A UNE AMIE INDÉCISE SUR SA VOCATION
« Ruillé, 18 février 1840.
« Pauvre amie, sortez donc de cet état. Voyez ce que firent les mages : ils avaient perdu leur étoile, ils la demandent à la Synagogue. Vous avez aussi perdu la vôtre, ou plutôt, peut-être ne l'avez tous pas encore trouvée ; allez donc la demander à l'Eglise ;
montrez-vous aux prêtres, il y en a à Rennes de si éclairés ! Si je m'en étais rapportée à mes propres lumières, je ne serais pas ici. Je croyais n'avoir pas même ^une [ombre [de vocation à la vie religieuse. Mes goûts, mon amour de liberté, tout me semblait un obstacle, que je ne désirais pas surmonter. Eh bien, je voulais cependant, comme vous, être à Dieu; je n'avais même pas vos indécisions, car il me semblait être sûre de mon avenir : rester dans le monde, pour y faire du bien, je ne croyais pas qu'il y eût pour moi une plus haute destinée. J'étais tranquille ! Dieu me voulait à lui plus parfaitement; un jour il souleva des doutes dans mon âme, le lendemain je les exposai... Vous savez le reste. Je voudrais vous voir partager mon bonheur, il est tout dans l'obéissance. J'ai une excellente supérieure, je lui dis bien franchement tout ce qui se passe dans mon âme ; les premiers jours, ces aveux me coûtaient, et maintenant je ne dormirais pas tranquille si j'avais sur le cœur quelque chose que je n'aurais pas eu le courage de dire. Oh 1 ma chère Marie, si vous étiez ici, elle mettrait la clef à votre coffre-fort, non pas comme an voleur, pour dérober votre trésor, mais comme un gage administrateur, pour utiliser les richesses que vous enfouissez dans le fond de votre âme, richesses dont Dieu vous demandera compte, et pour lesquelles vous n'aurez, si vous continuez, que cette réponse à faire : « Seigneur, j'ai entendu dire que vous étiez
« sévère, et j'ai craint; c'est pourquoi j'ai enterré mon « trésor, de peur de le perdre. »
A SA HjàRE
«Ruillé, 29 février 1840.
« Ma bonne mère,
« Vous faites bien de réclamer vos droits, vous en avez sur ma plume comme sur mon cœur, vous ne perdez jamais les derniers, quelque grande que soit la foule ; mais pour écrire je fais comme Gauthier (1), je sers les plus mauvais les premiers.
« Je vous remercie bien de tous vos bons détails. Il me semble encore être à la maison, tant on me rend an compte fidèle de toute chose. Ces petits voyages de mon imagination et de mon cœur ne me font pas de mal. La supérieure, qui connaît ma nature, me donne souvent la permission d'aller vous voir, et même de vous embrasser bien tendrement. Elle aussi aimait bien sa famille. Ah ! si vous saviez quelle différence entre la réalité de son cœur et cette personne si terrible que j'avais rêvée 1 Quelle femme forte par le caractère et sensible par l'àme ! Elle vous trouve terriblement chrétienne d'avoir consenti à mon départ; elle me parle souvent de vous. Elle ne connaît d'autres intérêts que ceux de Dieu ;
(l) Un fournisseur de la famille.
toutes les choses de la terre lui sont un néant. On me donne tout ce dont j'ai besoin avec une générosité admirable. Vous voyez bien, ma mère chérie, que le bon Dieu ne nous abandonne pas. Je pense qu'elle ira en Bretagne au mois de mai ; vous aurez bien du plaisir à la voir. Elle s'informe souvent si je vous écris, car les pauvres mères, dit-elle, s'inquiètent tant ! elles ne sont jamais satisfaites ! J'aime à penser que vous recevrez quelques grâces pour le sacrifice que nous avons fait tous ensemble, car vous y avez peut-être plus contribué que moi, et, l'autre jour, en lisant en saint Jean le verset : « Dieu a tant aimé <( le monde, qu'il lui a donné son Fils unique, » je me disais : Oh oui, il en a plus coûté au Père de nous donner son Fils unique, qu'à Jésus de mourir pour nous; car, si cela n'était pas ainsi, saint Jean eût dit : « Jésus-Christ a tant aimé le monde, qu'il est mort « pour le sauver. » Puis je me rappelais cette parole enfantine de Marie (1) : « Le bon Dieu, ma pauvre « Irma, ne peut rien te refuser à toi, qui lui donnes « tout!» Eh quoi donc, me disais-je, s'il ne peut rien me refuser parce que je m'offre à lui, bien que remplie de défauts, comment pourrait-il ne pas tout accorder à son Fils lorsqu'il prie pour nous, lui qui était innocent, et qui s'est sacrifié avec tant de générosité et d'amour? Ma bonne mère, réfléchissez un
(1) Sa cousine Marie de la Salle.
peu sur cette consolante pensée, elle m'a remplie d'espérance et je crois qu'elle vous fera du bien.
A SA SŒUR ELVIRE
« Ruillé, février 1840.
« Tu me dis, ma chère petite Elvire, qu'il t'est impossible de te convertir, puisque tu ne le ferais que pour en recevoir des louanges. Il est vrai que le motif est bien petit, mais si tu ne peux pas en avoir un plus grand, commence toujours par te corriger, puis tu sanctifieras tes motifs. Te voilà dans un âge où les passions vont fondre sur toi avec une impétuosité terrible, tu vas avoir quinze ans. 0 ma pauvre enfant, que vas-tu devenir ? Jette -toi dans les bras de Marie! L'amour de la lecture, celui des conversations amusantes, peut-être celui du plaisir, tout cela, dont tu as le germe en toi, va se développer; puis, la malheureuse vanité, car tu en as, bien qu'elle ne paraisse pas beaucoup ; tout le monde en a; moi-même, qu'on en croyait exempte, j'en ai eu. Oui, à ton âge, je sentais déjà le désir de plaire, et une fois, il me souvient, — j'avais quatorze ans, c'était au printemps, — je m'étais fait une guirlande de fleurs. Alors j'avais les cheveux bouclés, et, avec ma couronne, je me trouvais charmante (les autres me trouvaient jolie aussi, j'en suis sûre). Chaque fois que je passais devant la glace du salon, je m'arrêtais pour m'admirer; mais étant mon-
tée dans ma chambre, je regardai le crucifix, et voyant Jésus couronné d'épines, je me mis à pleurer et j'ôtai ma guirlande. Je dis à Jésus que je ne voulais être jolie qu'à ses jeux! Ohl ensuite comme je fus heureuse ! Elvire, tu comprendras ce bonheur-là, si les regards satisfaits de Jésus et de Marie te suffisent. Tu es leur fille chérie ; les anges, en parlant de toi, disent encore : « Ma sœur! » Conserve bien ton cœur et ton innocence, travaille, étudie, et dis-moi bien tout ce qui t'arrive.
A SON PÈRE
« Ruillé, 3 mars 1840.
« Mon bon père, bien que nous soyons au fort de nos occupations de toutes choses, je veux vous dire un petit mot de tendresse ; je rattraperai les autres plus tard; j'ai déjà fait ma page d'écriture, qui a fort bonne mine. Cela me fait rire de me revoir écolièreet je me dis qu'il est donc bien vrai que pour gagner le royaume des cieux il faut devenir comme un petit enfant. Au reste, j'avais beaucoup de penchant, comme vous le savez, pour ne pas grandir et me faire gâter. Il faut que je sois une bien faible petite fille, vu tous les soins, toutes les tendresses que le bon Dieu a pour moi. Il a donné à toutes les personnes qui sont ici une tendance à m'aimer, à me faire du bien. Depuis la supérieure, qui fortifie mon âme, jusqu'à la vieille Madeleine qui soigne les vaches et mes pieds,
UNE FEMME AIÔTRE 119
il y a une chaîne de charité bienveillante pour votre Irma. Cela me porte bonheur d'être votre fille ; le bon M. Cœdro me l'avait bien dit.
« Vous avez dû recevoir une lettre du Père Besnoin ; il doit passer le pardon des Quarante Heures à Saint- Servan, ayant reçu du curé de cette ville la plus aimable^ la plus charmante lettre qu'il ait vue de sa vie. Il était tendre, me dit-il. Je l'ai engagé à bien la conserver...
« J'ai dessiné pour vous Ruillé. Vous serez bien aise de voir la maison de mon corps, car mon cœur est encore domicilié de droit et de fait à Saint-Servan. « Je pense que vous êtes toujours aussi maigre et que vous serez peut-être obligé de faire comme notre aumônier. L'autre jour il avait une fluxion, et me disait que, ne pouvant engraisser, il avait pris le parti d'enfler. Je lui trouve beaucoup de rapport dans la prédication avec M. Cardonnet parlant à ses congréganistes. Je m'en arrange bien pour la confession; mais je suis si peu difficile sur cet article, que j'aurais bien du malheur si je n'étais pas satisfaite. « Il nous fait le catéchisme une fois la semaine. Dimanche j'eus une fameuse honte.. . Chaque fois que les postulantes ne peuvent pas résoudre une question, il appelle : « Ma sœur Irma ! » L'amour de la vérité m'em portant, je lui fis des objections sur ce qu'il expliquait; mais il paraît qu'elles portaient à la gaieté, car un éclat de rire général s'ensuivit; lui-môme ne
pouvait plus parler, et notre mère me ditque si je continuais elle serait obligée de sortir. Vous pensez si j'étais en sueur! On m'a dit que l'Eglise avait parlé, je me suis soumise; mais il me semble bien pourtant avoir entendu dire que Notre-Seigneur croissait en grâce et en sagesse, réellement comme homme , devant Dieu et devant les hommes ; demandez donc à M. Cardonnet si je l'ai rêvé.
« Je suis votre dévouée fille.
« Irma. »
A SA grand'mère
« Ruillé, 19 mars 1840.
« Ma bien-aimée grand'mère,
Saint-Joseph, soit dit entre nous, Est vraiment la plus belle fête.
« Quoiqu'ily ait déjà bien longtemps qu'à pareil jour mon cousin Henri vous chantait cela, et que nous ne soyons plus là ni l'un ni l'autre pour vous embrasser, cela ne m'empêchera pas d'ajouter :
Je crois que c'est fête pour tous; A la chômer chacun s'apprête.
« Oui, à Ruillé comme à Loretle, sur la terre comme dans le paradis, partout c'est un beau jour. Ici, on le célèbre très dignement, car le bon saint Joseph est le patron de la communauté. Nous lui
faisons une neuvaine, et je viens, en son honneur et pour la première fois de ma vie, de copier de la musique afin qu'on lui chante une belle messe. Sans doute c'est à son secours que je dois de n'avoir qu'une seule note de travers.
« Vous qui êtes si liée avec saint Joseph et qui êtes une de ses amies, je voudrais que vous nous missiez d'accord sur un différend que j'ai avec ma sœur Eudoxie au sujet de votre patron. Elle prétend que saint Joseph était un bon homme, tout simple, qui n'avait pas du tout l'air monsieur, et qui même avait quelque chose de commun et d'ouvrier. Moi, je soutiens, au contraire, que, malgré ses grossiers vêtements, on reconnaissait en lui le sang de David, quelque chose de royal, et que son air était empreint d'une majestueuse bonté.
« Je suis fâchée d'être ainsi en différend avec ma sœur Eudoxie, car je l'aime beaucoup et sur tout autre point nous sommes d'accord; aussi, ma chère grand'mère, une petite parole de vous me rangera de son parti ou me donnera le courage de soutenir le mien.
« Il me semble être encore à ce cher Lorette, où, sans doute, aujourd'hui vous êtes tous réunis ; et moi aussi je suis là, je vous souhaite une bonne fête, je vous embrasse. Je vous recommande d'être bien obéissante (par rapport à la santé) et de ne pas rester trop de temps à la chapelle. Je demande à M. Cardonnet si
VOUS prenez bien, sans gronder, votre petit potage gras et votre coulis le soir. Et puis je voudrais savoir si, à votre tour, vous êtes contente de tous vos enfants et petits-enfants. Vos deux vieilles (l), comme vous commenciez à les appeler, sont-elles raisonnables pour leur âge? Ne veulent-elles point faire trop carême, jeûner comme si elles étaient fortes, sortir malgré le vent et la pluie? La première fois que votre fille Jennie dormira la tête appuyée sur son pouce, je vous prie de la réveiller au moyen d'une bonne prise de tabac, car il faut bien corriger ses enfants; vous y êtes obligée, ma chère grand'mère. Je n'ose pourtant pas vous indiquer de punition pour ma tante Marie, vu que c'est ma marraine. Toutefois, il ne serait pas inutile de lui ordonner la récitation de quelques Pater' et Ave pour sa filleule ; il faut que vous nous mettiez tous en état de chanter avec vérité :
Vivants reflets de votre image, Héritiers des saints, des élus, Nous perpétuerons d'âge en âge Le souvenir de vos vertus !
« Après ce couplet, ma^bien-aimée grand'mère, je vous embrasse et je retourne à Ruillé prier le bon Dieu de vous bénir et de vous laisser encore longtemps parmi nous pour faire le bonheur de tous vos enfants et petits-enfants, présents et à venir, car vous êtes
(1) Les deux filles aînées, Marie et Jennie.
l'arbre tutélaire. Aimez donc bien et protégez, par vos prières, le pauvre rameau qui est si loin de vous.
« Votre petite-fille, « Irma. »
a sa tante mademoiselle marie le fer de la motte^ a lorette
« Ruillé, 22 mars 1840.
« Il y a bien longtemps, bien longtemps, ma chère tante, que je ne vous ai écrit; mais vous êtes une des aînées de la famille et partant une des plus raisonnables. Il est vrai, comme nous le disons très bien, la supérieure et moi, que le cœur n'a pas d'âge; malheureusement je le sens tous les jours ; et, plus que personne, vous en faites à vos dépens l'expérience ; ainsi, je ne dois pas exiger plus de raison de vous que d'aucun membre de la famille. Ce que je puis dire pour consoler ceux à qui j'écris rarement, c'est que mes prières les plus fréquentes sont pour eux. Je dis alors au bon Dieu comme Job, bien que dans un autre sens : « Seigneur, répondez pour moi. »
« On a célébré très dignement la Saint-Joseph à Ruillé. Le matin on a exposé le Saint Sacrement et le soir on a donné la bénédiction, comme aux grandes fêtes, parce que saint Joseph est un de nos patrons.
« Je ponse que votre chapelle de Nazareth est tout
à fait finie et que vous n'avez plus d'ouvriers à interrompre les oraisons des pieuses âmes. Comment conduisez-vous votre petite barque? Vous êtes tout à fait dans la bonne voie, dans le chemin sûr des humbles. Allons, ma bonne tante, réjouissez-vous bien d'être comme inutile à vos yeux. Je donnerais tout l'or du monde pour me voir telle ; mais malheureusement j'ai un orgueil abominable. Je vous conjure donc de prier Dieu pour que cet orgueil s'en aille, car je l'ai en grande horreur, vu que c'est le plus grand menteur du monde. Notre vie n'est pas comme l'or, qui acquiert sa valeur par les lieux où il est employé, et qui vaut en France vingt-cinq fois plus qu'au Pérou.
« Devant Dieu, le lieu, les emplois ne sont rien. Tout, exactement tout, réside dans la pureté d'intention. Je commence à comprendre cela un peu, bien qu'autrefois ce sujet ne fût pas celui de mes méditations voyageuses.
« Donnez-moi bien des nouvelles de votre cœur, c'est lui qui vous cause le plus de mal en ce monde. Il me semble que vous devez être mieux, car je crois qu'à mon départ vous vous êtes déchargée sur moi de votre trop de sensibilité. Ce qu'il y a de certain, c'est que j'en ai plus que jamais, et c'est la seule chose qui me fasse regretter d'être votre filleule. Au reste, c'est un don de Dieu qu'il ne faut pas mépriser ni rudoyer, et qui embeUira beaucoup notre couronne. »
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« Raillé, ts man 1840.
« Il me semble te voir, ma pauvre fille, te disputer avec le Père Besnoin. Il avait raison d'éclairer tes yeux en te disant qu'une novice n'est ni plus ni moins qu'un carreau de vitre dans une communauté : on les déplace le plus facilement du monde. Déjà, depuis la retraite, quatorze, qui se croyaient appelées, n'ont pas été élues. Et je t'assure qu'on n'est pas fière ici, moi toute la première, car on tremble à chaque instant d'avoir son billet de congé. Une fois, entre autres, ma crainte a été si grande, que, lorsque la supérieure m'engagea à la suivre dans sa chambre, mes jambes tremblaient, ma voix ne pouvait plus proférer de sons. Enfin, pour sortir au plus vite de cet état, je le lui avouai franchement... Déjà, j'avais préparé dans mon esprit les raisons les plus fortes pour la décider à me garder : « Si je ne suis pas capable de tenir une « classe, si je n'ai pas assez de force pour soigner les « malades, eh bien, je consens à gratter les carottes, à « peler les pommes de terre; » je lui aurais dit tout cela, Cécile, et tout cela en pleurant à ses genoux, et elle n'aurait pas eu le courage de me renvoyer. Tu ne me comprends peut-être pas. Mais demande à David, il disait comme moi, de bon cœur : « Mon Dieu, j'aime « mieux être le plus petit dans votre maison, que le « premier partout ailleurs. » 0 ma chère sœur, être à
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Dieu, rien qu'à Dieu ! c'est un si grand bonheur, que de l'entrevoir seulement fait palpiter mon âme d'allégresse 1
« Je raconte à Elvire mes triomphes musicaux. Il paraît que l'axiome de notre maître de dessin : Qui veut peut, n'est pas vrai pour la musique. J'ai eu beau lever la tête pour donner un mi d'en haut, et baisser le menton pour fournir les notes basses, j'ai recueilli pour mes efforts un éclat de rire général. Ah ! si Elvire avait été plus patiente, peut-être un jour aurais-je eu quelques triomphes, mais aujourd'hui c'est fini, j'abandonne tout espoir. »