‹ Une femme apôtreChapitre 33 sur 69 · DERNIERS JOURS AVANT LE DEPART. — DELAIS · texte numérisé non relu

DERNIERS JOURS AVANT LE DEPART. — DELAIS

Irma était vivement contrariée du délai apporté à son départ, tandis que sa famille se réjouissait de la conserver encore. Sa mère se flattait que ce serait peut-être le moyen dont Dieu se servirait pour la lui laisser en France; mais pendant qu'elle livrait son cœur à cet espoir, Monseigneur de la Hailandière s'adressait à la congrégation des sœurs de Ruillésur-Loir. C'était le moment de la retraite annuelle, les membres de la communauté venaient de ranimer, dans ces pieux exercices, leur zèle, leur amour pour Dieu, et leur désir de procurer sa gloire. Aussi, bien que le but de cette congrégation soit seulement l'éducation des jeunes filles et le soin des malades en France, elle accepta la mission nouvelle qui lui était offerte, et consentit à donner six sœurs pour aller rejoindre l'année suivante le prélat en Amérique.

Celui-ci, heureux de ce succès, retourna dans son diocèse après avoir informé Irma des nouvelles dispositions qu'il avait prises, et l'avoir engagée à se

rendre à Soulaines (1) pour commencer son noviciat près de la sœur Théodore. Celte bonne sœur avait été choisie pour supérieure des sœurs missionnaires. Elle avait demandé une seule chose à son nouvel évêque, l'assurance qu'un prêtre dirait chaque jour la messe à sa petite congrégation. Elle aurait ainsi la présence de Jésus, le bonheur de le recevoir souvent, et sentait que rien, avec lui, ne pourrait abattre son courage. Elle écrivit à Irma pour l'engager à venir à Soulaines, lui proposant de la conduire ensuite à Ruillé, où elle serait formée aux habitudes de la vie religieuse. D'un autre côté, la famille d'Irma désirait vivement la garder à Saint-Servan, et elle-même se sentait portée à condescendre à ce désir. Elle ne reculait pas devant son sacrifice, jamais elle n'a hésité, même un seul instant; mais, malgré les assurances données à sa famille qu'elle n'avait plus les mêmes appréhensions de la vie religieuse, elle ne se montrait pas pressée de s'y soumettre. Un de ses motifs pour attendre encore, c'était le désir de conserver le plus longtemps possible la précieuse permission qui lui avait été donnée de communier chaque jour. Elle pensait que dans la communauté on ne lui accorderait sans doute pas cette faveur à laquelle il lui coûtait de renoncer. Mais cette grâce lui avait été donnée, moins pour la rendre heureuse, que pour la rendre forte. M. Cardonnet n'approuva pas des déi) goulaines, près Auger?.

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lais qui pouvaient affaiblir sa résolution, et, dans une lettre un peu sévère qu'il lui adressa, il détruisait les prétextes de santé et de famille, d'études, etc. Il la terminait à peu près ainsi : « Quand Dieu appelle, la mort seule peut empêcher de marcher. Allez donc, et si elle vous surprend en route, elle ne sera que le moyen qui vous fera arriver plus vite à lui... »

Irma n'hésita plus, et son départ fut fixé au commencement de novembre. Son frère Charles accepta d'aller la conduire à Soulaines, pour la remettre aux mains de la sœur Théodore.

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DÉPART d'iRMA. — ARRIVÉE A SOULAINBS. — SES PREMIÈRES LETTRES

Les derniers jours qui précédèrent le départ d'Irma furent bien douloureux pour sa famille qui, tout en lui prodiguant des marques de tendresse, s'efforçait de lui dissimuler son profond chagrin afin de ne pas ajouter au sacrifice de cette fille, de cette sœur chérie. Pour elle, soutenue par la grâce, ell'e conserrait un courage, un calme qui pouvait paraître de l'indifTérence à ceux qui ne connaissaient pas la sensibilité de son cœur.

Le jour même de son départ, elle prenait à Lorette .a leçon de peinture et travaillait au portrait de son frère Charles d'une main aussi assurée que si elle eût dû, comme de coutume, rentrer le soir sous ce toit paternel qu'elle avait quitté pour toujours. Elle s'était séparée de son père sans oser lui faire ses adieux, la santé de M. le Fer faisant craindre pour lui les émotions trop vives. Elle allait quitter ses frères et

ses sœurs, qui lui étaient si chers, et qu'elle ne devait plus revoir ici-bas; dans quelques heures, elle recevrait la bénédiction de sa mère et lui dirait un éternel adieu, et rien en elle ne trahissait l'émotion de son âme. Dieu, qui proportionne sa grâce aux sacrifices qu'il demande de nous, lui donna le courage, et à sa famille la résignation; et ce fut sans verser de larmes qu'Irma s'éloigna de tous ceux qui l'aimaient tant. A cette époque, elle était âgée de vingt-trois ans.

Ce fut le 15 novembre 1839 qu'Irma quitta Saint-Servan. Accompagnée par son frère, elle prit la route de Soulaines, modeste bourgade où, depuis six ans, la sœur Théodore exerçait la charge de supérieure (1). Cette bonne sœur attendait avec une vive impatience sa future compagne d'exil. Charles la lui confia à Angers.

Elle la reçut comme une fille, comme une sœur chérie et, dès ce jour, il s'établit entre elles une affection que rien désormais ne devait ni briser, ni affaiblir. Certes elles n'avaient pas les mêmes aptitudes, mais elles avaient le même but, les mêmes désirs, les mêmes espérances, le même cœur.

A un tendre et vif amour pour Dieu, à un zèle ardent, la sœur Théodore joignait un caractère ferme et décidé, une grande capacité pour les affaires matérielles

(1) Dans la congrégation de la Providence de Ruillé, la supérieure générale porte seule le nom de mère.

et une imagination capable de comprendre et de diriger celle d'Irma. Elle chercha d'abord à gagner son cœur et à lui adoucir la douleur du sacrifice, en lui faisant entrevoir le bonheur de la vie religieuse.

Les premières lettres d'Irma datées de Soulaines ont été perdues, elle les écrivait à son père et à sa mère, les consolant et les égayant à la fois. Elle parlait aussi de sa douleur en quittant son frère, le dernier membre de sa famille qu'elle eût embrassé, de cet adieu qui renfermait et renouvelait les autres... Elle s'étendait peu néanmoins sur ses regrets, et détournait ses regards et, autant que possible, ceux de ses parents, du sacrifice qui s'accomplissait. Les lettres qui vont être mises sous les yeux du lecteur feront connaître l'emploi de son temps pendant les quelques semaines passées près de la sœur Théodore. Qu'on nous permette ici une courte digression.

Une charmante et pieuse jeune personne venait de quitter son pays et sa famille, et débarquait dans des contrées lointaines afin d'y embrasser Ja vie religieuse. La nouvelle supérieure l'attendait à son arrivée, pour faciliter sa route et ses débuts sur une terre étrangère. Après un certain temps passé ensemble, la vieille religieuse dit à la jeune postulante : « Ma chère enfant, voulez-vous me faire connaître quelque chose de votre intérieur, de vos inclinations? — Ma mère, répondit celle-ci sèchement, je n'aime pas à parler de mes qualités et encore moins de mes défauts.

qui sont nombreux, vous les verrez suffisamment. — Votre réponse ne me déplaît aucunement, ma fille ; je ne désire pas trouver mes religieuses toutes formées. Avouer des défauts, c'est se préparer à les combattre; je vois en vous l'étoffe pour faire une excellente novice, ajouta-t-elle en souriant... » La partie était gagnée, et les vues de la bonne supérieure se réalisèrent complètement...

Irma apportait également des qualités et des défauts. Parmi ceux-ci , nommons la complaisance qu'elle avait pour son esprit, et une tendresse si grande pour sa famille, qu'elle dégénérait quelquefois en louanges et en admiration excessives. Le premier défaut fut, dès le début, attaqué à la racine.

Pour le second, l'habile supérieure ne comprima pas la sève abondante du jeune arbre qui lui était confié, quelques émondes pratiquées sur le sauvageon firent produire à la greffe qu'elle y entait ce fruit merveilleux de l'amour de la famille, perfectionné et surnaturalisé par l'amour divin.

A SA SŒUR CÉCILE

« Soulaines le 18 novembre 1839.

« Je ne te parlerai pas de ta lettre, bien-aimée sœur; j'aurais les yeux à la Lia. Hier, j'ai quitté Charles..., et la ville d'Angers. Nous avons passé par les Pontsde-Cé, où les Vendéens périrent en si grand nombre et si misérablement. La Loire est admirable. Nous

avions une voiture, sœur Théodore et moi. Je crus verser vingt-cinq fois avant d'arriver à Soulaines, tant il y a de boue. Ces terrains-là sont inimaginables.

« Ce matin, j'ai entendu la messe dans une grange; . on est à bâtir une église qui sera jolie. Les enfants du village viennent ici à l'école ; nous sommes très bien ensemble. J'ai trouvé la sœur Théodore aussi bonne, aimable et gracieuse que je m'y attendais. Elle est grande, bien faite, marquée de petite vérole. Ses beaux yeux noirs ne lui constituent pas la beauté dont sa cousine l'avait douée. Peut-être suis-je venue trop tard pour la voir dans sa splendeur, le soleil est à son couchant. »

« 19 novembre.

« Je crois qu'hier soir j'ai mis sur ma table une bague aussi puissante que celle de la Belle (1), car ce matin je sais tout ce qui se passe chez nous. — Tu as fait le catéchisme à mes enfants ; aime-les bien, Cécile, ils sont tiens maintenant. Si tu pouvais leur apprendre à ain^er Dieu seulement un peu, comme tu serais contente à l'heure de la mort !... J'ai fait hier une visite au petit curé du bourg de Soulaines. Lundi, je lui en ferai une autre confessionnelle. Je suis si peu difficile sur mon choix à venir, que je trouve celui-ci un fort bon parti ; nous le prions même, sœur Théodore et moi, d'être notre chapelain à Vincennes. Il ne

(1) Allusion au conte de la Belle et la Bête.

serait pas difficile à faire passer, assurément, et pourra voyager dans une grande caisse, y compris les effets .delà mission. Petite taille à part, il est très bien. Nous avons aussi fait visite au maire. Il a dit à la sœur Théodore qu'elle avait là une jolie postulante ; ce n'était pas devant moi, mais elle ne m'épargne pas les compliments de ce côté. Elle avait fait mon portrait à ses religieuses. Elles soutenaient que c'était impossible que je n'eusse ni si ni mais, et que, sans doute, j'étais borgne ou bossue. Pour ce dernier ar. ticle, elles n'ont pas tout à fait tort. Cependant elles disent que si. Elles me voient en sœurs, me peignent, m'habillent, se mirent en moi et me trouvent charmante... Je t'écris des enfantillages, il faut bien te narrer mes succès du bourg de Soulaines. J'en sais le César pour la beauté I A Rome, mon rang aurait baissé... J'ai la permission d'écrire tout mon content d'ici huit jours; passé cela, il faudra que je montre mes lettres et que je demande permission de les écrire. Je commence mon éducation religieuse, je n'en étais pas encore au 6 a - ha des communautés. J'ai trouvé avec la soeur Théodore deux jeunes filles, bien douces, bien bonnes, mais elles m'annoncent que des jours de travail et surtout d'humiliations m'attendent à Ruillé. Il va bien m'en coûter pour apprendre que je ne suis rien. N'être rien, être moins que rien, puis- (jue je suis coupable... quels cris mon amour-propre va jeter! mais je sens que pour me renoncer moi-même,

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11 me faut faire de terribles efforts. Avec la grâce de Dieu, je les ferai. Je suis appelée à une grande perfection. Une verM ordinaire ne me suffirait pas dans ces lointains pays, et Dieu m'a conduite ici afin que j'apprenne à mourir avant d'aller faire vivre les autres.

A SA SŒUR EUGÉNIE

« Soulaines, 18 novembre 1839.

« Ce n'est qu'après avoir rangé ma chambre que j'ose venir t'écrire ; si tu savais dans quel état elle était, depuis hier soir que j'arrivai ! J'ai fait mon lit, qui a une couette (lit de plumes); il va bientôt perdre de son embonpoint.

« J'ai oublié à Saint-Malo mon Manuel avec toutes les images que les bonnes religieuses m'avaient offertes ; tu penses quel tour le bon Dieu m'a joué là ! Ah I ma pauvre Eugénie, ce n'est pas le plus désolant encore. Figure-toi que, hier soir, ma sœur Théodore me prit à part et, après deux ou trois mots sur ma figure, elle me dit : « Ma petite fille, je crois que « vous n'êtes pas vaine de ce côté, mais vous avez « trop de considération pour votre esprit... » Je devins rouge comme un coq. Hélas! du premier coup d'oeil, elle avait deviné ma maladie. Elle m'engagea à ne plus tant faire l'aimable. J'étais consternée; mais je suis résolue à tout. Je lui ai proposé de devenir une grosse bête; elle n'a pas voulu de cet arrangement. Enfin, aujourd'hui je n'ai pas fait une seule petite

pointe, dis bien cela à Cécile. Si tu savais comme la sœur Théodore est clairvoyante! elle m'a dit des choses étonnantes du côté de mes vanités. Mes bons parents, que vous me voyiez en aveugles, que vous m'avez gâtée ! J'ai promis d'être à Ruillé si simple, qu'on me croirait comme tout le monde, sinon plus bas. Et moi qui ai la veine de l'esprit ouverte ! moi dont il s'échappe des flots de saillies depuis huit jours ! Le diable s'en mêle : jamais il ne m'était venu de si jolies pensées, et c'est fini ! Cécile, ma petite Cécile, que ne puisje te les mettre à part pour la Villegurie {\)\ là elles ne seraient pas de contrebande. Sœur Théodore m'a dit que mon style était trop poétique lorsque je lui écrivais. Que sera-ce donc quand la mère Marie (2) verra mes lettres! on va m'écorcher toute vivante. Je m'entends crier d'ici. Tu t'étonnes sans doute qu'aujourd'hui je te narre de telles pauvretés. Ah! vois-tu, c'est que partout je pourrai te dire : Je t'aime, je prie pour toi, je pense à toi, et voilà la dernière fois que je puis t'ouvrir mon cœur sur le chapitre de l'esprit, car il ne faudra pas que je parle d'une chose que je ne serai pas censée connaître ! La sœur Théodore m'a dit que j'allais beaucoup étudier à Ruillé; cela ne me console pas de la perte de mon esprit, car je l'aimais, je crois, encore plus que la science. Ah! mon Eugénie, du moins on me laissera mon cœur, ce

(1) Nom de l'habitation de son père.

' (2) Supérieure générale des sœurs de la Providence.

cœur qui t'aime tant. J'ai commencé déjà tous mes mensonges (1), c'est plus fort que moi; il faut que je parle de toi, que je persuade aux autres que tu es un trésor, une mine de perfections.

« Eh bien, je suis heureuse, je ne saurai plus qu'aimer. Je deviendrai bien humble, bien simple ; tu en seras meilleure, puisque nous sommes de moitié dans tout ce que je fais. Allons, il va me falloir du courage. Je croyais qu'ente quittant j'avais tout sacrifié, eh bien, non ! 0 vie humaine, si fertile en sacrifices, quand finiras-tu pour moi ? 0 ma belle Eternité, viens, afin que j'aime Dieu sans partage, afin que je ne quitte plus mon Eugénie.

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