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IRMA DOIT RESTER EN FRANCB

Comme on a pu le voir par les lettres précédentes, Irma n'avait pas été longtemps à Ruillé avant d'apprécier les avantages de la vie religieuse ; mais, si elle comptait commencer son noviciat en France, elle espérait bien le terminer en Amérique, près de la sœur Théodore, qui devait quitter la France vers le mois de juin 1840.

Cependant, après quelques mois passés à la com^munauté, la mère Marie trouva Irma d'une santé si faible, qu'elle ne la crut pas capable de supporter les fatigues d'un séjour dans les forêts de l'Amérique. Elle pensa que sa vie même pouvait être exposée dans une semblable épreuve, et elle lui annonça qu'elle ne devait pas songer à faire partie de ce premier départ.

« Envoyez-moi, ma mère, disait Irma; si je meurs, qu'importe, je serai martyre. — Et moi, que serai-je?

le bourreau, répondait la supérieure. Je ne tiens nullement à mériter ce litre. »

Néanmoins, la mère Marie, reconnaissant chez sa postulante toutes les marques d'une solide vocation, lui disait : « Quand même votre santé ne vous permettrait de remplir aucune charge, aucun emploi ; quand même elle vous obhgerait à rester toujours couchée, elle ne sera jamais un motif d'exclusion à votre profession religieuse. » Et cette bonne mère qui, comme le disait Irma, ne connaissait d'autres intérêts que ceux de la gloire de Dieu, ne voulait pas entendre parler de dot, de pension, ni de trousseau.

Les lettres par lesquelles elle annonçait à Madame le Fer qu'Irma ne serait pas du nombre des sœurs qui partaient pour l'Amérique bouleversèrent profondément le cœur de cette pauvre mère. Elle eût été heureuse de conserver sa fille en France, si telle était la volonté de Dieu. Mais tous ceux qu'elle avait consultés s'étaient accordés à lui dire que Dieu l'appelait dans les missions, et Irma n'était allée à Ruillé que dans ce but.

« Bien que depuis plusieurs années les sœurs de la Providence eussent soigné les malades à Saint-Servan, Irma n'avait eu personnellement que bien peu de rapports avec elles. Si elle avait eu le désir d'être religieuse en France, elle n'aurait point songé à la maison de Ruillé-sur-Loir, dont probablement, à cette époque, elle n'avait jamais entendu prononcer le

nom. Maintenant que le seul dessein qui l'avait conduite vers cette congrégation ne devait pas se réaliser, n'était-ce pas un devoir pour ses parents de la rappeler près d'eux, afin qu'elle pût, loin de toute influence, examiner à loisir une vocation si différente de ses premiers projets? Fallait-il lui laisser contracter, par une ferveur imprudente, des engagements .qui plus tard deviendraient pour elle un joug insupportable? Peut-être, si elle devait rester en France, trouverait-elle dans une autre congrégation des œuvres plus en rapport avec ses habitudes et ses goûts. » Ces objections et bien d'autres se présentaient à l'esprit des parents d'Irma, et elles ne trouvaient que trop d'écho dans leurs cœurs. Aussi cette pensée, si consolante pour eux, que leur fille resterait en France, se trouvait tellement mélangée de trouble et d'inquiétude, qu'elle ne leur causa nulle joie, jusqu'à ce qu'Irma les eût rassurés elle-même par la lettre suivante, dans laquelle elle expose les motifs qui la déterminent à entrer dans la congrégation des sœurs de la Providence, de Ruillé-sur-Loir.

A SA MÈRE

« Ruillé, mai 1840,

a Ma bonne mère,

. « Dans votre lettre, vous me proposez d'aller à la maison examiner ma vocation. Vous ne doutez pas du

plaisir que j'aurais à vous revoir tous, à écouter vos bons conseils, à unir mes prières aux vôtres, pour demander à Dieu de me diriger. Mais ici, dans la solitude, je crois que je puis encore mieux entendre la voix du Seigneur. A chaque instant, je puis parler à Dieu, le consulter, puisque je demeure avec lui. Oh I ne craignez pas, il m'aime bien tendrement, il ne m'arrivera pas de mal. Et puis, aux pieds de Marie, lorsque j'ai mis des fleurs sur son autel, je me repose doucement, je la consulte, je l'écoute; je l'aime encore bien plus que ma supérieure; aussi, ma pauvre mère, c'est d'elle seule que vous devez être jalouse. Oui, c'est de Marie et de personne autre.

« Vous me demandez si je désire entrer dans un autre ordre. Je vous dirai que non, parce que l'été dernier, étant dans l'impossibilité de choisir moimême, j'avais prié Dieu de me choisir l'ordre religieux dans lequel je devais me sauver et l'aimer davantage, il n'a pas voulu que ce fût celui des religieuses d'Alsace. Eh bien, maintenant qu'il m'a conduite ici, presque malgré moi, après que j'ai eu consulté M. Cœdro sur cette dernière démarche, je sens que c'est là qu'il me veut. Il est sûr qu'il y a dans le monde des ordres plus considérables et que l'on connaît davantage ; mais celui-ci m'a été donné par Dieu. C'est sa Providence qu'on y adore. « Providence de « Dieu, repos du cœur ! Providence de Dieu, chemin « du ciel 1 Providence de Dieu, calme dans les tem-

« pêtes ! » tous les jours nous disons cela, et je répète de tout mon cœur : « Providence de Dieu, pour moi le « chemin du ciel, je m'abandonne à vous, je me re- « pose entre vos bras. »

« Irai-je un jour en Amérique ? Resterai-je en France? Je n'en sais rien, Dieu le sait, cela me suffit ; puisque c'est lui qui est mon guide, il n'est pas nécessaire que je connaisse le chemin. Dès l'instant qu'il se charge de me conduire, je n'ai pas besoin de savoir par où l'on passe pour aller au ciel. Cet état d'abandon est conforme à mon caractère confiant et insouciant; lorsque j'étais chez nous, il ne m'est jamais venu dans l'idée de m 'inquiéter, me voyant près de si bons parents ; et maintenant, il serait bien autrement étrange que je m'alarmasse de mon avenir, étant l'enfant bien-aimée d'un Père si riche et si généreux. Oh 1 ma pauvre mère, ne vous troublez point pour moi, ma part est bien excellente.

« Il est vrai que quelquefois ma nature résiste on songeant à Vincennes et en pensant à vous; mais mon cœur jouit d'une paix profonde. Il y a au fond de mon être quelque chose que je n'avais jamais ressenti, et c'est ce quelque chose que je prie Dieu de vous donner, ainsi qu'à mon père chéri, car cela vaut toutes les santés du monde, ce qui ne m'empêche pas de prier pour que les bains le rétablissent. Ce pauvre père, je voudrais qu'il eût tous les bonheurs, ce ne serait pas trop pour satisfaire mes désirs. . , ; .

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«... C'est effectivement vers la fin de février que j'ai appris la décision de la mère générale relativement à mon départ.

« ... Les cœurs des mères sont souvent en rapport avec ceux de leurs enfants, sans qu'elles aient besoin de recourir au magnétisme ; puisque vous lisez dans le mien, vous voyez qu'il vous demande des prières. Priez donc, mes bons parents, jusqu'à ce que je vous écrive : « Merci, c'est assez. »

Elle écrivait aussi à ses sœurs, qui, par un excès de tendresse, s'oubliant elles-mêmes, n'avaient vu dans la décision de la supérieure, que ce qu'elle avait de douloureux pour Irma, et l'avaient taxée d'arbitraire :

A SBS DEUX aCBURS PÉPA ET CÉCILE

« Ruillé, 1840.

« En vérité, mes chères sœurs, vous avez un cœur excellent, beaucoup de bonnes qualités ; mais vous n'avez pas mis un grain de politesse dans vos dernières lettres. C'était, dites-vous, parce que j'avais de la peine que vous agissiez ainsi? Eh bien, je vous avouerai que ma douleur la plus vive a été de voir que vous payiez les immenses bontés qu'on a ici pour moi par une espèce de raillerie et des plaintes piquantes. Mon cœur en a été déchiré, et j'en ai pleuré des larmes bien plus amères que celles que

j'ai versées en apprenant f.^ue je n'irais pas celte année à Vincennes. J'ai vu dans cette décision la volonté « manifeste » de Dieu. Je n'ai pas arrêté un seul instant ma pensée sur la terre. Je n'ai pas hésité, une minute, tant Dieu me disait intérieurement qu'il voulait que j'attendisse. Mais, aujourd'hui, j'ai beau me dire : « C'est Dieu encore qui permet pour moi cette «affliction, » je vois toujours qu'elle me vient de mes sœurs et qu'elle se dirige vers le cœur si désintéressé de ma mère. Oh I était-ce cela que je devais attendre de vous? Croyez-vous donc que chaque lettre que je vous écris soit un mensonge, et que la tendre affection qu'on me témoigne ne soit réelle que sur le papier?' Le Père Besnoin ne vous a-t-il pas répété la même chose? Ne croyez-vous pas à la puissance, à la bonté de Dieu pour changer ma volonté? Ne pensez-vous pas que son amour peut suffîr» à Irma lorsqu'il suffit seul à l'éternelle félicité de son être? Siscires donum Dei, si vous connaissiez le don de Dieu, si vous saviez quelle paix, quel calme et quelle ardeur il répand dans l'âme! Si scires donum Dei! Mais comment pourriez-vous comprendre une vocation rehgieuse, lorsque moi, au milieu de tous mes transports d'autrefois, je n'aurais pu me l'imaginer un instant? Adorez donc en silence, mes pauvres sœurs. Je suis pour moi-même un mystère incompréhensible, et je ne puis que répéter, dans le transport de ma reconnaissance : «Le Seigneur a fait en moi de grandes

« choses, parce qu'il est tout-puissant I » Il ne faut point borner les vues de Dieu à nos vues. Il change ses ouvrages, et ne change point ses desseins. Qu'importe le lieu ? La gloire d'une créature n'est pas d'occuper f une place plutôt qu'une autre sur cette terre qui devant lui n'est pas grosse comme un grain de sable, mais bien d'accomplir la volonté de son Créateur et d'attirer sur elle son amour.

« Peut-être, à mon tour, me suis-je laissée entraîner à l'impression du premier moment. Pardonnez-moi, chères sœurs, si je vous ai fait de la peine, mais je dirai comme vous : « J'ai été blessée dans la partie la plus chère de moi-même, pardonnez-moi. »

« Promettez-moi que vous allez dire un Te Deum d'actions de grâces de ce que je reste en France. Dès le premier instant que je suis entrée ici, j'ai prévu ce que Dieu demandait de moi, et il y avait plus de deux mois que la supérieure me l'avait positivement déclaré. Aussi maintenant je suis tout à fait calme , je ne pleure plus ; j'espère bien aller vous revoir tous à Saint-Servan, et nous rirons encore.

« Mille tendresses à tout le monde ; je pense tous les jours à vous, je vous aime de toute mon âme, et si quelque chose trouble mon bonheur, c'est l'opiniâtreté que vous mettez à n'y pas croire.

« Votre heureuse sœur, « Irma. »

« Charles est bien, il a écrit une très jolie lettre de

remerciements à 1b supérieure, m'a-t-elle dit. Il est tout à fait content des religieuses et défâché avec elles pour toujours. Cela m'a fait un plaisir extrême. »

A SA SŒUR EUGÉNIE « Ruillé, to avril 1840, dimanche de laQuasimodo.

« Je viens de recevoir une lettre d'EhIre Payan. Elle a appris par vous que je restais en France, et elle me gronde un peu de m'être tue sur cet article ; mais je le lui réservais pour ici.

« Me voilà seule, car le but de la promenade était fixé trop loin pour mes jambes, et ma sœur Eudoxie m'a dit de rester, ce qui ne me contrarie pas, puisque j'avais commencé une bonne petite conversation avec toi. Si j'étais à Saint-Servan ce serait l'heure où, sur le coffre de bois, nous mangerions notre pomme du dimanche. Pauvre petite wé;'c chérie, que de fois nous avons causé là seules nous deux !

« Oh ! que nous serons bien dans le paradis, ce sera un repos et un dimanche éternels. Il me semble être déjà avec toi aux pieds de la Sainte Vierge, car tu j as arrêté ta place, il y a longtemps, et pour plus longtemps encore. Notre bonne Mère, comme elle sera contente de voir ses deux filles près d'elle! J'ai toujours peur qu'elle ne t'aime mieux que moi, aussi je vais

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redoubler de ferveur pour qu'elle nous chérisse également. Tout notre office est en son honneur; si je voulais bien profiter des prières qu'on lui adresse ici, je trouverais bien des occasions de la louer.

« Embrasse ma chère sœur Cécile bien tendrement pour moi, ainsi que Pépa ; je crains de leur avoir fait de la peine dans ma dernière lettre, cela m'inquiète. Chères sœurs bien-aimées, vous êtes là toutes dans mon cœur, souvent, bien souvent; je prie pour vous, et je demande à Dieu qu'il vous récompense de ce que vous avez fait pour moi, car peut-être ne l'ai-je pas assez fait moi-même. Mais je me tais, votre âme comprend la mienne, et je continuerai le même silence, silence que je ne saurais briser sans larmes !

« Tu auras été comme moi, bien heureuse pendant ces bonnes fêtes, ma chère Eugénie, car on a des permissions qui font grand bien, et quand on possède Dieu en soi, on a tout avec lui. Il me gâte, ce Jésus si bon, et il me permet d'être toujours enfant avec lui. Aussi comptai-je bien ne pas vieillir et rester sa très petite fille, et celle de Marie, et la tienne aussi, mon Eugénie. Oui, toujours ta fille.

« Irma. »

a sa sœur pépa

« Ruillé, avril 1810.

« On doit servir le Seigneur avec joie, et ta gaieté est une très sainte propagation; puis, une âme joyeuse

est moins sujette aux scrupules, elle juge plus favorablement son prochain, et se débarrasse de mille misères. Continue, ma chère sœur, dût mon père te plaisanter encore.

« Marie-Angélina demande souvent que je lui parle de toi, surtout depuis que notre mère a dit que tu lui ressemblais. Les postulantes croyaient que tu t'appelais Pépin. C'est hier seulement que je les ai détrompées. J'aime beaucoup toutes mes sœurs, elles sont si bonnes, si prévenantes! Cela me fait de la peine de voir les dix-neuf plus anciennes partir dans quelques jours. Je m'y étais imperceptiblement attachée. Elles sont enchantées quand je leur raconte de tes anecdotes, entre autres celle du picotin à.'avoine donné par le Père Besnoin (1). Je crois que cela leur a fait passer l'envie d'en goûter un semblable. Allons, ma chère petite sœur, sois toujours bien bonne pour mon père et pour les autres, et surtout sois bien aimable pour le bon Dieu; il faut que l'intérieur ressemble à l'écorce. Oh! qu'il fait bon l'aimer, lui qui est si beau! Il ne meurt pas, lui; il ne s'éloigne pas, à moins qu'on ne le chasse, et encore, il revient frapper à notre porte! Abandonne-toi donc à ce Sauveur avec simplicité et confiance, sois sa petite fille chérie, il t'a fait tant de grâces ! Il te veut tout à lui, en simplicité et amour. Nous sommes là toutes deux dans son cœur. Embrasse donc ton Irma.

(I) Expliqué à la page suivante.

« Merci de ton charmant étui ; il était grand temps qu'il vînt, je continuais mon ancien métier, je m'étais remise à voler. Ton présent a causé une joie générale. »

Le picotin éC avoine dont Irma parle en plaisantant dans plusieurs de ses lettres demande quelques lignes d'explication.

Pendant que le Père Besnoin donnait la station du carême à Saint-Servan, Mademoiselle Pépa le Fer, qui goûtait beaucoup sa prédication, avait aussi voulu < le choisir pour directeur. Malgré son enjouement habituel, sa grande gaieté, elle était souvent affligée de scrupules, et elle espérait trouver près de ce père quelques consolations spirituelles. Elle marchait trop lentement, disait-elle, au service de Dieu, et, afin d'avancer plus vite, elle voulait faire donner un picotin d avoine à son âme.

Comme le Père Besnoin confessait beaucoup de personnes, ee ne fut qu'à la seconde ou troisième fois qu'elle essayait de lui parler que Mademoiselle Pépa crut le moment favorable pour se présenter à son tour. Le Père Besnoin était excellent pour ramener les pécheurs à Dieu. Les plus coupables étaient ceux qui convenaient davantage à son zèle. Décider une vocation, réconcilier des ennemis, aider une âme à sortir d'une position difficile, tout cela aurait encore pu lui convenir ; mais quand une personne menait une vie chrétienne, disons mieux, une vie pieuse, il

trouvait perdre son temps de s'occuper de la diriger, surtout à la fin d'un carême. Aussi reçut-il très brusquement Mademoiselle le Fer.

« — Comment, vous voilà encore? lui dit-il.

« — Mais, mon père, c'est la première fois que je viens.

« — Si, si, je vous ai vue; vous rôdiez dans l'église autour de mon confessionnal. Vous venez voler le temps de mes pauvres pécheurs. C'est mal! c'est très mal !

« — Mais, mon père...

« — Ah ! vous voulez vous excuser? Vous êtes une orgueilleuse, vous êtes remplie d'amour-propre, vous ne voulez pas avoir tort. »

Mademoiselle le Fer, tout interdite, se mit à pleurer.

« — Ahl bon, dit le Père, maintenant voici des larmes... des nerfs. Vous êtes nerveuse, sans doute?

« — Oui, mon père.

« — Et vous jeûnez, peut-être ?

« — Oui, mon père, puisque c'est le carême.

(' — Je vous défends de jeûner. Allez dire à votre maman qu'elle vous donne une bonne tasse de choco lat. n

Et là-dessus le Père ferma le confessionnal.

Mademoiselle Pépa revint chez elle le cœur un peu gros ; mais, plus tard, elle racontait en riant le régal spirituel que lui avait servi le bon Père, et ce récit,

qui gagnait infiniment par la manière dont elle savait l'imiter, avait fait les délices de ses frères et sœurs, qui lui rappelaient souvent son picotin d'avoine.

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