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RUILLE-SUR-LOIR. — LE NOVICIAT

La sœur Théodore eût été heureuse de conserver près d'elle sa nouvelle postulante, à laquelle elle s'intéressait chaque jour davantage. Néanmoins, elle n'hésita pas à s'en séparer. A Ruillé, le noviciat, nombreux et fervent, offrait à Irma, pour se former à la vie religieuse, des moyens qu'elle ne pouvait rencontrer à Soulaines.

Elle voulut la conduire elle-même à la maison mère ; mais avant de la séparer à jamais du monde, elle désira lui procurer la consolation de revoir à Tours (ville peu éloignée de Ruillé) les sœurs d'Angélina, qui y demeuraient alors. Après ces quelques heures accordées à l'amitié, la sœur Théodore remit la nouvelle postulante entre les mains de la mère Marie, supérieure générale, et de la sœur Eudoxie, maîtresse des novices, et retourna attendre à Soulaines le moment du départ de Monseigneur de la Hailandière. A cette époque, Irma devait revenir près d'elle, et toutes

deux, avec leurs compagnes, s'embarqueraient pour les États-Unis.

Dans les lettres suivantes, Irma rend compte de son passage à Tours et de son arrivée à Raillé. Elle appréhendait vivement son entrée au noviciat.

A SA S(BUR ELVIRB

« Ruillé, 7 décembre 183».

« A ton tour, ma chère petite sœur. Aujourd'hui ce n'est plus un voyage parmi les vaches et les moutons que je vais te raconter, c'est un grand voyage parmi de hauts et saints personnages, parmi de grands et beaux édifices, enfin mon voyage à Tours. Il fut décidé subito; dans une heure tout fut conclu.

« Nous nous sommes embarquées dans le bateau à vapeur à Angers. La traversée est charmante ; j'ai dessiné sur le pont; mais malgré la magnificence des points de vue, j'avais bien envie d'être à cinq heures pour embrasser Elvire (1). Je n'avais pas eu le temps d'écrire, et j'appréhendais un peu ses petites tantes (2). Tout s'est passé parfaitement, excepté une attaque de nerfs épouvantable qu'Eivire a eue en me revoyant. Le petit curé (3) a des yeux inimitables, introuvables, il ressemble à ce que sera

(1) Elvire Payan, la sœur d'Augélina.

(8) Les tantes d'Elvire Payan, chez lesquelles elle demeurait. (3) Oncle d'Elvire; curé de la c&thédrala ; il était bossu et t»nait d'avoir une attaque de paralysie.

Henri Foole (1) quand ce dernier aura cinquante ans. Je l'ai trouvé admirable comme ruine; mais on pleurerait plus volontiers sur les débris de son intelligence que sur Sparte et Carthage, c'est à faire mal. Je crains bien qu'avant peu il n'ait sa retraite. On m'a menée aux Ursulines voir Madame de Lignac, qui est une religieuse, Reine ; jamais je n'ai trouvé tant de majestueuse sainteté. M. Dufêtre ne m*a pas tant plu que cette femme ; il m'a l'air bien remuant ; il part au printemps pour prêcher les prêtres des Etats-Unis.

«La cathédrale deTours est au-dessus de toute idée ; les vitraux, les tours surtout m'enracinaient à la place d'où je les regardais. Je n'en ai rien dessiné, j'avais trop peu de temps. On y officie mieux qu'à Paris, prétend-on ; je ne puis pas être juge. Ce qui est certain, c'est qu'il y a un ensemble de pompes religieuses dont Rennes ne m'avait pas donné la pensée.

« Le lundi, nous avons déjeuné chez la bonne Madame de la Valette. On a trouvé ma chère sœur Théodore parfaitement bien, ce qui m'a causé beaucoup de joie. Vous pensez bien qu'Elvire Payan voulait, à toute force, être religieuse. Le soir de mon arrivée, elle reçut une lettre de ma tante Marie ; elle pleurait en la lisant, et c'était moi qui la consolais de mon absence ; nous avons fini par rire aux éclats. Vous con-

(1) Henri Foo^e, le fils de son anabaptiste.

naissez Elvire, elle est plus elle-même que jamais. Sa sœur Marie n'a pas changé non plus, elle est telle que vous l'avez vue à Saint-Servan.

« ...Quand je vous écris, je suis comme de'tant les tours de Saint-Gatien, je ne sais plus vous quitter. J'ai tant de choses à dire, je voudrais si bien te recommander d'être bonne, pour plaire à Dieu, d'être douce avec Cécile, complaisante avec tout le monde ! Je te recommande surtout ma Clémentine, c'est ma petite fille, aide-lui à sauver son âme.»

A SA MÈRE

« Ruillé, 9 décemtre 1839.

« Me voilà donc enfin à Ruillé, ma pauvre mère, à ce Ruillé dont j'avais grand peur de loin et qui de près me plaît tant! Oui, il me plaît, parce que là j'espère apprendre à aimer Dieu, à m'estimer moi-même à ma juste valeur. Là, encore, j'apprendrai l'absence, cette science si difficile, quand surtout c'est loin de vous qu'il faut la pratiquer pour la première fois. J'arrivai lundi soir à Ruillé ; toutes les portes étaient fermées. Ce ne fut pas sans un battement de cœur que j'entendis le bruit des verrous, et puis ce vaste bâtiment, qui apparaissait ainsi devant moi dans le silence de la nuit, remplissait mon cœur d'émotions.

« Cependant celles que j'éprouvai à l'église furent bien plus vives encore. La sœur Théodore m'y con-.

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duisit; minuit sonnait, je venais de passer ma dernière journée du monde ! Oh ! je ne le regrettais pas ! Je tombai à genoux en pleurant, et, devant l'autel de Dieu, je m'offris tout entière et vous avec moi, mes bien-aimés parents. C'est dans cette chapelle, pensaisje, que, dans quelques mois, on me revêtira de l'habit religieux; c'est ici que je trouverai le bonheur, puisqu'ici est mon Dieu. Puis, je pensais à vous, à l'Amérique, au ciel et à la terre. Mon cœur battait si fort, qu'il me semblait que sœur Théodore allait l'entendre ; pauvre sœur, elle aussi sans doute était émue. Elle présentait à Dieu la compagne de son exil, l'enfant de son espérance. Et puis, elle était à Ruillé, et Ruillé, c'est la Jérusalem des sœurs de la Providence, sans cesse leur pensée est tournée vers elle; peutêtre serai-je de même un jour. Lorsque je me vis seule, dans ma petite cellule, il me prit encore une autre émotion ; mais j'appelai bien vite le bon Dieu à mon aide, et je m'endormis tranquillement dans ses bras.

«Le lendemain je me levai à neuf heures. La sœur Théodore vint me chercher pour me présenter à la supérieure générale, à cette bonne mère Marie dont j'avais eu tant de frayeur. Elle est telle que M. Cœdro me l'avait dépeinte; elle a Pair sévère et spirituel; mais, après quelques instants d'embarras, on se sent tout de suite à l'aise. Je restai avec elle jusqu'à midi. Je l'ai trouvée parfaitement bien. J'ai vu aussi te

sœur Saint-Charles, dont on ne peut éviter les attraits, m'ont dit les religieuses de Soulaines; aussi de peur de l'aimer trop je ne lui parlerai pas, et, à moins que l'épidémie ne soit dans l'air, je serai sûre d'y échapper. Pour ma bonne sœur Eudoxie (1), je vais lui donner du premier coup mon cœur et mon âme ! Mon bien-aimé père est de moitié dans cette lettre, vous connaissez bien tous deux l'affection si sincère et si dévouée de votre fille Irma, depuis hier sœur François-Xavier. »

A SA SŒUR CLKMBNTINE

« Ruillé, 12 décembre 1839.

« Ma chère petite Clémentine,

« C'est là, dans une grande classe, avec un petit encrier introduit dans la table, que je viens t'écrire. Les élèves sont nombreuses, et vois-tu ta marraine, ta maîtresse, rangée dans le bataillon des écolières! Oh! je n'ai pas peur dans cette guerre-là. Depuis neul heures da matin jusqu'à midi, et de deux à quatre heures, on travaille à son instruction. De cinq à six, (m reçoit une leçon de médecine ou de géographie. Je ne suis pas la plus malheureuse de ce genre de vie. Il a des charmes infinis pour mes goiits.

« Je vais, si j'en obtiens la permission, travailler nu latin, car ces Anglaises d'Amérique ont le désir d'ef-

(1) La maîtresse des novicei.

fleurer toutes les sciences et j'ai vu sur l'almanach américain que le latio. était enseigné dans les pensions de jeunes personnes. On va me montrer aux récréations toutes sortes de jolis ouvrages industriels, tels que pelotes, tapisserie, broderie etc., etc. Voyezvous, Mademoiselle Eugénie, que j'avais raison de vouloir faire des fleurs, puisque maintenant il faut que j'apprenne,? J'ai oublié mon excellent pot de gomme et j'y ai grand regret. Je croyais avoir laissé toutes mes distractions à Saint-Servan, car à Soulaines je n'en avais plus; mais hier je montai sept fois dans un malheureux grenier, au lieu d'aller à la mansarde où sont mes vêtements; j'en aurais bien pleuré de dépit, car j'étais dans les opprimées (1), comme disait Madame Foote, et je n'en pouvais plus à monter tant de fois.

« Quand tu verras M. le Pailleur (2), recommande lui de prier Dieu pour moi. Si tu oublies, tu seras obligée de me dire toi-même des prières plus longues, ou tu me ferais tort... Adieu, filleule chérie. »

A SA SŒUR PÉPA

« Ruillé, 1839.

« Ta lettre, ma chère Pépa, m'a fait grand bien. Tu es calme, il faut que nous en remerciions Dieu en-

(1) Oppressées.

(2) Fondateur de la congrégation des Petites - Sœurs des pauvres ; il était alors vicaire à Sain^-Servan et confesseur de Clémentine.

semble. Je communi-erai pour toi les premiers dimanches du mois, toute l'année, et puis, ce dimanche-là, le soir, je prierai Jésus, notre divin médiateur, d'intercéder pour toi toute la nuit. Vois-tu, j'ai des ressources. Quand je quitte la chapelle pour aller me coucher, je dis à Jésus : Je m'en vais dormir, mais vous, mon bon père, vous ne dormez jamais, intercédez pour ma sœur Pépa ou pour un autre. Tu comprends si vous y gagnez.

« Tu me demandes ce qu'on te trouverait de trop à Ruillé? Après mûr examen, je crois qu'on te couperait un petit bout de la langue. Je n'ai vu que cela; oh ! je me trompe, un grand morceau de scrupules. Il faudrait voir comme notre mère te ferait marcher! Il n'y a pas moyen ici d'en garder la peau d'un; mais, de ce côté, j'étais tout écorchée avant de venir.

« Quand je me vois dans une communauté récitant l'office, je me dis : Est-ce bien moi? Je ne sais trop ce qui doit m'étonner davantage, ou de la bonté de Dieu qui m'a appelée, ou de la patience avec laquelle on me supporte, ou de me voir, avec des goûts si opposés, dans une maison religieuse. Non pas que mes goûts soient contraires à ce que je vois, à ce que je fais, mais à ce que je croyais faire et voir avant d'entrer ici.

« Ta douce vision m'a bien attendrie ; la nuit, souvent dans mes songes je vous revois tous. Il faut se dire, ma bonne Pépa, que ce moment de bon-

heur est le présage de notre heureux avenir dans les bras de Dieu; nous nous retrouTerons et nous ne nous quitterons plus.

Ta sœur chérie, « Irma. »

« P. S. Je vous gâte cette fois, petite sœur, vous passez par-dessus de vieilles dettes, mais qu'importe? »

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