‹ Une femme apôtreChapitre 27 sur 69 · OCCUPATIONS DANS LA FAMILLE.— SOIN DE SES FRÈRES ET SŒURS · texte numérisé non relu

OCCUPATIONS DANS LA FAMILLE.— SOIN DE SES FRÈRES ET SŒURS

En prenant la résolution de se donner à Dieu, Irma n'avait pas à faire le sacrifice des plaisirs du monde, qui n'avaient pour elle nul attrait. La toilette, les fêtes, la danse, tout ce qui charme d'ordinaire les jeunes filles, était pour elle une tâche pénible à remplir. Elle s'en plaint dans ses lettres. Elle dit à sa sœur :

« Ma mère a voulu me faire une sorte de coiffure, si longue, si ennuyeuse, que j'ai pensé en pleurer ; plains-moi, car, dans quelques instants, il faudra recommencer ma toilette. Quel fléau d'aller en soirée, d'avance je suis fatiguée 1... Ce soir, il me faudra danser, me tenir droite, aller en mesure ; je serai confinée entre les quatre murs d'un salon, exposée à trouver la fève dans ma part de gâteau, être reine. Oh ! j'en mourrai ; et mourir d'ennui, quelle affreuse mort! »

Cette contrariété qu'elle éprouvait d'aller dans le monde paraissait quelquefois sur sa jolie figure; aussi un ami de son père, se hasardant à la faire danser, disait en riant : « Puisqu'on va la martyriser, autant, moi qu'un autre I »

Plus tard, quand toutes ses pensées se tournèrent vers Dieu, elle songea à sanctifier cet ennui, et tant qu'elle fut obligée par convenance de prendre part à des soirées, bien peu mondaines cependant, elle offrit à Dieu ses contre-danses, pour la conversion des pécheurs, la délivrance des âmes du purgatoire ou autres intentions de ce genre.

Si, dans sa jeunesse, Irma n'attachait aucun prix à sa figure et à tout ce qui pouvait relever ses avantages extérieurs, elle n'était pas pour cela exempte d'amour-propre ; seulement, elle lui avait laissé prendre une autre direction. Elle cherchait avec trop de soin à acquérir de la science et s'attachait avec trop de complaisance à faire briller son esprit. Son cœur était excellent, et avec réflexion elle n'eût jamais fait de peine à personne ; mais souvent elle se laissait entraîner à placer un mot spirituel et railleur. Il lui échappait des saiUies qu'elle regrettait vivement ensuite.

Elle écrivait à une de ses amies :

« Ces promesses faites à Dieu, je les oublie chaque jour. Je suis vive dans mes paroles, prompte à agacer. Je lance des traits perçants. HélasI ces traits ont blessé mon âme, même avant d'avoir atteint leur but. Qua c'est donc humiliant d'être esclave de sa langue, de se laisser emporter à la raillerie et de devenir ainsi malhonnête, même envers les personnes que j'aime ! Et pourtant je ne suis pas méchante, je ne voudrais

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pas les affliger. Priez pour moi, je veux me corriger et renoncer à cet esprit qui déplaît à Dieu. »

Ailleurs elle lui écrit:

« Il n'y a peut-être pas une personne plus indifférente que moi pour le luxe d'une maison, la toilette, la nourriture ; mais le diable n'y perd rien. Il me remplit l'esprit du désir de la science, je ne rêve que livres, dessin, étude. Je crains de perdre la pensée de mon salut dans tout ce tumulte, car les livres m'enflamment et m'enivrent comme du vin de Champagne. Sans la religion, la science deviendrait pour moi une passion. Il me semble parfois qu'elle est permise, mais c'est une erreur. Tout est vanité, hors aimer Dieu et le servir. »

Cette ardeur avec laquelle Irma s'était livrée à l'enthousiasme de ses rêveries, elle l'apporta au service de Dieu, après lui en avoir fait le sacrifice. Bile n'eut plus qu'une pensée, un but : se donner à lui sans réserve, et surtout se dévouer pour lui gagner des cœurs. Sans doute, pendant plusieurs années encore, elle chercha à connaître la manière dont elle pourrait procurer la gloire de Dieu et le lieu où elle devait travailler au salut des âmes; mais, dès le premier instant, elle connut le but qu'elle se proposait, et n'en a pas détourné les yeux.

Loin de négliger le bien qui se trouvait à faire autour d'elle pour se répandre toute à l'extérieur, elle redoubla de soins pour sa jeune sœur et pour ses

frères. Elle écrivait, en parlant de cette époque : « J'élevai ma petite Clémentine pour ses parents et pour Dieu. Je lui appris son catéchisme et aussi à m'aimer. Sur sa faible enfance j'avais fait reposer le bonheur de mon avenir. Pauvre bonheur de la terre, pourquoi t'appuies-tu sur un roseau? Souvent, lorsqu'elle reposait dans son berceau, nous parlions ensemble du ciel, et un jour, il m'en souvient, elle passa ses petits bras autour de mon cou, et elle me dit : « Puis- « qu'on est si bien dans le paradis, marraine, tue-moi! \i « Plus tard, je lui parlai du ciel, de la terre, de Jésus dans l'Eucharistie; son cœur s'enflamma de désirs, et Dieu, dans sa miséricorde, me donna la joie de la voir heureuse un an plus tôt qu'elle ne devait l'être. Comme j'étais heureuse de la conduire à la retraite préparatoire de la première communion, de lui parler de la bonté de Dieu, de préparer au Seigneur, dans le cœur de mon enfant, un autel pour son amour ! Je la conduisis aux pieds de mon père et de ma mère, afin qu'ils la bénissent. Puis, lorsqu'elle fut couchée et quenous fûmes seules, elle se jeta dans mes bras et pleura, et moi je pleurai aussi ! « Demain, « c'est demain, me disait-elle ! il n'y a plus qu'une nuit (( entre Dieu et mon cœur. » Oh ! la bonne nuit qu'elle dormit ! Dieu lui avait pardonné toutes ses fautes, et demain'^ c'était le jour de sa première communion.

« Toute notre famille se réunit en ce jour pour par

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tager notre bonheur. Notre bonne aïeule vint encore là, à la grande table du dîner de première communion. Il y a bien des années qu'à pareille époque, pour chacun de ses petits-enfants, elle quitte son Lorette et son vieux fauteuil pour partager ce joyeux repas. Comme elle se trouve heureuse au milieu de nous, et que nous sommes heureux près d'elle! »

Il faut bien l'avouer, Irma, qui s'occupait si bien de l'âme de sa petite sœur, néghgeaitunpeules soins matériels qu'exigeait celle-ci. Elle lui répétait souvent :

« Ma chère enfant, Dieu ne regarde que l'intérieur, et si tu es douce et obéissante, il t'aimera autant avec une robe d'indienne qu'avec une robe de soie. Voudrais-tu être mise richement, tandis que Jésus a porté un vieux manteau de pourpre? Allons! sois humble, courageuse au travail, ne te dispute pas avec tes frères, et surtout fais cela pour le bon Dieu, et moi aussi je te donnerai une récompense. »

Ces récompenses n'étaient pas toujours celles que Clémentine eût choisies : c'était d'accompagner sa soeur à la messe, de visiter des familles indigentes ou d'assister au catéchisme qu'Irma faisait le soir aux pauvres du voisinage; mais elle était flattée d'être considérée comme une grande personne ; puis, elle était toujours heureuse près de sa sœur, qui profitait de tout pour l'instruire. Chaque objet qui s'offrait à sa vue devenait un sujet d'étude.

La grande récompense accordée à la sagesse et au travail, c'était d'entendre les contes qu'Irma savait si bien composer. Celle-ci avait hérité de son père d'un merveilleux talent d'invention ; même les grandes personnes s'arrêtaient parfois à l'écouter, et ses frères auraient voulu que le récit durât toujours. Aussi, avant de le commencer, elle plaçait une épingle dans la bougie; elle la mettait un peu plus haut, un peu plus bas, selon le degré de sagesse qui avait mérité la récompense. L'un de ses frères disait : « O bougie, que tu brûlais rapidement, et que nous étions tristes de te voir te consumer si vite ! Égoïstes comme tous les enfants, nous ne songions jamais à la fatigue que pouvait éprouver notre sœur, »

En continuant à s'occuper de ses frères, c'était surtout leur âme qu'elle avait en vue. Par ses soins, ses complaisances, un oubli total d'elle-même, elle tâchait de gagner de plus en plus leur affection, afin de pouvoir tourner leurs cœurs vers Dieu. Elle étudiait avec les plus jeunes; elle lisait avec les aînés des passages de l'Écriture Sainte, dont elle savait leur faire admirer et aimer la beauté. Toujours gaie et i prévenante pour leurs moindres désirs, elle prenait I part à leurs conversations, à leurs promenades, etc'était ■ comme par hasard que de la circonstance la plus indifférente elle savait tirer une comparaison ou faire une remarque propre à élever leurs cœurs vers les choses éternelles.

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