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UNE AMIE

Bien qu'Irma trouvât dans sa famille de grandes et délicieuses jouissances de cœur, bien qu'elle eut su gagner et conserver l'affection de toutes ses compagnes d'enfance, qui n'ont jamais cessé de lui témoigner leur attachement, elle avait cherché ce trésor dont parle l'Écriture : elle voulait rencontrer, dans une amitié intime, un cœur qui pût comprendre toutes les aspirations du sien. Elle crut le rencontrer dans une jeune fille de son âge dont la famille était unie à la sienne, bien plus encore par les liens de l'affection que par ceux du sang. Angélina P..., beaucoup plus jeune que ses frères et sœurs, était l'objet de leur prédilection. Elle était gâtée également par son père et sa mère. Tous à l'envi s'occupaient à satisfaire ses moindres désirs. Des principes solidement chrétiens et un charmant naturel la préservèrent de l'égoïsme ; mais elle ne connut jamais ce dévouement d'uo cœur qui sait s'oublier pour les au-

très. Sans être belle, elle était remplie de grâce, de gaieté, d'amabilité; elle aimait passionnément la vue de la mer, les oiseaux, les fleurs, toutes les beautés de la nature, et savait les embellir encore de tous les charmes que leur prêtait son imagination. Irma s'attacha de toute son ;âme à cette amie dont les goûts s'accordaient si bien avec les siens ; elle lui reprochait seulement de savoir mieux gagner l'affection des autres que leur donner la sienne.

Elle lui disait :

« Ma chère Angélina, j'ai besoin d'être aimée ; pour mon cœur, c'est une nécessité. Aimer et être aimée ! sans cela, pour moi point de bonheur ! »

Cette amitié n'était pas stérile, car Irma essayait de communiquer à son amie les sentiments de foi qui remplissaient son cœur. C'est en s'accusant ellemême qu'elle reprenait Angélina, qui suivait Dieu bien plutôt par crainte que par amour; elle lui écrivait ;

« Que de fois, depuis notre dernière entrevue, j'ai réfléchi sur ton caractère et pensé aux divers mouvements de ton cœur! Hélas! je suis mille fois plus coupable que toi ; le bon Dieu m'ayant donné une âme qui sent si vivement ses innombrables bienfaits, il m'a appris à connaître son divin amour; il m'a fait ressentir les ineffables délices de sa grâce I

« Chère Angélina, soit que je contemple un Dieu fait homme, naissant dans une étable, ou que je voie son

sang jaillir pour moi de son divin cœur, le mien s'émeut aussi, et je sens que je dois aimer Celui qui m'aima jusqu'à cet excès. »

Elle ajoutait :

« Je t'envoie mon petit paysage; j'ai fait pour toi un ciel orageux ; mais je ne veux plus que tu aimes d'autres tempêtes que celles qui soulèvent les flots de la mer, ni d'autres orages que ceux qui renversent la paix de la nature; je veux que désormais nous n'employions nos moments heureux qu'à nous exciter à marcher constamment dans le chemin de la vertu, -et que le bonheur de nous voir ranime notre courage. Il faut bien vouloir ce que Dieu veut, et, comme il veut que je t'aime, tu peux te figurer la tendresse de ton Irma. »

Et ailleurs :

« Si tu savais comme hier soir la mer était belle ! Elle était haute, toute haute. Elle entourait la petite maison qui est là près du chemin. Le flot venait agiter le bateau (1) dans lequel nous étions. Comme j'aurais aimé à te voir partager notre bonheur ! C'est aujourd'hui grande mer, et ce soirnous irons encore sur la grève. Je te prie et te supplie de venir; ma mère me charge de t'inviter... Viens, viens, prépare ton cœur, tu auras besoin de calme. Au milieu de ces flots, le sang bouillonne dans les veines, comme

(1) n était attaché au rivage.

récume blanche contre les rochers; mais lu penseras que c'est Dieu qui a créé cette vaste mer; que c'est sa bontQ qui place près de nous ce bel océan. L'immensité de Dieu nous environnera de toutes parts ; nous nous amuserons, nous nous réjouirons, mais comme des enfants dans les bras de leur père. »

Elle lui disait encore :

« Angélina, que ton nom est joli, qu'il est doux à prononcer ! Tu ne sais pas que dans la propriété de MM. O'Murphy, vis-à-vis de la nôtre, vers le milieu du grand jardin, il y a un très bon écho. Je vais quelquefois jouer avec lui ; nous sommes déjà de vieux amis. Il ne reçoit pas dans sa demeure, mais il accourt au premier appel de ma voix. Cet appel, que je lance avec force, ce sont les noms de Jésus et de Marie, puis ceux de mes parents de la terre. Ton tour arrive, il l'attend et le désire... Lentement, avec une douce expression, je dis : Angélina, Angélina, et il répète avec la même tendresse : Angélina, An-gé-li-na ! Je baisse un peu la voix, il m'imite. Je l'affaiblis graduellement, il se prête à tous mes caprices... Ai-je murmuré Angélina? Oui, car un son arrive encore à mon oreille, faible comme le soupir d'un enfant qui s'endort... Ma voix expire, et l'écho s'évanouit. Oh ! le délicieux moment ! tout est silence autour de moi, la nuit vient, et les oiseaux qui se sont tus pour nous entendre vont s'endormir avec de doux souvenirs. Je mets alors un doigt sur ma bouche, l'autre sur mon

cœur ; j'écoute un écho plus fidèle et plus savant que celui de Rivoli (1), car il répercute la pensée. Amie chérie, Angélina, tu devines le nom que l'écho de l'amitié me répète et me répétera toute la vie, sans dé-, faillance de sa part et sans lassitude de la mienne 1 Viens donc, viens avec moi, tu lui diras aussi mon nom : c'est celui de la Reine des anges; nous nous oublierons pour ne penser qu'à cette divine Mère, et à nous deux nous aurons trois voix pour dire : « Amour à Marie ! »

Ces deux jeunes filles, douées d'une imagination ardente, se nuisirent par le développement donné à cette faculté de l'âme, qui, chez elles, eût demandé à être apaisée et dirigée.

Irma entretenait avec Angélina une correspondance suivie, malgré leurs rapports presque quotidiens ; mais cet épanchement de sentiments trop exaltés fut pour elle une source d'écueils et de souffrances. Les occupations matérielles lui devinrent insupportables. Elle eût voulu passer sa vie à lire, à écrire, à dessiner, et surtout à endormir son âme dans des rêveries indéfinissables. Elle se créait des peines imaginaires pour se procurer la douceur de les pleurer. Elle ne lisait pas de romans, mais chaque objet, chaque personne lui

(1) Rivoli, nom de la jolie propriété de MM. O'Murphy. Les propriétaires, aussi aimables que complaisants, la mettaient à la disposition des nombreux enfants de MM. et Madame le Fer. Irma et Angélina y avaient leur jardin et s'y étaient construit chacune une grotte.

I fournissait un thème pour en composer un. Les jeux bruyants de ses compagnes l'ennuyaient; pendant qu'elles s'y livraient, elle se retirait sur une terrasse au bord de l'eau; là, elle écoutait le bruit monotone et régulier des flots qui venaient mourir mollement à ses pieds et la berçaient dans de vagues et dangereuses tristesses. Cet état de rêverie ne dégénérait cependant pas en mauvaise humeur. Quand elle daignait redescendre sur la terre, c'était toujours pour s'y montrer remplie d'amabilité, de bonté et d'affection pour sa famille. Elle ne négligeait pas le soin de sa petite sœur, ni l'éducation de ses frères. Elle remplissait encore exactement ses devoirs de chrétienne; mais sa piété s'affaiblissait insensiblement. Dieu lui demandait tout son cœur, et elle se laissait entraîner par les folies de cette imagination qu'elle savait devoir combattre et à laquelle elle trouvait plus facile et plus doux de céder. Elle glissait sur cette pente rapide, sans avoir le courage de s'arrêter, bien moins encore celui de revenir sur ses pas.

Les repas et le sommeil, pris à une heure régulière, lui semblaient un assujettissement dont elle eût voulu pouvoir se délivrer. Elle se contentait de quelques légers aliments, et, bien que couchée à l'heure prescrite pour le sommeil, elle n'en prolongeait pas moins ses veilles une grande partie de la nuit. Sa santé ne tarda pas à s'altérer sensiblement, et bientôt elle devint un sujet de graves inquiétudes pour sa famille.

Madame le Fer s'affligeait de l'état de santé de sa fille, dont elle voyait les forces s'affaiblir chaque jour; mais, tout occupée des soins que réclamaient ses plus jeunes enfants, elle ne songeait pas que la maladie d'Irma pût avoir une cause morale. Elle l'obligeait à suivre toutes les prescriptions du médecin; mais celles-ci n'avaient aucun résultat satisfaisant, parce qu'elles n'atteignaient pas la source du mal. Ce fut dans ces circonstances qu'une des sœurs de M. le Fer, Madame de la Salle, demanda Irma à sa mère, dans le désir de soigner en même temps son corps et son esjjrit. Celle-ci la lui confia, et la jeune fille accepta avec plaisir d'aller passer quelque temps à Lorette, maison de campagne de la famille paternelle, et qui a pris son nom de la petite chapelle située sur cette propriété. Ce sanctuaire est la première station du pèlerinage de Notre-Dame de Saint-Jouan.

Les marins de nos côtes, qui, chaque année, partent pour les rivages et bancs de Terre-Neuve, sont fréquemment assaillis dans ces voyages par de violentes tempêtes qui brisent les mâts, déchirent les voiles, étreignent leurs frêles embarcations et menacent de les engloutir dans les abîmes entr'ouverts.

Dans ce danger imminent, leur vieille foi bretonne se réveille, ils se souviennent de Marie, ils implorent l'Étoile de la mer, et, leurs voix tremblantes dominant pour un instant les mugissements des vagues en fureur et le fracas de la tourmente, ils lui font promesse

solennelle, si elle les sauve du naufrage, d'aller nupleds,en costumes blancs, la remerciera Notre-Dame de Saint-Jouan, et quand la Reine du ciel a écouté leur humble et confiante prière, quand elle leur a souri avec amour et les a ramenés joyeux au port, ils n'oublient jamais leur vœu. La première station de leur pèlerinage est à Notre-Dame de Lorette. Ces durs marins, au teint bronzé, aux membres musculeux, laissent voir sur leurs visages expressifs les sentiments de foi et de reconnaissance qui les pénètrent. Lorsque le prêtre qui les conduit entonne les litanies de la Sainte Vierge et que tous, en chœur, d'une voix vibrante et énergique, répètent ce chant si pieux et si beau ; lorsque les mères et les enfants mêlent leurs pleurs et leurs accents à ceux de ces pauvres naufragés, nul ne peut rester insensible à ce touchant spectacle et ne le quitte sans un renouvellement de confiance envers la Vierge Marie, si bien nommée Auxilium christianorum, Consolatrix afflictorum (1). Nous avons dit que la vénérable aïeule d'Irma, Ma-

(1) Le 26 octobre 1878, deux cents hommes réfugiés à bord de V Allas et échappés à l'horrible tempête qui avait enlevé sous leurs yeux quatre capitaines au long cours, se sont rendus à Notre-Dame de Lorette pour accomplir leur vœu et faire célébrer deux messes : une de requiem et une à'aclmts de grâces. . . Je lis dans le journal : «Enfin, ils arrivent à l'humble sanctuaire de Notre-Dame de Lorette, que le lierre enveloppe d'un manteau toujours vert, petite chapelle à laquelle le souvenir des matelots de nos grèves n'est pas moins fidèle que ce poétique feuillu ge. »

dame le Fer de la Motte, habitait Lorette avec ses trois filles. Deux d'entre elles ne s'étaient pas mariées et consacraient leur vie aux bonnes œuvres (1). Madame de la Salle était veuve, elle avait trois enfants : Cécile, •Henri et Marie (2), un peu plus jeunes qu'Irma, qui les aimait presque à l'égal de ses frères et sœurs. L'abbé Cardonnet, dont elle parlera si souvent, habi^ tait aussi Lorette en qualité de précepteur, de chapelain et surtout d'ami.

Il joignait à un esprit brillant une instruction profonde et une piété éclairée, qui modérait en lui ce que son caractère avait de trop ardent. Irma lui confia la direction de son âme, et le Seigneur lui accorda une grâce précieuse, en lui faisant trouver un guide qui, sachant la comprendre, n'essaya pas d'étouffer son imagination, mais employa tous ses soins à la diriger, et surtout à la tourner vers Dieu. Il portait à Irma un intérêt sincère, et il contribua, plus que tout autre, à la rendre à la vie, à sa famille et à Dieu. Si plus tard elle a été pénétrée de reconnaissance pour tout ce qu'elle lui devait, à l'instant dont je parle, il n'en était pas ainsi, et elle lui savait fort mauvais gré de s'entendre avec sa famille pour l'arracher au charme de ses rêveries, bien que ce fût presque toujours par des occupations de son goût. Elle continuait

(1) Après 1830, M. Henri le Fer de la Motte renonça à l'état militaire et vint aussi habiter chez sa mère pendant plusieurs années, avec sa femme et ses enfants.

(2} Devenue plus tard Madame Viltu de Kerraoul.

SOUS sa direction l'étude du latin ; elle partageait les leçons qu'un professeur de dessin, M.Lorette, donnait à ses cousines. Elle voyait chaque jour son père, souvent sa mère, ses frères et ses sœurs. Non seulement sa famille, mais encore les amies de ses tantes, l'entouraient de soins affectueux sans être importuns, et tous s'efforçaient de lui 'faire trouver la vie agréable. Elle jouissait en liberté des charmes de la campagne, qu'elle aimait avec enthousiasme. Des lectures bien choisies venaient compléter l'emploi de son temps. Elle sentait qu'elle pouvait être heureuse, et trouvait des charmes à se persuader quelle ne l'était pas. Et sans doute, elle avait raison de se croire malheureuse, en ce sens qu'il n'y a pas de bonheur pour une âme qui résiste à Dieu.

Ce ne fut qu'après plusieurs années de luttes, d'efforls et de violents combats contre elle-même qu'elle fit à Dieu le sacrifice de toutes ces rêveries si attrayantes et si funestes (1).

Un des moyens que le Seigneur employa pour l'attirer complètement à son amour fut la mort de son amie.

Angélina fut atteinte à dix-huit ans d'une affection

(1) Elle écrivait : « Il y avait je ne sais quel charme dans ma folie, et, bien qu'elle m'eût rendue malheureuse, je n'aurais jamais eu, sans la grâce de Dieu, assez de courage pour y renoncer. Oui, le cœur est ainsi fait, qu'il lui faut un pénible effort pour consentir à ne plus souffrir. Souffrir, est-ce donc si doux ? »

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de poitrine, et comme cette maladie avait déjà enlevé plusieurs des membres de sa famille, ses sœurs se hâtèrent de l'éloigner du bord de la mer et de chercher pour elle un air plus doux. — Dès les premiers symptômes du mal, les inquiétudes d'Irma avaient été extrêmes; mais que ne souffrit-elle pas de cet éloignement qui la privait de voir son amie, de loi donner ses soins, et souvent même de savoir de sef nouvelles, car Angélina était trop faible pour écrire et ses sœurs trouvaient rarement le temps de le faire ! Irma souhaitait ardemment aller à R... revoir encore une fois celle qu'elle aimait tant; mais elle n'avait pas su lui dissimuler les craintes si vives que sa santé lui inspirait, ni lui cacher l'excès de sa douleur; aussi Angélina ne témoigna pas le désir de la voir, et il lui fallut renoncer à cette triste et dernière consolation. Quelquefois elle se flattait que la jeunesse de son amie triompherait du mal; plus souvent elle se livrait à ses sombres et douloureux pressentiments, à cette attente d'un malheur certain dont rien ne peut encore nous consoler. Alors elle sentait le besoin de revenir près de Dieu puiser la force de supporter l'épreuve. Elle craignait d'avoir pu nuire à Angélina, et cherchait à réparer ses torts en adressant au ciel les prières les plus ferventes pour la santé et surtout pour l'âme de son amie.

Hélas ! elle ne devait pas guérir, cette jeune fille si

gracieuse, si gaie, si séduisante qu'on subissait même son indifférence et sa froideur sans cesser de l'aimer. Pendant six mois, ses sœurs la disputèrent à la mort, mais, quand tombèrent les dernières feuilles, Dieu la rappela à lui.

La douleur d'Irma fut extrême ; elle l'exhale dans le langage préféré d'Angélina, comme pour la charmer encore :

« Je te demande à la terre, à la mer, au jour, à la nuit, et aucune créature ne te possède, tu es à Dieu. Ah 1 pourquoi ton bonheur m'arrache-t-il tant de larmes? Je ne sais comment les fleurs s'entr'ouvrent et se colorent encore, je m'étonne d'entendre les oiseaux chanter. Il me semble que le monde devait finir avec toi, Angélina.

« Ah ! si tu savais à quel excès je t'aime ! Ta mort n'a pas détruit mon amour, elle l'a rendu désespéré, mais me l'a laissé tout entier.

« ...Ton souvenir peuple ma pensée, ton existence s'ajoute à la mienne. Comment, avec deux amours et et une double vie, me paraît-il quelquefois que mon âme est anéantie et que j'ai cessé d'exister? »

L'effet produit dans l'âme d'Irma par la perte de son amie fut aussi profond que durable et salutaire. D'un coup d'œil elle vit le néant des choses d'icibas, elle sentit s'effondrer sous ses pieds ce qui lui avait paru la base la plus solide du bonheur : l'amitié humaine. Elle se demanda avec effroi quel avait été

le but de cette tendresse si vive. Elle repassa dans sa mémoire ses conversations, les conseils donnés à son amie, et tous ces entretiens lui parurent bien vides, sinon dangereux. Sans doute, sous l'impression d'une amère douleur, elle s'exagérait ses torts, mais ses regrets et sa tristesse la rapprochaient de Dieu.

Elle écrivait à Mademoiselle Elvire Payan, sœur d'Angélina :

«... Je l'ai reçue cette lettre qui m'a tant lait pleurer. Ton âme est triste, une douleur amère la déchire; je voudrais pouvoir la calmer; mais, hélas ! moi-même, j'ai perdu mon amie, la seule confidente de mes pensées, de mes peines, de mes plaisirs. Elle est morte, et je vis encore! Il y avait si longtemps que je l'aimais! Je me connaissais à peine, lorsque je la trouvai jetée, ainsi que moi, sur cette triste terre. Je ne me rappelle pas le jour où je l'aimai pour la première fois, il commença avec ma vie. Ah! mon Angélina, te souvient-il, dans ta nouvelle demeure, des beaux jours de notre enfance, de nos joies innocentes, de nos jeunes années, pendant lesquelles nous étions si heureuses?

« Elle est morte entre tes bras! Combien tu as dû souffrir ! Je crois la voir pâle, expirante, poser la main sur son front pour faire le signe de la croix, et mourir avant d'avoir pu abaisser cette main sur son cœur. Elvire, tu connaissais mes désirs, mais Dieu, qui savait ma faiblesse, m'a tenue éloignée d'une scène

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si déchirante ; il n'a pas permis que j'aie reçu son dernier soupir I

« Dans l'instant oii son âme quittait pour toujours son corps, j'étais dans la chapelle de Lorette, je communiais pour elle, c'était la fin de notre neuvaine. Ohl j'avais grand besoin que Dieu, qui m'enlevait m^on amie, vînt fortifier mon cœur...

« Il est tard, la nuit s'avance; autour de moi tout dort, mais je veux m'entretenir avec toi. Pourquoi me coucherais-je ? Hélas ! pourrais-je dormir ? Chaque soir, je me suis donné une heure pour penser uniquement à mon Angélina. Cette heure est trop courte, et le sommeil ne peut venir sitôt. Mais elle, elle dort sn^re les bras de Dieu, elle ne se réveillera plus sur cettfe "«errft.

« H.er j'ai vu dans le jardin de J... un petit lierre qu'elle avait planté, j'ai détourné la tête, j'ai mis mes mains sur ma figure pour cacher mes larmes : son eœur, comme le lierre, cherchait un appui... Notre vallée est toujours aussi jolie, aussi couverte de fleurs. Nos rochers sont battus par les mêmes vagues, nos gazons arrosés par le même ruisseau, mais nos existences sont séparées, et le charme de la nature est détruit pour moi. Elle a emporté la moitié de ma vie. Quand donc me réunirai-je à moi-même, en me réunissant à Angélina?...

« Tu as eu la bonté de m'envoyer une bague faite avec ses beaux cheveux. Que je l'aime ! que de baisers

je lui donne, mais que de fois elle sera couverte de mes pleurs I Que je te remercie pour tes veilles, pour tes complaisances, pour tes fatigues au chevet de mon Angélina ! elles me donnent pour toi autant d'amour que si elles avaient été supportées pour moi-même. Mais je te conjure, au nom de cette amitié que tu m'as jurée, et qui prend naissance dans une tombe, de ménager tes tristes jours. Vis pour moi ; écoute, je suis bien lâche, j'espérais que ma douleur m'aurait fait mourir! Vis pour me parler d'Angélina, et quand les autres l'auront oubliée, nous en parlerons encore, oui, toujours!... »

A sa cousine qui avait été initiée aux confidences qu'elle faisait à Angélina, elle disait :

« Sois si bonne, si vertueuse, que je puisse oublier, en te voyant, que mes conseils et encore plus mes exemples ont pu entraîner Angélina dans des fautes que les souffrances de la maladie et les feux du purgatoire n'ont pas encore expiées. Oh ! je ne veux plus avoir de semblables reproches à me faire dans l'avenir. Je suis peut-être sévère pour moi-même; mais hélas ! mes faiblesses passées me font verser trop de larmes pour que jamais une parole s'échappe de mes lèvres qui puisse te porter à offenser Dieu. »

Un peu plus tard, elle écrit encore à celte cousine :

« Il me reste un ami que seul je veux aimer. Il ne meurt pas, il ne m'abandonnera pas ; si mon cœur ne peut supporter le poids de sa douleur, je la répandrai dans le sien. Il n'est point troublé de mon trouble,

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et du trouble qu'il fait naître il sait faire sortir la paix. En lui je mets désormais mon bonheur et toute mon espérance, mon avenir sera le ciel et mourir me deviendra un gain ! » Deux ans après la mort d'Angélina, elle écrivait encore : « Quel rêve émouvant j'ai eu cette nuit ! J'étais réunie à mon amie, j'entendais cetle voix si chère, je pressais cette main tant de fois pressée entre mes mains. Je voyais cette amie si gracieuse, plus jolie et plus tendre qu'autrefois, je la portais entre mes bras, je craignais presque de la faire mourir tant elle était frêle. « 0 bonheur 1 on me l'avait confiée, elle était toute à moi, elle me parlait et je pouvais l'entendre. Nous visitions les vallons, les grottes que tant de fois nous avions parcourues ensemble. « Regarde, lui disais-je, comme les fleurs sont riantes... quels parfums! Écoute les oiseaux, c'est le merle de l'aubépine, t'en souvient-il? » « Hélas ! toute ma félicité s'est évanouie au réveil et je ne la retrouverai que dans la demeure qu'habite mon Angélina. »

« L'adversité, a dit Fénelon(etilenestdemême de la douleur), est la forge oii se trempe le cœur de l'homme et d'où il sort plus propre à l'usage de la vie. » Ainsi en fut-il pour Irma. Dieu, par un de ces prodiges dont sa bonté garde le secret, communiqua de sa force divine à cette âme qui déposait entre ses bras le poids trop pesant de ses peines, et un hymne de reconnaissance et d'amour s'échappera désormais du cœur consolé de cette aimable enfant.

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