A. SA COUSINE CÉCILE
« Ruillé, dimanche 19 janvier 1840.
« Plus heureuse que moi, tu sais te concentrer en Dieu, et pour mon âme il y a un besoin immense d'expansion. Il faut que je parle mon cœur, que je
dise: « Aimons Dieu, il est si boni » Cécile, je n'ai personne ici à encourager, à exhorter, tout le monde est meilleur que moi. L'autre jour, la bonne femme Madeleine était malade, j'allai la voir; tu penses que je lui fis un petit sermon, cela me rappelait mon vieux bon temps où je consolais mes pauvres; je pensai en pleurer de joie. En vérité, il y a des jours où, si j'osais, je dirais à la supérieure : « Permettez-moi, ma mère, « de vous prêcher un peu. »
« II faut que je m'occupe de mon âme, rien que de mon âme ; il est vrai qu'elle était bien en friche, c'est elle que je dois ensemencer, si je veux récolter chez les autres.
« Le Père Besnoin m'a trouvée à peu près comme il m'avait laissée cet été ; il a fait de grandes recommandations pour qu'on m'humiliât, j'en suis bien sûre, et, pour sa part, il ne s'est pas mal exécuté. Il a été charmant à Ruillé, toutes les postulantes auraient voulu le garder à leur prêcher une retraite. Il fit deux petits sermons à sa mode. On l'envoya chercher en voiture à la Châtre le samedi soir, et on l'y reconduisit le dimanche soir à neuf heures. Il écrira à mon père pour lui dire que je suis bien, quoique ayant toujours la tête de côté. Il m'a trouvée une pauvre petite femme, faible comme une asperge qu'on tire de l'eau bouillante, et qu'une prise de tabac renverserait à terre, etc., etc. Il était dans ses jours de fertilité d'expressions; je me suis pincé les lèvres plus
d'une fois pour ne pas rire. Il a été fort bien reçu et trouvé fort bien. Il a dit sa messe pour toute la famille le Fer ; mais il aime toujours de préférence ma grand' mère, bien qu'il l'ait confessée ici. Raconte-lui que tout le monde, même notre aumônier, connaît ses petites faiblesses, car le lendemain ce dernier me dit : « Ma sœur Irma, vous êtes d'une famille très cares»- « santé, le Père Besnoinm'a dit que votre grand'mère a usait de ses 80 ans pour embrasser des dignitaires. » La chose avait été proclamée si clairement, que, malgré ma bonne volonté, je n'ai pas pu sauver sa réputation. Ainsi qu'elle gronde bien fort l'indiscret révélateur; je pense que bientôt elle le pourra faire.
« J'ai bien remercié Dieu de m'avoir envoyé ce bon bonhomme ; c'était comme un souvenir de Saint- Servan, comme un rayon de soleil jeté sur mon hiver ; et, quoiqu'il ait voulu étrangler mon amour-propre, il faisait tant de bien à mon cœur, que je me trouvais fort heureuse. J'étais ce dimanche-là dans mes jours de parleries, et, quoi qu'en dise le Père Besnoin, je t'assure, Cécile, que je fus très aimable
Je suis bien aise que vous ayez vu le Déluge de Danby. Pauvres leçons de dessin I je ne les oubUe pas. A présent, Cécile, dessinons Jésus sur la toile de nos cœurs. Il est si beau I Regardons-le à la douce lumière de la foi, dans le jour si pur de son amour. Nos pinceaux sont inhabiles, nos couleurs ternes, notre toile mal tendue, mais c'est Jésus, nous le por-
terons dans le ciel, et le Père céleste reconnaîtra toujours cette image chérie.
A SA SŒUR CÉCILE
« Ruillé-sur-Loir, janvier 1840.
« La supérieure ira bientôt à Saint-Servan ; je désire Cécile, que tu lui parles seule à seule ; n'aie pas peur, jamais tu ne souffriras plus que la première fois qu'elle me fit demander. C'était le vendredi, trois jours après mon arrivée. La sœur Théodore voulait que je montasse seule; mais il me prit unteltremblement qu'elle me conduisit ; à peine étais-je entrée qu'elle sortit. Je pensai me trouver mal, surtout quand il me fallut répondre à ses questions. Je lui ai dit depuis, en riant, qu'elle m'avait fait l'effet d'un tire-bouchon qui entrerait dans une bouteille bien cachetée et la déboucherait bon gré, mal gré. Tu me retrouveras toute en elle, car elle a pris mon âme, ma confiance et mon cœur. Elle me dit qu'il n'y a pas de crainte que je l'aime trop, qu'elle est méchante, laide et vieille. Hier, après midi, je commençai à croire qu'elle avait raison ; elle avait fait faire un petit tour de feu à une de mes lettres, et tu penses si cela me fit plaisir. Au reste, après un quart d'heure de réflexion, mon jugement approuva cet acte. Je ne crois pas qu'elle m'ait commandé une seule chose contraire à ma raison. Pour te faire rire, je vais te raconter ce que '
je disais à M. 0. M... dans cette lettre. Après lui avoir (lit que je n'avais pas de maître de botanique, etc., j'ajoutais : « Bien sûr, si vous aviez vingt ans de moins, « je vous écrirais de façon à vous décider à venir « à Vincennes. » Et voilà notre mère à traduire ainsi cette phrase : «Mon bonhomme, si vous aviez vingt « ans de moins, je ne partirais pas seule, etc., etc. » Je trépignais, j e frappais du pied, j'étais indignée 1 Cela la fit rire. J'avoue que, sur certains articles, elle est de 1840, et moi du temps des patriarches. La conclusion fat que ma correspondance avec M. 0. M... allait s'éteindre dans son foyer. Ma sœurEudoxie a toujours un grand faible pour toi, elle pense que c'est parce que tu me ressembles, car je lui ai dit beaucoup plus de bien d'Eugénie. Notre mère prétend que tu es mon second volume; elle tenait l'autre jour des images entre ses mains et me dit : « Envoyez celle- « là de ma part à votre sœur Cécile, qui est tout votre « portrait. »