‹ Une femme apôtreChapitre 42 sur 69 · LA MÈRE THÉODORE EN AMÉRIQUB · texte numérisé non relu

LA MÈRE THÉODORE EN AMÉRIQUB

Ce fut dans les derniers jours de juillet 1840 que la sœur Théodore, accompagnée de cinq autres religieuses, se rendit au Havre pour passer en Amérique.

M. Aubineau, dans un opuscule intitulé Sainte-Marie-des-Bois, et dans son livre des Serviteurs de Dieu, a donné sur l'établissement des sœurs de la Providence dans rindiana des détails circonstanciés , qui ne peuvent trouver place dans cet ouvrage, où l'on se propose de parler de cette mission seulement dans ce qu'elle aura de rapport direct avec Irma. Les sœurs, il ne faut pas l'oublier, partaient en 1840, et les trente et quelques années écoulées depuis ont apporté de grands changements dans la civilisation de l'Amérique et dans la facihté des communications. La sœur Théodore mit quarante jours pour arriver à New-York, et ce ne fut qu'après bien d'autres fatigues qu'elle gagna Vincennes, résidence de Monseigneur de la Hailandière. Les terres que ce bon évêque avait ce-

dées aux religieuses se trouvaient à vingt-cinq lieues au nord de cette ville. A son départ de France, il se proposait d'y faire préparer pour elles une demeure. La pauvreté, ou des soins plus pressants, ne lai avaient pas permis d'exécuter complètement ce projet. Après quelques jours de repos, et après avoir reçu la bénédiction de leur premier pasteur, elles se dirigèrent vers le lieu de leur mission.

M. Aubineau raconte ainsi leur arrivée au lieu qui fut plus tard Sainte-Marie-des-Bois ;

(( ... Elles partirent. Un prêtre les accompagnait. On marche, on s'enfonce dans la solitude; enfin le prêtre fait arrêter le chariot, annonçant aux voyageuses qu'elles sont arrivées. Elles descendent, regardent autour d'elles et se trouvent au milieu d'un bois. Malgré tout, elles ne s'attendaient pas à ce dénouement. On leur montra quelques constructions commencées, c'était la maison qui leur était destinée. Un peu plus loin, elles virent une sorte de cabane en planches où habitait une famille. Malgré leur confiance, et bien qu'elles eussent fait leur entier sacrifice, en présence d'un dénuement si complet, une petite alarme s'éveilla dans leur cœur. Elles s'informèrent oii se trouvait Notre- Seigneuî". On les conduisit à une hutte composée de troncs d'arbres placés horizontalement les uns audessus des autres, longue en tout de douze pieds et large de neuf environ ; la porte, sans aucune ferrure, résistait a\jx efforts de ceux qui la voulaient ouvrir,

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et n'en fermait pas mieux. D'un côté, une large cheminée par où tombait la lumière. Dans un coin, sur des planches, un grabat, plus misérable qu'on ne saurait l'imaginer : c'était le lit du prêtre attaché à cette étrange église. A l'autre bout, une petite fenêtre bouchée avec du linge et des broussailles, à cause du ffoid qui commençait à se faire sentir. Enfin, quelques linges sales et déchirés, arrangés en façon de rideaux, entouraient et abritaient une petite planche appuyée contre le mur et soutenue par deux piquets fichés en terre. On écarta ces guenilles, et, au milieu de ces misères, elles reconnurent le Roi du ciel et de la terre dans toute sa douceur et sa bénignité. Il reposait là, dans une petite custode : point de tabernacle, point de flambeaux, rien de ce qui entoure d'habitude sa majesté. Dès qu'elles eurent vu et adoré ce divin Maître dans ce dépouillement extrême de toutes choses, vive image de Bethléem, elles se trouvèrent trop bien traitées et rougirent de leur moment de faiblesse. On s'accommoda avec la famille voisine. Elle céda une pefite chambre, qui devint la résidence de la communauté, et un grenier, qui fut le dortoir. Le soir même de leur arrivée, quatre postulantes se joignirent à elles. Dieu bénissait leur œuvre ; et si la maison du Seigneur ne s'édifie pas avec des pierres taillées par la main des hommes, mais bien plutôt avec ces pierres vives des cœurs que la grâce équarrit et façonoe à spa gré, les sœurs avaient

déjà fondé le couvent de Sainte-Marie-des-Bois.

« . .. Le petit grenier qui leur servait de dortoir était si exigu et les lits le remplissaient si bien , que, pour arriver au dernier, il fallait nécessairement passer sur tous les autres; en outre, si par faitement clos, qu'on ne parvint jamais à mettre les lits à l'abri de la pluie et de la neige. Il fallut passer ainsi tout le long et rigoureux hiver de 1840 à 1841; ce fut seulement à la fin de l'année que les sœurs purent se transporter dans leur nouvelle maison et y ouvrir un pensionnat. »

Voilà le tableau de la pauvreté des sœurs de Sainte- Marie-des-Bois. Leur père n'était pas mieux traité. Lisons ce que dit la mère Théodore au sujet de la cathédrale de Vincennes et de l'habitation de l'évêque :

« Nous nous sommes fait conduire dans la cathédrale : notre grange de Soulaines est mieux ornée et mieux tenue. En considérant cette pauvreté, je pleurai si amèrement, qu'il me fut impossible ce jour-là d'examiner l'église. Le lendemain, je la vis avec plus de calme. C'est une maison en briques, avec de grandes fenêtres sans rideaux, dont les vitres sont cassées pour la plupart. Sur le pignon, il y a une espèce de commencement de clocher qui ressemble à une large cheminée en ruine. L'intérieur répond parfaitement à l'extérieur : un pauvre autel en bois ; une balustrade qui n'est pas achevée et qui cependant paraît tomber de vétusté; pour siège épiscopal, un mauvais fauteuil rouge que les paysans ne voudraient pas

avoir dans leur maison. Enfin, je n'ai vu rien de si pauvre que l'église de Vincennes.

«Je crois ne vous avoir rien dit delà maison de l'évêque, de cet escalier d'où il est tombé dans la neige en allant faire sa première visite épiscopale. Bien qu'il ne neigeât pas, nous aurions bien pu en faire autant que le bon prélat; les six marches de cet escalier étant faites de planches vermoulues qui tremblent sous les pieds.

«La petite maison de Monseigneur de la Hailandière est comme un magasin où ses prêtres viennent prendre ce qui est indispensable. Tout ce qu'il a est à chacun d'eux ; mais le père et les enfants manquent souvent des choses les plus nécessaires. Voilà pourquoi l'église et la maison sont en si mauvais état, car, avant tout, il faut vivre.

« Que la part d'indigence qui nous est faite, à nous servantes de Jésus, filles de la Providence, nous soit précieuse jusque dans les plus insignifiants détails! Préférons ce que nous devons accepter à ce que nous aurions pu choisir... Dans notre pauvreté, nous pourrons dire avec saint Ignace : « Il nous manque bien « des choses afin que Dieu ne nous manque pas. »

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