A SON FRÈRE EUGÈNE
«Ruillé, 1S39.
« Que la lettre m'a fait de bien, mon cher Eugène ! je vis avec la pensée consolante que mon enfant chéri sera vertueux et chrétien; je souffre, mais j'espère. Je souffre, parce qu'il faut m'arracher à tout ce que j'aime ; j'espère, parce que Dieu aura soin de vous et vous protégera. Je lui ai donné ma joie en ce monde en me séparant de mes enfants, il me les rendra au ciel, et là je ne les quitterai plus. Je t'attendrai, si je meurs la première, et je demanderai à Dieu que ce soit moi qui pose sur ton front la belle couronne de l'éternité ; celle-là ne se flétrit pas comme les lauriers qu'on vous met sur la tête le jour de ia distribution des prix. Tu m'apporteras tes travaux, le cahier de ta vie, cahier sans taches et sans ratures; tu l'auras fait pour Dieu et pour moi, et tu pourras dire encore : «Regarde, Irma, «es-tu contente de ton fils? » Que de choses nous aurons à nous raconter lorsque nous nous reverrons I Tu auras
grandi, tu auras connu les hommes. Ils sont presque tous méchants, mais ils sont nos frères, il faut les aimer et prier pour eux. Je crains pour toi l'influence des amis légers et irréligieux. Tu es faible par le cœur ; il me souvient que je te montrais quelquefois les grandes herbes, lorsque le vent les agitait en mille sens contraires, au temps de la coupe des foins; et, comme cette herbe, mon cher enfant, tu plies, tu cèdes ; heureux encore si, comme elle, tu ne romps point. Rappelle-toi, au fort des combats, cette douce paix de ton âme la veille et le jour de ta première communion. Oh ! que je voudrais que tous les maux qui doivent t'atteindre vinssent s'abattre sur moi 1 mais non, je ne le voudrais pas, car un jour tu seras si heureux d'avoir souffert pour Jésus-Christ.
« A Rennes, j'ai vu des bœufs qu'on attachait deux à deux sous le même joug pour tirer la charrue. Eh bien, nous aussi, mettons ensemble nos têtes sous le bois sacré de la croix, nous aurons plus de force et de plaisir pour traîner la lourde charrette de la vie humaine dans le labeur de chaque jour.
« J'ai bien pleuré en recevant ta lettre, et je pleure encore en t'écrivant celle-ci; viendra un jour où nos larmes se changeront en perles pour embellir notre couronne. Et puis, si nous versons des pleurs, Jésus a répandu son sang. Aimons-le donc bien, ce Jésus qui a souffert pour nous. Aimons-le surtout dans le sacrement de l'Eucharistie; que ce sacrement soit notre
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force, notre refuge, notre tout, comme il est le gage de notre bonheur éternel.
« La pauvre Clémentine est bien triste de mon départ ; je vous la confie à tous deux. Eugène, Paul, Clémentine, mes chers enfants, aimez-vous bien tous trois, et quelquefois pensez à votre pauvre Irma, qui vous a élevés avec tant de tendresse et qui, dans son exil, chaque jour prie pour vous. »