A SA TANTE MADEMOISELLE JENNY LE FER DE LA MOTTE
« Ruillé, juin 1840.
« Je ne puis mieux réparer mon long silence envers vous, qu'en le rompant pour vous souhaiter une bonne fête, car voilà la Saint-Jean qui arrive, et malgré mon peu de mémoire, maladie de famille, je n'oublie point que vous avez le grand saint Jean pour patron. J« communierai pour vous ce jour-là, je demanderai à Dieu qu'il vous donne un grand amour pour lui dans le sacrement de l'Eucharistie, car il me semble que, si nous avions cet amour et une foi bien vive, il n'y aurait plus de malheur qu'on ne pût surmonter. Oh! ma chère tante, que Dieu m'a fait une grande grâce de m'amener ici I que je m'y trouve bien ! Je commence à ouvrir les yeux et à apercevoir un autre monde, un autre avenir. Je voulais, il est vrai, servir Dieu et l'aimer, lorsque j'étais à Saint- Servan, mais je prenais mes goûts et l'impétuosité de mon caractère pour de la vertu; je voulais que ma volonté fût la volonté de Dieu. Je m'imaginais que mes petits talents seraient d'un grand secours au Seigneur, pour Vaider à faire ses oeuvres. Quelle pitié ! comme s'il n'avait pas fait le monde avec le
néant, comme s'il ne l'avait pas converti avec douze pêcheurs I
« Oh! ma chère tante, que j'ai donc grand'honte de mon orgueil ! que j'ai de regret d'avoir passé tant de temps à lire, à parler, à discuter, et si peu à prier Dieu! Ce ne sont point mes supérieures qui m'ont fait voir mon erreur, c'est le Saint-Esprit tout seul, et c'est pour que vous le remerciiez que je vous fais part de ses grâces.
«Je sais que dans le monde on estime grandement la science et l'esprit, mais je ne parle pas au monde, je parle à vous, à vous qui savez que Dieu se repose sur les humbles, et qu'il se sert de ce qui n'est pas pour confondre ce qui est. Cela me fait du bien de vous parler franchement, et de vous dire ce qui se passe dans mon cœur. J'aime à penser que vous aussi vous appartenez à Jésus et à Marie, que vous aimez de toute votre âme sa sainte providence. La providence de Dieu, c'est l'attribut que nous choisissons dans l'ordre où je vais entrer. On est si heureux de s'abandonner entre les bras de Dieu, de s'y endormir en paix ! J'offre à votre intention tout ce que je fais de prières et d'actions le 4 de chaque mois ; si vous voulez, j'y unirai toutes vos petites filles (1). Je vous demande de bien me recommander à leurs
(1) Les orphelines de la maison de la Providence de Nazareth, dont Mademoiselle J. le Fer prenait soin.
prières , et de leur faire dire quelquefois le chapelet à mon intention. »
( En 1840, la sœur Marie, visitant en Bretagne les maisons des sœurs de la Providence, alla à Saint-Servan voir la famille d'Irma. Celle-ci n'était pas sans quelque inquiétude au sujet de cette entrevue. Elle craignait que ses sœurs n'eussent pas encore jugé assez favorablement les motifs que sa supérieure avait eus en la gardant en France, ou que la mère Marie n'eût conservé un peu de froideur pour celles qui avaient méconnu ses bonnes intentions. Aussi ce fut avec une grande joie qu'elle acquit l'assurance que la supérieure et ses parents avaient su s'apprécier réciproquement pendant cette visite, qui avait été un peu retardée, comme le marque la lettre suivante ;
▲ SON PERE
« Ruillé, 16 juin 1840.
« J'étais bien occupée de votre entrevue avec Madame la supérieure. J'entendais d'ici les questions que vous lui adressiez, les réponses qu'elle vous faisait, et voilà que tout à coup, en tournant la tête, je l'aperçois près de moi. Je lui tenais les mains, que je ne savais pas bien encore si c'était moi qui étais à Saint-Servan, ou elle à Ruillé. Je vous assure, mon
pauvre père, que jamais réalité ne m'a plus semblé , un rêve. Il est vrai que dans quelques jours cette apparition sera finie, et alors je pourrai la suivre parmi vous. Si elle pouvait me mettre dans sa poche comme une tabatière, quel saut je ferais ! comme je serais vite dans vos bras ! Mais je n'ai pas besoin d'être à Saint-Servan pour vous aimer et pour être heureuse. Nous autres, chrétiens, nous avons d'autres lieux que l'espace, nos âmes se réunissent en Dieu; là, nous nous revoyons. Si vous saviez, mon père, combien cela me fait de bien de prier pour vous ! Si ce n'était pas au bon Dieu que je m'adresse, je me croirais une impertinente. Figurez-vous que je lui demande que vous n'alliez pas dans le purgatoire un seul four, et mille autres choses de ce genre ; mais il est si puissant et si bon que j'ose tout lui demander.
« Je communie pour vous le second mardi du mois , et j'espère que quelquefois vous me donnez de vos communions du dimanche, quand le Père Sauvage (1) est à Lorette , car de fournir la course de l'hôpital, faible comme vous êtes, c'est, je crois, un trop grand triomphe sur la chère paresse. Cependant, quand on veut aller mettre la paix parmi des combattants, il faut être terriblement bien préparé. Mon pauvre père, figurez-vous donc bien que vous n'êtes pas beaucoup plus fort que moi, et
(1) Confesseur de M. le Fer.
me voyez- vous séparant trois gros bouchers qui se battent! Maintenant je plaisante, mais je vous certifie qu'en lisant la lettre de Cécile j'ai pâli d'impression en pensant qu'on vous avait insulté et frappé; puis j'ai rougi en réfléchissant que j'ai lu mille fois, sans être attendrie, les outrages que Jésus avait endurés pour moi pendant sa passion. Oh ! je ne veux plus désormais être insensible aux souffrances de mon Père céleste.
« Je vous remercie de me permettre de rester dans l'ordre religieux que Dieu m'a choisi. Je vous assure que je le trouve encore trop beau pour moi, car je vaux si peu, qu'il faudrait en créer un tout exprès sous la terre pour qu'il fût à mon niveau. »
Pendant le voyage de la mère générale en Bretagne et après son séjour dans la ville de Saint-Servan, Irma écrivait la lettre suivante :
A SA SŒUR PÉPA
« Ruillé, juillet 1840.
« Ma bonne Pépa, je suis toute joyeuse et de vos lettres et de celles de notre mère (1), que vous appréciez, malgré vos préventions. Elle me dit que tu as l'air d'une bonne réjouie, mais qu'Eugénie est maigre à déconcerter, je te cite ses expressions. Je suis
(i) La mère Marie.
sûre que vous lui avez fait bien des questions, et que le nom d'Irma a frappé l'air plus d'une fois. Il faut remercier Dieu de tout ce bonheur-là, car c'est lui qui l'envoie. J'avais quelquefois des appréhensions surcette entrevue; alors je disais à la Sainte Vierge d'arranger cela; vois comme elle a eu soin do m'exaucer! Je suis d'une puissance extraordinaire sur le cœur de Jésus et de Marie, tellement que j'ose à peine demander des choses superflues, de peur d'être prise au mot. Tu vas rire peut-être, mais tu ne t'étonneras pas, puisque Notre-Seigneur, qui ne ment pas, a dit : « Tout ce que vous demanderez à mon « Père en mon nom vous seraaccordé.» Eh bien, quand je ne suis pas gratifiée du premier coup, je dis au bon Dieu: «Si je demandais cela à mon père ou à vor « mère, ils me l'accorderaient s'ils pouvaient, j'en suis «certaine. » Alors tu comprends que le bon Dieu ne peut pas rester en arrière, et j'ai ce que je veux.Vous devez vous ressentir un peu de mes prières. J'offre pour toi le 11 de chaque mois, et pour Eugénie le 9. Je vous prie d'offrir réciproquement votre journée pour moi, ce sera un lien de plus.
« Je suis bien contente que tonâme soit calme, tâche d'en profiter pour communier souvent ; à des êty-ts faibles comme nous, il faut un appui. Je t'assure qu'il n'y a point de remède ni de dévotion plus salutaire que celle au Saint Sacrement. Sans jeûnes, sans macérations, on parvient à son but qui est d'aimer Dieu
et de faire sa volonté. Crois-moi, prends celle-là eu toute confiance.
« Notre mère me dit qu'elle a trouvé petit Louis bien gentil, bien bon, et que son air l'a charmée; qu'il se jette encore, avec l'abandon que lui permet son âge, dans les bras de tous ceux |qui veulent bien l'y recevoir. Il y avait là un petit coup de patte pour la chère sœur Irma, à qui on a coupé les bras et les mains depuis qu'elle est ici; mais l'article sur petit Louis m'a causé bien du plaisir et me fait espérer une entière conversion (1). Pour Elvire, elle me dit
(1) Petit Louis avait à peine huit ans au moment où Irma écrivait ces lignes. D'une santé très délicate et le Benjamin de la nombreuse famille, il était l'enfant gâté de sa mère. Au milieu de ses bonnes qualités, il s'était glissé un défaut qui faisait la désolation de ses frères et sœurs. Pour la moindre contrariété, ou sans contrariété aucune, petit Louis gémissait, criait des heures entières. Souvent il n'y avait pas de larmes sur ses joues vermeilles et fraîches, mais les cris ne cessaient pas. Les amies d'Irma avaient maintes fois essayé de le consoler, l'espiègle enfant déjouait leurs bonnes volontés, et grâce aux quatre escaliers de la maison, il courait de haut en bas, et les amies essoufflées entendaient la voix sans pouvoir jamais atteindre le plaignant. Quelquefois son père le mettait dans la rue; là, le jeune enfant se taisait subito, et, pour échapper aux réflexions des passants, il grimpait le long des murs et revenait au logis maternel. Un autre moyen employé pour le corriger fut le journal de sa vie. On réunissait la famille tous les huit jours pour la lecture des no)tes et pour décider s'il y avait lieu à récompenser ou à punir. Les récompenses étaient des pommes, des noix, des châtaignes... Mais des phrases comme celle-ci : « Pendant deux heures, Louis a crié comme un âne et pleuré comme un veau, » le couvraient de confusion et amenaient la grande punition! Peu à peu, le bon père obtint l'araenderaent désiré si vivement par toute ]a famille.
qu'elle est encore bien enfant, que ma Clémentine est très raisonnable. Enfin elle me raconte sa visite à ma bonne-maman, leur querelle et leur raccommodement, qui a fini par un baiser, de paix. Elle me parle longuement de mon père, si estimé, si aimé dans sa ville natale... Je ne doute pas que cette bonne mère ne gagne la contagion l »
DBPABT DE LA MERE THEODORE POUR L AMERIQUl
« Juillet, J840.
Cependant l'instant du départ des sœurs de la Providence pour l'Amérique était proche. Monseigneur Bouvier, évêque du Mans, supérieur de leur congrégation, s'entendit avec Monseigneur de la Hailandière sur la part d'autorité dont la mère Théodore devait jouir désormais, vu son éloignement des supérieurs, et sur la manière dont quelques points de leur institut pourraient être observés en Amérique. — Il fut convenu que la mère Théodore, comme fondatrice, resterait supérieure des sœurs de la Providence en Amé rique, aussi longtemps que sa direction serait utile à la congrégation naissante.
Cette bonne mère Théodore vint à Ruillé passer les quinze derniers jours qui précédèrent la séparation. Elle devait emmener cinq religieuses, dont une, la sœur Olympiade, faisait partie de la communauté de Soulaines: m^)3 ries j;i'&doyçissa(t les regrets qu'elle
éprouvait de n'avoir pas Irma. Son départ de France ne s'était jamais présenté à sa pensée qu'en compagnie de cette aimable fille. Nouvel Ignace, appelée comme lui à porter au loin la semence de l'Evangile, serait-elle privée de son autre François-Xavier? Leurs pieux projets de mission avaient été formés ensemble ; ensemble elles devaient défricher cette terre encore vierge de l'Indiana et récolter la moisson d'épis vivants pour les greniers de leur Père céleste.
Par son ardente imagination, par son cœur débordant de jeunesse et d'amour, Irma avait su peindre des couleurs les plus vives la séparation, l'inconnu, l'exil. Tel un brillant rayon de soleil pénétrant dans les luxuriantes et sombres forêts du nouveau monde revêt de mille teintes agréables les troncs dénudés, les ronces, les lianes, les fleurs incolores et leur donne le parfum et la beauté... A présent, la réalité du sacrifice dans toute sa nudité apparaît à la sœur Théodore. Arrivée au sommet de la vie, il lui faut briser ses habitudes, dire adieu à sa patrie, à sa famille religieuse. Elle ne peut ouvrir son âme à sa jeune amie ; sa nature si franche souffre et de ce silence et de la douce résignation d'Irma. Ainsi Dieu la faisait tremper ses lèvres à ce calice qu'il offre à ses élus et qu'il a bu jusqu'à la lie...
Père inflexible, il veut savoir Si jusqu'au bout, malgré l'orage, Elle accomplira son devoir.
Elle achèvera son ouvrage.
Il lav blesse d'un coup certain Dans chacun des êtres qu'elle aime Et de son étrange destin Fait un mystérieux problème.
A la dure loi du travail Il la condamne ainsi frappée, Il la durcit comme un émail Il la trempe comme une épée.
S'il la voit fidèle en ce jour Sans que sa fermeté réclame, Il lui sourit avec amour.
C'est ainsi que Dieu forge une âme!
E. Manuel.
La mère Théodore eut ce sourire de Dieu dont parle le poète. Le sacrifice la fit souffrir, mais non hésiter. La seule voix de la grâce est plus puissante que toutes les voix de la nature...
Les lettres d'Irma font connaître qu'elle aussi n'avait pas revu sans une profonde émotion cette sœur bien-aimée dont elle allait être séparée, sans savoir si elle aurait jamais le bonheur de la rejoindre. Elle' tâche néanmoins de dissimuler son chagrin à sa mère.
Elle lui écrit :
« Juillet, 1840.
« J'ai eu le plaisir de revoir ma chère sœur Théodore. Je ne puis vous dire les sentiments qui nous agitent. Nous sommes bien raisonnables cependant, espérant que nous nous reverrons l'année prochaine. Il faut que je me fortifie et me soumette avec patience,
Notre mère Marie vous aura vue, je l'espère, et vous aura parlé du prochain départ de nos sœurs. Ces bonnes sœurs, mon cœur va les suivre sur les flots, et jusque dans le fond de cette chère mission de Vincennes. Excusez-moi de ne pas vous écrire longuement, je suis fatiguée et ne fais que causer avec ma sœur Théodore. Combien elle regrette de ne pas vous connaître, mais elle vous aime extrêmement... Elle vous connaît par le cœur. »
Un peu plus tard elle écrit à sa sœur :
« Juillet 1840.
« Elles sont parties ! Hier soir, à neuf heures, celte bonne mère Théodore, le cœur tout déchiré, s'est éloignée de cette maison chérie avec ses compagnes d'exil. J'ai été raisonnable jusqu'à la fin ; mais, après, mes nerfs ont tellement remué, que la pauvre sœur Eudoxie m'a prise à passer la nuit dans sa chambre. Nous sommes restées jusqu'à minuit assises dans ■nos lits. J'ai eu, paraît-il, une attaque de résignation à la volonté divine. Mais cette bonne sœur Eudoxie était à peu près dans le même état que moi. Ah ! si tu savais comme on s'aime ici ! Ce sont des sœurs qui ; s'éloignent ; tu penses si on a pleuré ! Tu pourrais écrire quelques lignes à la mère Thédore. Je t'assure que cela lui ferait grand bien. Je croyais qu'en partant mes sœurs avaient emporté tout mon bonheur; mais ce matin, en entrant à la chapelle, j'ai vu qu'elles
iTïâ UNE FEMME APÔTRE
m'avaient laissé mon bien le plus précieuxj mon Sau» veur Jésus et sa volonté adorable. Son autel, c'est là mon refuge; j'irai pleurer à ses pieds, j'irai lui parler des absentes et de ma chère mission; j'irai apprendre la vertu et la résignation; là encore je serai heureuse; mon avenir, c'est d'aimer et de souffrir.
« Bientôt mes sœurs vont être sur l'Océan et n'auront plus que le Dieu du ciel et de la mer, et moi j'aurai encore Jésus dans l'Eucharistie ; comme je le prierai pour elles... mais plus tard, quand elles seront dans leur petite chapelle de l'Indiana, et moi sur les flots, comme elles me renverront mes prières ! »
Quelques jours après, elle écrivait encore à sa sœur :
« Au milieu de mes angoisses, je m'eôorce de tenir mon âme dans le calme, et, par le secours de la grâce, j'y parviens. L'affection des créatures, même des plus parfaites, ne doit jamais la troubler, car Dieu veut toujours y voir son image.
« Te souviens-tu, Cécile, de notre jolie Rance dans les belles matinées d'été? Comme elle reflète fidèlement le ciel et les nuages ! Le soleil vient aussi la dorer de ses rayons et y plonger son disque superbe. Les grandes barques de nos pêcheurs passent lentement sur ses eaux tranquilles ; souvent leurs voiles, imprégnées de la pluie bienfaisante de la nuit, laissent tomber leurs gouttelettes diamantées dans les profondeurs de la rivière, et ces perles humides en aug-
mentent le volume sans en troubler la limpidité. Puisse ainsi la rosée céleste des afflictions pénétrer le cristal de notre âme sans nuire à la divine image dont nous gardons soigneusement l'empreinte, mais lui donner au contraire plus de consistance et de beauté ! »
A SA SŒUR EUGÉNIE
« Ruillé, 4 août 1840.
« Tous les bons détails que tu me donnes sur le mois de Marie m'ont grandement intéressée. Cela me fait beaucoup de bien de savoir que mes enfants ne sont pas abandonnés ; je prie souvent pour eux et pour toi. Ma bonne Eugénie, je te trouve heureuse de faire aimer la Sainte Vierge et de le faire malgré tes migraines et tes dégoûts, car tu n'aimes pas à être pasteur. Moi, je me trouve heureuse d'être inutile ici et de le savoir. Il est vrai que, vu les résultats, je l'ai été toute ma vie, mais je l'ignorais. Il n'y a aucune espèce d'amertume dans ce mot: je suis inutile. Je me plais beaucoup ainsi, car Dieu me veut de même, et puis si tu savais tous les avantages que cela me vaut 1 Le bon Dieu m'a gardée pour lui, je vais lui faire continuellement des visites, pas très longues, il est vrai, car j'ai toujours ma maladie d'autrefois , et plus forte encore. Ma sœur Eudoxie a eu la bonté de la découvrir la première. Elle a déclaré qu'il m'était impossible de tenir longtemps dans la môme place,
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ni à la même occupation; aussi, a-t-elle le soin de m'en faire changer. Je fais donc encore de ces éclipses qui affligeaient tant ma pauvre mère, et qui réellement m'étaient nécessaires pour pouvoir vivre. C'est bien humiliant d'être atteinte de cette maladie ; un peu plus je passerais à l'état de papillon ; mais •qu'y faire? Je viens cependant de finir un tablier pour une sœur converse ; c'est la première pièce qui sort achevée d'entre mes mains depuis que je suis ici ; aussi suis-je allée le montrer à tout le monde, tanl je le trouvais bien et promptement fait. Il est vrai que la petite sœur Cahxte, nièce de la sœur que vous avez vue à la maison, a monté la ceinture ; mais c'est égal, j'y ai bien travaillé. J'ai grand'peur que cela ne rétablisse ma réputation, car je deviens paresseuse comme les vieux chiens qui aiment mieux la loge que la chasse.
« Tout ce que m me dis de notre congrégation me confirme dans la pensée que le Saint-Esprit nous avait bien inspirées de choisir M. Cardonnet pour directeur. Oh '.quelle élection! il m'en souviendra longtemps, ainsi que du grand papier qui contenait mon vote. Bientôt ici on fera la même chose, mais je pense que notre mère sera réélue. Au reste, je suis sûre de ne jamais changer de supérieure, j'en ai une à perpétuité, que le bon Dieu ne m'ôtera pas ; c'est aussi la tienne. Oh ! qu'elle est bonne ! qu'on est bien de lui dire : « Ma mère ! )••■ Je te supplie de lui
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demander la grâce que je l'aime, la grâce surtout de me faire penser à la prier. C'est bien honteux d'être obligée de lui demander cela, mais puisque je suis assez malheureuse pour en être réduite là, j'aime mieux te l'avouer. Le samedi, je me trouve plus proche de toi, car il me semble que tn es souvent près de Marie. Oh ! ma bonne sœur, ne pleure pas de ne point pleurer, je suis si heureuse ! Oh ! que nous nous aimons ! soyons-en trop sûres, et n'y pensons plus. Gardons nos larmes pour le repentir, l'amour et la reconnaissance. La Providence a veillé sur nous deux : aimons donc bien Jésus et Marie avec calme et confiance. Nous souffrons : soyons heureuses de souffrir, puisque nous aurons toute l'éternité à jouir et à nous reposer
« Je n'ai pas encore assez de résignation pourles. maladies des autres. Pendant trois semaines que ma sœur Eudoxie a été couchée, je me suis retrouvée absolument Irma. La pauvre sœur, elle souffrait tant ! Elle me disait les mêmes choses que toi, mais je n'en valais pas mieux.
« La sœur qui a été à la maison m'a beaucoup parlé de vous toutes ; mais c'est Pépa qui a fait sa conquête. Cécile le pensait bien, cette religieuse est une demoiselle Lepi nay; sa nièce est bien gentille, elle s'appelait Eugénie avant d'être sœur Calixte, elle n'a que seize ans. Je l'aime bien : impossible de n'aimer pas une Eugénie, sous quelque forme qu'elle se présente.
« Adieu, prie pour ton Irma. »
A SON PÈRE
« Ruillé, 10 août 1840.
« Mon bon père, quoique votre lettre soit déjà vieille, je l'ai trouvée bien excellente tout de même et je l'ai mise à couvrir un de mes livres à la chapelle. Si bien que, comme elle est un peu dévote, je peux la lire encore, et je trouve que je prie plus souvent le bon Dieu pour vous depuis qu'elle est là, car je lis que vous souhaitez un grand détachement des créatures et des choses de la terre, et alors, vite, je le demande pour mon bon père. Ce matin j'ai communié pour vous, c'était le deuxième mardi du mois ; j'ai prié pour que votre volonté lût bien soumise à celle de Dieu, car c'est là le bonheur de cette vie qui passe si vite. Plus le temps s'écoule, plus je vois clairement que Dieu me veut ici, et ma douleur pour A^'incennes s'efface au grand soleil de la volonté divine. Même humainement, je suis mieux depuis que mes sœurs sont parties ; ainsi, mon pauvre père, soyez tranquille et joyeux. Ma bonne supérieure a éprouvé une véritable joie en pensant au bien que cette décision vous a procuré. Elle m'a longuement parlé de vous. Il paraît qu'il y a une certaine contagion qui se propage en vous voyant, et qu'un voile même n'en met point à l'abri, car je me suis bien aperçue qu'elle avait un petit faible pour vous ; du reste, elle l'a avoué presque publiquement.
« Je suis bien contente de pouvoir parler de vous tous avec une personne qui vous connaît ; je puis dire : qui vous connaît, car elle aie coup d'oeil si perçant, qu'elle m'a fait exactement vos portraits. Vous lui avez tous plu beaucoup, et je suis si enfant, que j'en suis enchantée. Vous demanderez à ma tante de la Salle si elle n'a pas été bien devinée lorsqu'on a dit qu'elle était la plus méchante des grands enfants de Lorelte, car on ne parlait pas de la seconde génération, ce serait une autre affaire. Je me suis bien amusée à l'entendre vous passer tous en revue. Que n'étais-je là à vous embrasser après chaque nom et chaque portrait ! Mon bon père, je suis heureuse, bien heureuse. Réjouissez-vous donc avec moi de la joie pure que Dieu me donne, bénissez-l'en et aimez toujours comme de coutume votre fille chérie.
« Irma. »
a sa sœur cécile
« Ruillé, 15 août 1840.
« C'est aujourd'hui ma fête, et, malgré tous mes souvenirs, je suis non seulement heureuse, mais encore presque gaie. Que la Sainte Vierge est puissante ! Hier soir, pourtant, le ciel de mon âme était noir, et de gros nuages montaient à l'horizon ; j'aurais bien aimé à parler à notre mère. Je trouvai l'occasion de monter dans la chambre de la sœur Eudoxie, je restai tout le temps
qu'elle se déshabilla. Mais, au lieu de lui dire ce que j'avais sur l'âme, je me mis à lui conter un tas de sottises.
« Figure-toi que la veille il était arrivé des sœurs de Brest qui devaient amener des postulantes, et la
bonne comtesse de M , à neuf heures et demie
du soir, était descendue en coiffe de nuit. Je crus donc, en la voyant parmi les arrivantes, dans la cuisine, que c'était une sœur converse. Elle avait beau me saluer par mon nom, impossible de la reconnaître ; j'étais en stupéfaction devant elle, en me disant : « Comment est- « ce jamais que la sœur Eudoxie viendra à bout de re- « former cette vieille ébréchée? elle a plus de soixante « ans ! » Eh bien, ma fille, voilà comme j'ai passé le bon petit moment que j'aurais pu employer à consulter mes troubles. Tu penses si je me le suis reproché quand j'ai été seule dans ma cellule !
« J'avais envie de faire une scène. Je résistai, j'invoquai sainte Anne, que M. l'aumônier nous a beaucoup recommandée depuis qu'il est allé à Auray célébrer sa fête, le 26 juillet ; puis je priai la Sainte Vierge, et quand la bonne sœur Etienne vint me frictionner, je dormais presque. Ce matin le bon Dieu m'a tout à fait calmée, et la Sainte Vierge a balayé tous mes tourments. Hier, j'avais fait une couronne d'immortelles pour une de ses statues qui est bien vieille; mais j'ai conservé mes goûts antiques, et je vais souvent faire là mes petits pèlerinages.
« Notre mère eut ses pauvres joues joliment usées hier soir, c'était sa fête. Je lui ai dit l'article de ta lettre qui avait rapport à ce sujet; elle n'a pas nié le fait, et, quand vint l'instant de lui souhaiter sa fête : « Al- « Ions, me dit-elle, embrassez-moi quatre fois ; » mais je suivis ton conseil d'économie, et je me contentai de deux, ce qui fut même remarqué. Il faut que je te raconte que, lorsque le Père Besnoin l'eut vue, il me dit : « Ma fille je suis bien aise que vous soyez ici, voilà « toujours une femme que vous ne pourrez pas trop ai- « mer : elle est laide et vieille. » Je racontai cela le lendemain à ma mère; tu penses si cela l'amusa! Une m'en aurait pas dit autant de ma sœur Eudoxie, qui a dû être charmante et qui conserve encore quelque chose de parfaitement aimable. Je ne m'attendais pas à t'écrire une lettre dans ce genre; Moi qui voulais qu'elle fût de dévotion! Mais il est probable que le bon Dieu, voyant que j'avais besoin de distraction, a changé le cours de mes pensées. »
A SA MÈRE
« Ruillé, 8 septembre 1840.
« Ma bonne mère, si j'ai bien compté, c'est dimanche votre fête, et c'est samedi qu'on vous la souhaitera. Ma lettre précédera peut-être cette époque ; alors elle fera comme mon cœur, qui prend toujours
les devants lorsqu'il s'agit de vous souhaiter du bonheur. Je voudrais bien être là samedi soir, pour vous embrasser. Cependant je suis si bien ici, que les regrets mêmes respectent les murs de la communauté et restent à la porte, sans oser pénétrer jusqu'à mon cœur. Ainsi, au lieu de vous dire : « Que ne suis-je à la « maison avec mes frères et mes sœurs ! » je vous répéterai : « Je suis heureuse, très heureuse. » Le bon Dieu me donne le centuple dès ce monde. J'ai fait une excellente retraite. Je ne sais si d'autres, à ma place, oseraient dire : J'ai fait une retraite, car je me suis promenée et je causais la moitié du jour ; mais ce n'était pas ma faute, le Père Besnoin me donnait pour ma pénitence de me distraire et d'être tranquille. Il m'a menée comme il a voulu. En vérité, si le bon Dieu me demande : « Qu'avez vous fait de « votre âme ? » je pourrai lui répondre avec assurance : « Vous ne me l'avez pas donnée à garder. » On a été très satisfait du Père Besnoin. Il nous a donné des instructions charmantes ; j'en faisais des espèces d'extraits, que la sœur Saint-Benoît a voulu copier. Elle a dû vous remettre un paquet de lettres et de toutes sortes de choses, et vous donner de mes nouvelles, car elle m'a promis d'aller vous voir. Elle paraît bien bonne, bien complaisante. Elle vous aura dit, sans doute, que notre mère a été réélue : c'est une cérémonie très imposante; le cœur me battait fort quand, après plusieurs heures d'interrègne,
UNE FEMME APÔTRE 16t
Monseigneur entra dans la chapelle et dit : « Mes H chères filles, j'ai à vous annoncer que vous avez une « supérieure. » Laquelle était-ce?... Sœur Marie, car elle s'assit près de l'évêque, et toutes nous allâmes lui baiser la main. Je vous assure que je la lui serrai, et mes larmes coulaient malgré moi. Je la plains bien, ainsi que toutes celles qui sont en dignité, car dans une communauté il n'y a point d'honneurs, il n'y a que des charges. Si j'osais demander quelque chose à Dieu, je le conjurerais, les mains jointes, de me mettre plutôt sous la dépendance de la dernière sœur converse, que de me constituer sa supérieure ; mais, reconnaissant que la lâcheté et la paresse seraient le fond de ma prière, j'attends à la faire qu'elle provienne de l'humilité. Je vous envoie, pour votre cadeau de fête, une petite pensée de mon jardin.
« J'ai encore un autre présent pour votre fête, c'est la nouvelle que ma santé est bien meilleure depuis quinze jours. Je commence à avoir bon appétit et à ne plus être obligée de manger en vertu de la sainte obéissance. J'ai repris des couleurs, me dit-on, car ici il faut se fier aux yeux des autres pour connaître l'air de son visage. J'ai recommencé mes études, et je ne suis plus sous la loi de la liberté.
« Tout le noviciat a été renouvelé, à l'exception de deux ou trois qui étaient arrivées dans le cours de l'année. Le départ des anciennes m'a affligée, je les
aimais toutes sincèrement. Il en est revenu de nouvelles : la figure de ce monde ciiange. Nous sommes actuellement vingt. Vingt-huit ont pris l'habit cette année. Pendant la retraite, nous étions une cinquantaine ; c'était presque un corps.
« Il y a une jeune personne d'Orléans qui me rappelle Olivia. Figurez-vous la voir arrivant dans une ■communauté avec toutes ses petites recherches élégantes : mains blanches, manières, ton, mise, enfin tout, excepté que celle-ci a le désir d'être religieuse. Elle dit que Notre-Seigneur était une homme ti-ès distingué, (\m ^eydM avoir de bonnes manières... et le reste. Vous pensez si elle nous amuse ! Qu'on doit être agréable à Dieu quand, pour son amour, on se dépouille courageusement comme elle le fait de ce vêtement de mondanité ! Le mien ne couvrait que mon âme et il était plus difficile à voir et à enlever ; il fallait l'habile main de Dieu pour l'arracher. J'espère qu'il m'aidera, car toute seule je n'en ai pas la force. »
A SA SŒUR PÉPA
« Ruillé, 26 septembre 1840.
« Ne VOUS mettez point en peine, mes bons amis, de rien m'envoyer. Je ne suis déjà que trop riche, c'est ma désolation. Il me semble que je ne suis entrée en religion que pour être moins pauvre que
dans le monde. Je n'ai plus rien de vieux, rien de laid, que mon individu. J'en gémis devant Dieu et devant notre mère, qui redouble alors ses perquisitions pour savoir si rien ne me manque. Personne ne me comprend ici, pas même ma sœur Eudoxie, qui cependant a reçu un don tout particulier pour le discernement des esprits et le maniement des cœurs. Chère sœur Eudoxie ! voilà trois jours qu'elle est au Mans, et elle va encore y rester une semaine. J'ai bien envie de la revoir, elle est si bonne ! Elle s'intéresse à vous toutes, sans vous connaître ; elle prétend que toi, tu l'amuserais beaucoup. Ma chère Pépa, il faut tâcher de garder ton bon fond de gaieté, et, bien que le cours de la joie ait pris une autre direction, il ne faut pas en dessécher la source. Je comprends très bien l'état dans lequel tu te trouves et j'en remercie Dieu pour toi. Il vaut mieux être éclairée par la grâce, que d'attendre à voir les vanités de la vie à la lueur de la lampe qui veillera près de notre lit de mort. Peu à peu ton cœur prendra une nouvelle consistance; c'est un moment de crise que celui où tu t'es trouvée. Dieu t'a mise dans le creuset pour ôter tout ton alliage ; tâche maintenant d'être fidèle aux lumières que tu reçois. Moi aussi j'étais aveugle et paralytique en venant ici ; le Seigneur m'a ouvert les yeux, mais il ne m'a pas encore donné l'usage de mes jambes. Je vois le chemin, et je ne puis marcher. Je crie de toutes mes forces, et le bon Dieu me met
sur ses épaules et me porte un petit bout de chemin. Je me figure alors que je vais pouvoir aller toute seule, je saute à terre, et du premier coup je tombe sur le nez; je veux me relever, et je ne puis que me rouler. Je recommence mes cris, et le Seigneur accourt et de nouveau me tend les bras. Que cela es,t triste, ma fille, d'être si faible et si orgueilleuse ! »