qui s'est baigné dans ses ondes. Bien des voyageurs ont chanté la Rance. — Nul, plus qu'Irma, n'a joui de ses charmes. Elle en aimait les murmures mystérieux. Elle écoutait avec joie le clapotement des vagues qui fouettent de leui mousseuse et neigeuse écume les rochers de la rive. D'autres fois elle prêtait l'oreille aux lointaines colères de l'Océan. Quel contraste, pensait-elle, entre les eaux riantes et azurées de la Rance et les profondeurs des abîmes de la vaste mer ! N'est-ce pas l'image de
la vie, qui nous offre à une de ses extrémités un berceau entouré de fleurs et de sourires, et à l'autre une tombe où la grande voix de la mort nous bercera jusqu'à l'éternité ?
Si le cœur de l'homme se forme en grande partie par l'impression que reçoivent les sens, il n'est pas étonnant que l'imagination de cette jeune fille se soit empreinte d'un cachet de poétique et religieuse mélancolie. Les scènes de la nature élevaient son âme vers Dieu et lui inspiraient les pieuses pensées que nous retrouverons dans ses lettres.
Les jolies campagnes qui s'étendent au delà de la ville de Saint-Servan lui offraient aussi mille charmes. Dans les beaux jours, on organisait de longues promenades pour lesquelles la famille et les amies se réunissaient.
Irma, attentive et recueillie, jouissait d'abord en silence du spectacle qui se déroulait à ses yeux. Les champs d'épis dorés où se mariaient les couleurs éclatantes des bluets, des pâquerettes et des coquelicots, les brins de mousse du chemin, l'insecte caché sous cette mousse, les roses épanouies du buisson, la chaleur vivifiante, les chants, les bruissements, les murmures, ravissaient cette âme virginale et y faisaient germer une vie nouvelle. Alors sa neture expansive et reconnaissante réclamait le concours des !, créatures intelhgentes pour louer l'auteur de ces merveilles, et, s'adressant à ses compagnes : « Aidez-moi-
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leur disait-elle, à bénir Jésus. Ma voix est trop faible, mou cœur trop petit, unissons-nous; caries gouttes d'eau forment les fleuves, les épis composent la gerbe, les voix donnent l'harmonie, les étoiles font le firmament, les âmes sont le paradis de Jésus. Et Jésus , c'est le Verbe qui nous envoie ses rayons et ses parfums divins à travers le transparent de la création. » Les journées passées à la campagne, les promenades de Tété, les réunions du soir avec les familles voisines, n'étaient pas les seules distractions d'Irma. On fêtait encore joyeusement et en commun les saints patrons des pères et mères de la famille. Le jour de la Saint-Joseph apportait entre tous les jours de l'année sa solennité particulière. Madame le Fer de la Motte, l'aïeule paternelle, née en Espagne, portait le nom de Pépa, abréviation du nom de Joseph. Pour le 19 mars, enfants et petits-enfants , sans exception , étaient convoqués à Lorette (1) pour célébrer cette grande fête. Chacun se rendait avec joie à l'appel et offrait son bouquet à la bonne grand'mère; les plus habiles y ajoutaient un ouvrage fait à son intention; celui d'Irma n'était jamais fini, mais elle présentait la partie commencée, cachant l'autre sous des fleurs, bien certaine que dans un si beau jour on lui ferait grâce de tout reproche.
Nom de l'habitation de Madame le Fer de la Motte, grand'mère paternelle d'Irma. La jolie propriété de Lorette est située sur l'ancienne route de Reunes, à un quart de lieue de la ville de Saint-Servan.
Pour les tout jeunes enfants de la bande joyeuse, le dîner, plus splendide que de coutume, el les largesses de la bonne maman constituaient la belle partie de la journée, mais pour Madame de la Motte, ce qui . la charmait davantage, c'étaient les couplets composés en son honneur et chantés par ses petits-ônfants. Une année, on lui chanta ceux-ci :
A votre cou, bonne grand'mère, En ce beau jour, nous nous jetons.
Vous êtes l'arbre tutélaire Entouré de ses rejetons.
Sous votre maternel ombrage Les tendres rameaux grandiront, A l'abri des vents, de l'orage, Etchaquejour le béniront [bis).
C'est par vos soins, votre tendresse, Que se sont formés nos parents A la source de la Sagesse'; lis en doteront leurs enfants.
Brillants reflets de votre image, Héritiers des saints, des élus, Nous perpétuerons d'âge en âge Le souvenir de vos vertus.
Certes les règles de la versification n'étaient pas rigoureusement observées, ni les voix toujours harmonieuses, mais comme les sentiments vrais de tenlîresse exprimés par des enfants chéris ne manquent amais de trouver un écho dans le cœur des mères, ee ne fut pas sans attendrissement que notre bonne aïeule entendit ces couplets, et pendant que la joyeuse compagnie courait au loin dans les jardins, elle de-
manda à son fils Henri (1) (le poète de la famille) de lui faire une réponse pour ses chers petits-enfants. Il lui composaimmédiatement les quelques vers suivants, qu'elle leur chanta à leur retour, aussi bien que ses quatre-vingts ans pouvaient le lui permettre :
Vos doux soins et votre tendresse Font le charme de mes vieux ans, Je ne ressens pas la vieillesse Au milieu de mes chers enfants.
J'implore la bonté céleste Pour vous payer de tant d'amour, Et voudrais que ce jour de feste Pût recommencer chaque jour {bis).
C'était dans le grand salon de Lorette qu'une ou deux fois dans la semaine, les enfants de M. Charles le Fer (2) faisaient irruption à tour de rangs. Les plus jeunes, après avoir embrassé à la hâte les tantes et les cousines, se réfugiaient près de la grand'maman (3). Assis à ses pieds, ils lui demandaient avec la naïveté de leur âge de vouloir bien les amuser, et la bonne vieille aïeule, ôtant ses lunettes et touchant ses yeux,
(1) M. Henri le Fer de la Motte, officier de la garde royale. On l'appelait ordinairement Henri de la Motte, pour le distinguer de son frère aîné Charles, qui portait simplement le nom
de le Fer.
(2) M. Charles le Fer habitait à un petit quart de lieue de Lorette, aux Fours-à-Chaux.
(3) Ces â£;es opposés se recherchent et se touchent, a du excellemment une femme d'esprit. L'enfant apporte son innocence. Le vieillard a recouvré la sienne dans ses larmes. C'est le premier et le dernier anneau de chaîne bénie de la famille, qui s'enlacent par les charmes de la simplicité.
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disait : « Mes enfants, avez-vous jamais vu des yeux \ de quatre-vingt-dix ans? — Oh ! non, grand'maman. — Eh bien , regardez les miens (et dans ces yeux-là que d'afifectionet de gaieté !). » Puis on passait au nez, à la bouche; après cela, la grand'mère fouillait dans ses poches et montrait un dé, des ciseaux, un étui d'âge légendaire, et pour finir les jeux elle mettait une petite pièce de date plus récente dans les mains des enfants, qui se retiraient satisfaits.
Dans ce salon, au premier jour de l'an, se faisait la distribution des étrennes. On formait le cercle autour d'une large table sur laquelle la grand'mère et les trois tantes (l) étalaient les dragées et les bonbons en forme. Les aînés choisissaient les premiers. Ce privilège arrachait des soupirs aux plus jeunes, qui voyaient disparaître les objets convoités; mais sans doute les poches de l'aïeule avaient un double fond, car des tourterelles en sucre ou des sabots en chocolat rendaient le bonheur aux moins bien partagés. Ce jour-là encore, les enfants de Madame de la Motte recevaient Une somme d'argent égale au nombre de leurs années.
(i) La famille de Madame le Fer de la Motte se composait ainsi : M. Charles le Fer, son fils aîné, père d'Irma; Mesdemoiselles Marie et Jennie, ses deux filles aînées, qui ne s'étaient pas mariées; M. Henri le Fer de la Motte, son second fils, qui épousa Mademoiselle Grout de Rivières et en eut six enfants ; enfin sa dernière fille, Cécile, veuve de M. de la Salle, qui demeurait chez sa mère avec ses trois enfants : Cécile, Henri et Marie. Madame le Fer de la MoUl avait donc cinq enfants et vingt et un petits-enfants.
Ah I la fontaine de Jouvence eût versé à pleins bords ses eaux merveilleuses dans les bassins de Lorette, que pas un, même parmi les vieux enfants, n'eût voulu en faire usage. Les jeunes et frais visajçes désiraient ardemment les années, et quand elles sont venues, la grand'mère et les compensations n'étaient plus là !
L'absence et le temps ne firent jamais oublier à Irma les doux et chers souvenirs de ces réunions de famille. On le verra bien clairement par la suite de ce récit.
Cette bonne dame le Fer de la Motte, que nous montrons à nos lecteurs si heureuse au soir de sa vieillesse, avait connu de tristes jours, et les années de la Terreur lui avaient apporté de grandes souffrances. Restée veuve bien jeune, et avec six petits enfants, elle avait tremblé pendant longtemps de s'en voir séparée pour être conduite en prison et de là à l'échafaud. La République se contenta généreusement de couper ses arbres, de récolter ses moissons, de toucher ses fermages, mais la laissa près de ses enfants qui manquaient très souvent de vêtements et de pai^. La pauvre mère eut alors une faiblesse qu'elle se reprocha amèrement plus tard : elle envoya une fois ou deux ses domestiques à la décade, afin d'avoir du pain... Mais, de ces mauvais jours, il ne lui restait que les souvenirs. Elle jouissait, à un âge très avancé, d'une santé parfaite, et, entourée du respect et de l'affection de chacun, elle craignait parfois d'être trop heureuse sur la terre.