A SA COUSINE CÉCILB DE LA SALLE
« Soulaines, 22 novembre 1839. Fête de sainte Cécile.
« J'ai prié beaucoup pour toi ce matin, ma chère Cécile, et sœur Théodore a uni ses prières aux miennes. Elle m'a demandé si tu n'avais pas la vocation religieuse. J'ai répondu que je ne le croyais pas. Oh ! la grande grâce que Dieu fait à qui il la donne I Je ne suis encore qu'à Soulaines, et déjà je m'élance vers le jour où je promettrai à Dieu d'être irrévocablement à lui. Hier soir je voulais m'habiller en religieuse. Nous demandâmes la permission à la sœur
(1) Les louanges qu'elle donnait à ses parents. Chacun de ses frères et sœurs éprouvait du plus au moins ce besoin, aussi i'appelait-on la maladit de famille.
Théodore. Elle me regarda en disant: «Quoi! vous « voulez vous faire un jeu d'un vêtement qui doit être le « prix de vos efforts, le but de vos désirs ! « Il me passa un frisson par tout le corps, et je sentis que, pour obtenir ce simple costume, j'aurais le courage de tout souffrir désormais. Voilà, ma bien-aimée Cécile, ce que Dieu a fait pour ton amie. Ta sais que, certes, je puis dire Dieu, car ma nature n'avait aucune tendance vers la vie religieuse, si sévère à l'imagination et aux sens.
a Crois-tu que j'ai envie d'être à Ruillé pour être humiliée ! Non, ce n'est pas assez pour moi de vous avoir tous quittés. J'avais tant souffert avant cette heure, que mon sacrifice a été à peine douloureux, et j'ai pu dire à Dieu : « Je ne croyais pas qu'il fût si doux « de mourir. » Maintenant, si je ne suis pas broyée, je reculerai, puisque, pour le cœur, je suis plus heureuse ici qu'à Saint-Servan. Il faut que j'avance : Dieu veut ma volonté, mon esprit si vif et si indépendant; il veut que j'oublie que j'ai vécu, que j'ai pu être aimée. Depuis quatre mois je vous avais quittés, maintenant il faut que je m'abandonne moi-même. Prie pour moi, ma bien-aimée Cécile ; ce dernier sacrifice est absolument nécessaire, ou il n'y aura pas d'Amérique pour ton Irma. Déjà deux jeunes personnes que Monseigneur de la Hailandière devait emmener à Vincennes ont été refasées à Ruillé. Ainsi, il faut que je me conduise bien, car cet ordre est très sévère.
« J'étudie l'anglais avec la sœur Théodore; je travaille, je dessine. A Soulaines, j'ai enfin trouvé le temps (1) sur la route de l'éternité! »
A SA TANTB DE LA SALLE
« Soulaines, 22 novembre 1839. Fête de sainte Cécile.
« C'est aujourd'hui votre fête, votre fête que j'aimais tant à vous souhaiter. Ce malin, à la messe, j'ai tellement pensé à vous tous, que je ne pensais plus à peine au bon Dieu ! J'ai fait ma communion pour les Cécile, et puis j'ai divisé ma journée en trois parts: j'ai offert ma matinée pour vous, l'après-midi pour votre fille et la soirée pour votre filleule (2). Vos bénéfices sont : de la boue, froid aux pieds, de la fumée et le rangement de ma chambre que j'ai balayée, comme il faut à votre intention; puis j'ai étudié l'anglais pendant une heure avec la sœur Théodore. Là, vous n'avez rien gagné, sinon quelques violences pour ne point faire de l'esprit, car je suis à la réforme sur cet article.
G'n'est pas ma faute si j'suis aimable, C'est la nature qu'est coupable.
Ah, si je lui disais cela, quel bel: Orgueilleuse elle me lancerait! Heureusement qu'elle ne verra pas ma lettre. Mon plus grand sacrifice, ici, est d'ouvrir la
(1) « Gardez les minutes, les heures se garderont toutes seules. • (Madame Swetchine. )
(2) Sa sœur Cécile.
Douche et puis de la refermer pour rembarrer une pauvre petite jolie pensée qui, partout ailleurs, serait de bonne compagnie. C'est extraordinaire jusqu'à quel point vous m'aviez tous gâtée ! Personne ne m'avait avertie de mon insupportable laisser-aller. Pour le reste, on me laisse ma manière de penser et d'aimer Dieu très libre. La sœur Théodore a une vertu large, quoique austère; elle est aimable sans le savoir, gaie sans être fatigante. On l'aime malgré soi; elle doit être du nombre de ces personnes qu'on se repent d'avoir connues lorsqu'il faut les quitter, et qu'on est fâché d'aimer, même en restant avec elles. Déjà, elle ne me caresse presque plus, et je suis jalouse de son chat Laidronne à qui elle dit d'aussi johes choses que Charles à sa Fannie (1). Nous parlons constamment de Vincennes à nos récréations. Ses deux religieuses voudraient partir avec elle; elles sont bien bonnes, mais, auprès de la sœur Théodore, elles ne me sont rien. L'une d'elles a un cœur digne du mien cependant. Quand nous sommes seules, nous causons de nos familles, et elle m'avoue que le temps, loin d'effacer ses souvenirs, les rend chaque jour plus vifs. C'est effrayant! Je n'ose plus trop m'étendre sur vous tous devant ma clairvoyante supérieure, car, l'autre jour, lorsque je lui racontai que ma grand'mère vanlait beaucoup ses enfants, elle me dit : « Alors, dans votre « famille, l'admiration est un fleuve descendant et re?
(1) Nom de la chatte de son frère
« montant sans cesse. » Je vis bien que le courant rewonfé était pour moi... Que je vous trouve tous beaux! que ma famille est aimable! q\ïelle est bonne! Voilà ce que je pense et bien plus encore... Jugez si c'est disable, maintenant que je dois tomber à plat ventre dans la boue de l'humilité. Ah ! Seigneur, mettez un frein à ma langue et une garde de circonspection à l'admiration de mon cœur ! »
A SA SŒUR PÉPA
« Soulaines, 29 novembre 1839.
« Devine où je vais, ma chère Pépa, je te le donne en cinquante, en cent. Jettes-tu ta langue aux...? Eh bien, je vais à Tours, et c'est encore ma bonne sœur Théodore qui me procure ce plaisir. Pauvre sœur, qu'elle écorche mon esprit tant qu'elle voudra , puisqu'elle satisfait si bien mon cœur! Je lui ai parlé à dîner d'Elvire Payan, et nous n'étions pas sorties de table, qu'il était décidé que nous partirions demain vendredi, au lieu de lundi, que nous prendrions le bateau à vapeur pour remonter la Loire. Nous passerons le dimanche à Tours, et vogue pour Ruillé le lundi.
« Comme elle est bonne, ma sœur Théodore ! Je lui parle de vous tous, mes bons amis, je lui ai lu vos lettres, et elle a eu presque du chagrin que je l'aie faite si sévère à vos yeux. Je plaisantais en partie, quoiqu'il y eût du vrai au fond. Il est certain que j'étais
imprégnée de saillies ; je ne recevais pas le plus petit choc qu'il n'en sortît une étincelle. C'est bien passé maintenant; aussi je vous prie qu'il ne soit plus question du pauvre enterré. Mortuus est et sepultus est, non resurrexit. J'ai pris de bonnes résolutions, et je crains plutôt un état d'engourdissement que trop d'activité. Cependant vos lettres m'ontdonné bien des battements de cœur, et toute la nuit j'ai été à Saint-Servan. Je rêvais que la sœur Théodore, avant de me mener à iluillé, me conduisait parmi vous. Déjà je sentais s'affaiblir mon courage, quand elle m'a prise par la main et m'a emmenée à l'écart. «Détournez vos regards, « m'a-t-elle dit, des larmesde vos parents ; ne voyez plus « leurs bras ouverts pour vous embrasser; mais, mon K enfant, représentez-vous l'instant de votre mort. Voyez K autour de votre lit des religieuses priant pour vous. « N'entendez-vous pas une voix du ciel qui vous dit : « Encore uninstant, ô ma fille, et le ciel est à toi. Viens, « mon enfant bien-aimée, viens, je suis ton Dieu. Vois «ta couronne! C'est moi qui suis ta récompense.» Déjà mon cœur s'échappait de mon sein, je m'élançais vers cet océan de bonheur, quand, tout à coup, la sœur Olympiade a ouvert ma porte et m'a réveillée, en me disant: «Vive Jésus dans nos cœurs 1 » J'ai répondu: « Amen » en soupirant. Je n'étais plus parmi vous, et peut-être suis-je encore loin du ciel. A la messe, j'ai ])leuré, pleuré; je suis restée toute la journée sous /influence de ce songe, que, sans cela, je ne t'eusses
pas écrit. Mes larmes ont soulagé mon cœur; je suis heureuse, bien heureuse, peu importe de quoi se compose le bonheur, qu'il soit fait d'honneurs, de plaisirs ou de larmes 1 »