‹ Une femme apôtreChapitre 37 sur 69 · A SON FRÈRE CHARLES · texte numérisé non relu

A SON FRÈRE CHARLES

« Ruillé-sur-Loir, décembre 1839.

« Je n'oublie pas les bontés que tu as eues pour moi, mais je ne veux pas m'étendre sur ma douleur en te quittant. Ici, la supérieure tâche de me réformer, afin, dit-elle, de faire plaisir à ce bon Monsieur Charles qui a si bonne envie de voir sa sœur tout comme une autre. Elle succède dignement à la sœur Théodore pour édifier mon éducation. Pour le corps, je suis cependant dans les exceptions : je me lève plus tard que mes compagnes; à huit heures, je vais à la cuisine prendre d'excellent café; le soir, je trouve dans mon lit une bonne bouteille d'eau chaude. Tu vois que partout le Seigneur me donne des personnes charitables pour avoir soin de moi.

« Dis à ma mère de ne pas se tourmenter pour ma coiffure, ici on s'entre-peigne, et hier j'eus beaucoup de pratiques; mais, en sortant de mes mains, elles

avaient si pauvre mine, que la sœur Eudoxie me récuse à l'avenir pour cet emploi... »

Elle parle ensuite à son frère de sa bourse perdue, et retrouvée à la chapelle sans qu'elle put savoir qui l'y avait portée, et elle ajoute :

« Pour cette fois, j'ai pu dire : « Où est mon trésor, « là est mon cœur : à Jésus dans l'Eucharistie. » Oh Dieu ! que je voudrais pouvoir tous vous donner aussi facilement que la fortune 1 Ma famille, or trop précieux, or trop chéri peut-être, je vous offre mille fois, je vous reprends toujours.

« Il y a ici des jeunes personnes que je plains bien; à l'une d'elles sa mère écrit : « Eh bien, ma fille, sois « heureuse à Ruillé, puisque tu n'as pas pu l'être avec «nous...» Ah! ne m'écrivezjamais de pareilles choses, j'étais heureuse avec vous tous, mais Dieu me réservait des joies encore plus pures et plus saintes que les douces joies de la famille. Bénissons-le ensemble.

« Yoilà neuf heures qui sonnent ; à cette heure, ainsi qu'à midi, à trois et à six heures, on fait une prière au Cœur de Jésus. C'est là que je pense tout spécialement à toi, à Henri, à tous mes frères bien-aimés.

u Dis à petit Louis qu'il y a ici de très beaux chats; je saurai leurs noms pour les lui apprendre. Ils sont comme à Soulaines, un peu familiers. La mère Théodore aime beaucoup les chiens, les chats et les marins ! ))

Plusieurs des lettres suivantes feront voir que la

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mère Marie s'occupa promptementde réformer Timaginalion d'Irma. Dans ce dessein, elle ne lui permettait de lire ni d'écrire rien de ce qui pouvait l'exalter, et, pour la détacher de l'estime qu'elle aurait pu avoir pour ses œuvres, elle jeta au feu tous les papiers que la nouvelle postulante lui avait remis. Cependant, ne voulant pas la priver tout à fait de ce qui était devenu un besoin pour son existence, elle lui laissait une entière liberté de satisfaire les désirs de sa famille, qui réclamait toujours des lettres longues et fréquentes. Sa santé ne lui permettant pas de remplir un emploi au noviciat, elle pouvait donner plus de temps à sa correspondance ; aussi toutes les lettres suivantes sont datées de Ruillé. Dans la suite, elle n'eut plus autant de loisirs à consacrer à ses affections de famille (1).

A SA SŒUR CLÉMENTINE

« Ruillé, 9 décembre 1839.

« Ma bonne petite filleule, je t'assure que ta grande lettre avec tous ses détails m'a bien intéressée ; écrismoi toujours de même ; raconte-moi bien tout ce qui se passe dans ton âme ; elle était bien malade avant Noël, j'espère que le bon Dieu l'aura guérie, lui si

(1) Nous ferons remarquer à nos lecteurs que, pour ne pas allonger cette correspondance, nous supprimons ce qui a trait personnellement aux frères et sœurs d'Irma ; nous passons égatement toutes les paroles affectueuses qui commeacenl et Unissent ses lettres.

puissant! Et en voyant Jésus devenir si petit, si humble pour ton amour, tu n'auras plus honte d'avouer que ton chapeau est de velours de coton. Oh ! ma chère enfant, regarde la parure du Sauveur : sa couronne à lui était d'épines; son manteau royal, un vieux manteau rouge, et son sceptre, un roseau qui se brise. N'est-ce pas que tu veux maintenant lui ressembler? Que te fait le monde ? Jésus-Christ l'a maudit ; voudrais-tu plaire à ce maudit de Dieu? Il est vrai qu'à ton âge j'étais comme toi. J'ai eu une colère pour ne pas mettre ma vieille robe de drap, et à treize ans encore j'ai pleuré tout un soir pour obtenir de porter ma robe blanche à une distribution de prix où maman voulait que j'eusse paru en deuil.

« C'est moi qui ai la surintendance des jeux publics. Ma sœur Eudoxie m'a donné celte charge, c'est mon seul emploi. Je fais jouer les postulantes tous les dimanches, tantôt à placer ou à finir le mot, aux homonymes, à guersillette, au grand devin. Enfin, di manche dernier, je les fis jouer à biribi. Elles avaien presque la fièvre de peur de n'avoir pas de chaise?.' Elles ne savent pas du tout s'amuser sans moi, ce qui me contrarie un peu. J'offre cela à Notre-Seisneur. Je m'humilie de n'être trouvée bonne qu'à divertir les postulantes, qui, pendant la semaine, me rendent au centuple leur récréation du dimanche.

La parfaite Adèle dont je parlais à mes sœurs n'est pas ici, elle est à Soulaines. C'est un caractère très pré-

venant. Jamais on n'avait besoin de lui dire : «Adèle al- « lez ici, allez là, me chercher telle chose. » Si on disait seulement: «J'ai froid, » vite elle apportait une chaufferette. A peine entendait-elle frapper, qu'elle était rendue à la porte pour l'ouvrir. Elle est très instruite pour son âge, et un soir que je fis le catéchisme aux petites filles, je fus étonnée de sa pénétration et des profondes réflexions qu'elle faisait sur les réponses du catéchisme. J'étais jalouse que cette petite fille ne fût pas ma Clémentine, ou plutôt que ma chère filleule ne ressemblât pas à Adèle; car Adèle est aussi pieuse que gentille et aimable. Elle ne regarde pas si sa robe d'hiver et son chapeau de peluche sont plus beaux que ceux de ses compagnes. J'ai prié le bon Dieu de te rendre semblable à Adèle, excepté en un seul point : la pauvre enfant est épileptique.

« Depuis, j'ai vu à Ruillé d'autres petites filles, j'ai remarqué leurs cahiers d'écriture; il n'y en a pas une seule à écrire aussi mal que toi; là encore j'ai été un peu jalouse. Allons, ma Clémentine chérie, distinguetoi bien, d'abord par ta bonté, puis par ta science ; sois douce, pour plaire à Jésus ! Tu as plus de mérite qu'une autre lorsque tu souris et que tu es gracieuse pour tous, car tu es née sèche comme de la ramée coupée depuis quinze ans.

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A SA SŒUR EUGÉNIE

« Ruillé, Noël 1839.

« C'est aujourd'hui Noël! Nous avons eu la mess» de minuit ; notre chapelle était charmante ; on a chanté des cantiques pendant une partie des messes ; c'était très touchant. Dieu a été bien bon pour moi ; j'étais heureuse, heureuse loin de Lorette (l). Hier soir, j'étais horriblement triste à la récréation ; je m'assis près de ma sœur Eudoxie, ce que je fais souvent, et puis je lui parlai de vous tous. Elle me permit d'aller vous embrasser, à condition de revenir d'heure de la messe de minuit. A neuf heures et demie, on alla faire sa toilette ; j'étais toujours aussi mal. En descendant, j'eus le bonheur de rencontrer la supérieure et je lui demandai la permission d'entrer chez elle. Elle m'envoya chercher la clef de sa chambre, qu'elle avait dans sa poche (elle en a bien d'autres distractions), et quand je revins lui dire que je ne l'avais pas trouvée, elle était assise à m'attendre. Nous avons ri, puis causé, et elle m'a permis de penser à vous ; mais elle me défend toutes les pensées qui peuvent m'exalter l'âme, si bien que je n'écris plus. Je n'ai plus d'autre cahier que mon cœur, et les pages ne se remplissent pas vite, car je suis comme une pierre. Je lui ai remis les enfants de mon imagination {2) ;

(1) C'était à Lorette qu'elle assistait à la messe de minuit. {2) Tous ses écrits.

j'ignore ce qu'elle en fera, mais elle s'en moque à me faire pitié, les pauvres petits !

« Tu sais, Eugénie, comme j'avais envie de trouver une personne qui me fît penser, comme toi tu me faisais vivre; eh bien, je l'ai rencontrée dans notre mère. Je pourrais dire comme Paul, un jour que je lui demandais : « Qui est-ce qui a soin de ton âme^ pendant « que je suis malade? » — « Ce n'est toujours pas moi, » me dit-il. Tu sais comme je suis paresseuse, et comme je suis confiante de mon bien. Je n'ai plus rien, pas un sou et pas d'âme! Vois donc comme je suis libre , détachée , dépouillée. Ohl l'excellente chose l

« 5 heures du soir.

« Admire mon exactitude, la cloche a sonné vêpres, je t'ai quittée à l'instant, parce que hier on nous a lu que les bons rehgieux n'achevaient pas même une lettre commencée; mais me voilà de retour. J'ai demandé la bénédiction pour toi, pour vous tous ; puis je me suis offerte de nouveau à Marie. Je vais aller demeurer à Bethléem jusqu'à la Purification; si tu veux me trouver, viens me chercher là.

« Je parle souvent de toi, et, comme de coutume, pûur mentir, il m'est impossible de ne pas te vanter. Enfin, voilà 1840, il faut que je me convertisse et que je me borne à dire de toi que tu savais m'aimer et me gâter.

« Aujourd'hui nous avons eu du rôti, du dessert et la permission de parler à table. Madame la comtesse est venue passer les fêtes ici. A la fin, j'ai su ce que voulait dire la chambre de Madame la comtesse. On m'a menée lui faire visite, en me recommandant de bien me tenir, et autres conseils. Assurément, j'ai été très bien du côté de la modestie, je n'ai pas dit quatre paroles ; mais j'aurais voulu être autrement ; je ne sais comment j'aurais fait, car elle a parlé tout le temps. Elle est remplie d'esprit, mais je réponds que le diable le lui a dit avant moi. Elle a de très bonnes manières dans sa petite personne. Elle conserve parfaitement tout ce qu'elle a reçu de la nature, excepté ce que le temps lui emporte. Ahl ma chère Eugénie, la vilaine chose que le temps! Il ne faut pas venir à Ruillé, à moins qu'on en ait de trop. Les heures, les jours s'en vont encore plus vite qu'à Saint-Servan. Oh ! laissons-nous emporter, passons avec lui, puisqu'il nous entraîne vers notre océan, vers Dieu! 0 mer sans fond et sans rivages, engloutissez-nous ! »

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