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PRISE D HABIT D IRMA

Vers la fin de 1840, la mère Marie accorda à Irma la permission de prendre l'habit religieux. Celle-ci écrit à sa mère :

« Ruillé, 8 décembre 1840.

« Je ne m'attendais pas aux bonnes étrennes que le bon Dieu va me donner, je croyais voir finir et recommencer l'année sans qu'elle m'apportât aucun changement extérieur ; mais le Seigneur s'est souvenu de moi, il veut bien me revêtir de ses livrées et m'employer, selon mes faibles forces, à son service. Ma pauvre mère, si vous saviez comme je suis contente! J'avais toujours peur de mourir avant d'être rehgieuse... Je trouvais que j'avançais si lentement dans la carrière que j'ambitionnais de parcourir, que je craignais de n'en voir jamais le terme ; puis, je me sens si incapable de me livrer à un emploi ou à des occupations fatigantes I Mais la providence de Dieu est le refuge des misérables; c'est sous ce titre que je l'in-

voque tous les jours aux litanies composées en son honneur; et, cette douce providence, qui m'a amenée par de si admirables voies, veut bien se charger de ma faiblesse et me garder dans son sein.

« Je viens d'apprendre la mort du bon M. Cœdro ; que la volonté de Dieu soit faite 1 On a regret au bonheur qu'il s'en va quérir : Une faudrait point que de tels hommes mourussent. Ainsi je pensais, Dieu en a jugé autrement.

Bénissez votre Irma, chère maman, et pardonnezlui les peines qu'elle a pu vous causer.

A SON PÈRE

(Même date.)

« Mon bien-aimé père, que je bénis aujourd'hui l'instant où, malgré les déchirements de votre âme, vous me donnâtes courageusement au Seigneur ! Il fallait que cela fût ainsi : ce qui était folie aux yeux de la prudence humaine était la seule voie qui pouvait me conduire ici. Ne pleurez pas ; vos larmes, Dieu les a comptées , et elles se changeront un jour en perles précieuses pour embellir votre couronne. Ce que je regrette, ce que je pleure, c'est d'avoir si peu profité de vos exemples, c'est de vous avoir si souvent attristé dans mon enfance, et plus encore dans ma jeunesse; pardonnez-moi, je vous en prie, bénissez-moi encore une fois. Le bon Dieu m'a pardonnée.

et VOUS aussi, n'est-ce pas? Ah! comme je vais prier pour vous!

« J'aurais voulu écrire à ma chère grand'mère ; mais je vous prie de lui dire, ainsi qu'à ma bonne marraine, à mes tantes et à mon oncle, que j'ai bien du regret des peines* que j'ai pu leur faire. Je les prie tous de se réjouir avec moi. Je leur demande à chacun une communion selon qu'il leur sera commode de la faire.

« Le jour delà prise d'habit est le 13, dimanche prochain. Lorsque vous écrirez à mes frè^es, . ditesleur, je vous prie, mille choses de ma part. Pour vous, mon bon père, soyez sûr de la reconnaissance et de la tendresse de votre fille.

« Irma. »

a sa sœur eugénie

(Même dale.)

« Ma chère Eugénie, voilà donc qu'il arrive enfin, ce jour que je méritais si peu de voir, ce jour de ma prise d'habit ! Si tu savais comme je suis contente ! Tu vas l'être beaucoup aussi, car tu es ma seconde mère, et tu vas m'offrir joyeusement à Jésus par les mains de Marie. Ce matin, j'ai bien pensé à toi et à notre congrégation.

« Je te demande une communion et à mes sœurs, afin de remercier Dieu de la grâce qu'il m'accorde. Tu mettras un beau bouquet à notre bonne Sainte

Vierge et à notre ange gardien. Tous les jours, tu leur feras une petite prière pour ton heureuse fille. Puisque tuas quelques droits à la Providence de Nazareth, tu voudras bien mettre à contribution les oaaîlresses et les petites orphelines pour qu'elles me disent leur chapelet. Te figures-tu me voir avec un gros chapelet pendu à mon côté? Mon Dieu, apprenez-moi à le dire ! Jamais on n'aura vu une religieuse si ignorante. Enfin, tout de même je suis bien contente. Tu demanderas à maman qu'on fasse un régal à mes chers pauvres le jour de ma prise d'habit. Cependant n'insiste pas, dis-lui que je ne veux que ce qu'elle trouvera à propos de faire. Dis bien à mes bonnes gens de prier pour moi. Ma pauvre Eugénie, il me faudra bientôt quitter la Providence; tu penses si j'aurai besoin de forces ! Ah I mes chères , mes bien-aimées sœurs^ réjouissons-nous ensemble. Informez mes cousines, mes amies, afin qu'elles prient pour moi. »

Elle termine sa lettre par quelques lignes à sa sœur Cécile :

« Si tu voyais ma joie, ma Cécile, cela te donnerait, je ne dis pas la vocation, mais au moins le désir d'être religieuse. Ce que tu me racontes n'a guère de rapport avec tes anciennes velléités de vocation, mais tout le monde n'est pas appelé au même état, et, comme dit le Père Besnoin (après saint Paul), il y a le grand sacrement... Abandonne ton cœur à Jésus, le voilà qui va venir le chercher; pourras -tu le lui refuser,

lorsque tu le verras pour toi tremblant de froid et couché sur un peu de paille, dans une méchante étable? Avec le bon saint François, je te dirai : « Prends « une de ses chères larmes, mets-la sur ton cœur : « elle guérit toute blessure. »

«C'est le 13 de ce mois ma prise d'habit. Nous ne sommes que trois pour la vêture. Ici tout se passe en simplicité. On n'a pas de toilette comme dans les communautés cloîtrées.

« Cécile, ce n'est pas à un homme que je vais me donner, c'est à un Dieu. Quête-moi des prières de tous côtés, fais quelques sacrifices pour moi, je te rendrai cela plus tard. Si tu m'aimes, dans ces temps-ci, prouve-le à ton Irma. »

A SA MERE

« Ruillé, 20 décembre 1840.

« Ma bonne mère,

« Peut-être trouvez-vous bien long le temps qui s'est écoulé depuis ma prise d'habit ; mais je suis comme l'eau retenue par la glace, et j'attendais le dégel pour pouvoir vous dire quel cours j'avais pris. Cependant, sachant le désir que vous avez de connaître quelque chose sur le plus beau jour de ma vie, ^e commence cette lettre sans savoir où je la finirai.

« Il m'est bien facile de vous dire ma toilette : j'é-

lais en blanc ; vu le froid, j'avais un chàle au lieu d'une pèlerine, qui est l'ornement d'usage en été, puis un bonnet blanc et un voile de gaze lisse. Mes compagnes, dont les noms sont sœur Anaclet et sœur Vital, étaient habillées comme moi. Nous avions des cierges. Ma santé , qui était très enrhumée depuis trois semaines, s'est trouvée toute fortifiée depuis ma prise d'habit. La cérémonie fut vers neuf heures du matin : pendant la messe, après l'évangile, M. l'aumônier nous fit un joli petit sermon : il nous compara aux trois enfants échappés aux flammes de la fournaise; il nous dit que nous inviterions comme eux le froid et la glace à louer le Seigneur, et que, malgré la rigueur delà saison, le 13 décembre serait toujours pour nous un jour de fête. Il nous donna ensuite l'habit qu'il avait béni : j'embrassai ma robe avec la tendresse d'une mère qui embrasse son enfant, puis je passai dans la salle, où l'on m'habilla. .Je devais être joliment laide, car je ne faisais que pleurer. Pendant ce temps-là on chantait à la chapelle les litanies des Saints et Vin exitu Israël. Lorsque nous fûmes rentrées, on nous donna nos voiles, que notre mère nous mil sur la tête , puis nos gros chapelets et DOS christs. Il m'est bien facile de vous dire les cérémonies extérieures ; mais ce qui se passait dans mon âme, c'est chose impossible. Le bon Dieu, qui y versait la joie à torrents, peut seul connaître les sentiments de reconnaissance et d'attendrissement que

j'éprouvais. Ma bonne mère, que je vous remercie de m'avoir donnée au Seigneur! Mon père me dit dans son excellente lettre de me préparer au combat; il a bien raison, car la vie que j'ai embrassée est une \1e de sacrifice et de mort : le jour de la prise d'habit, le bon Dieu donne un petit échantillon du ciel pour préparer ses soldats au courage en leur faisant considérer la récompense.

« La fin de la journée se passa très bien. Je fus obligée de mettre une autre coiffe, vu que mon nouveau costume ne s'arrange pas des caresses et des félicitations. En l'honneur de nos fiançailles, mes compagnes et moi dînâmes à la table des supérieures (permission de parler). Nous avions un dîner en rapport avec la fête. J'ai beaucoup de peine admettre ma coiffe droite : sœur Eudoxie me donne des leçons. Le soir de ma prise d'habit, j'avais bien du chagrin d'ôter tout mon cher costume. Je passai mon gros chapelet à mon cou ; « Chaîne bénite, fais-moi aller à Jésus par Marie 1 »

xvm

ÏHMA A BREST

Après leur prise d'habit, les novices abandonnaient la maison mère de Ruillé pour se rendre en obédience dans les différentes localités confiées aux soins des sœurs de la Providence. Irma devait donc, comme ses compagnes, quitterle noviciat, et ce n'était pas sans un vif regret qu'elle s'en éloignait, car son eœur aimant s'y était attaché avec d'autant plus de force que Dieu était le lien qui l'unissait à sa supérieure et à ses sœurs.

Pour adoucir cette séparation, la mère Marie lui choisit Brest comme résidence. Elle devait y retrouver ses deux frères : Charles, lieutenant de vaisseau, Henri, dans le commissariat de la marine. Elle avait pour eux une affection toute particulière.

C'était aussi à Brest que demeuraient Mesdames Thyrat et Gicquel des Touches (cette dernière née

le Fer de la Saudre), amies intimes de sa mère et de ses tantes. En se rendant à Brest, Irma devait passer par Rennes. La mère Marie lui permit d'y séjourner quelques jours, afin de revoir une partie de sa famille. Elle le fait savoir à ses parents :

(( Vendredi prochain, 8 janvier, je serai à Rennes, chez les sœurs de la Providence, rue Haute, attendant, avec abandon à la volonté de Dieu, ceux d'entre vous qu'il veut bien que j'embrasse à mon passage. Je lui laisse le soin de choisir; j'ose pourtant dire à mon père qu'il n'y a que quinze lieues de Saint-Servan à Rennes. S'il craint le froid, il peut revêtir le fameux loup jaune (1), ou bien encore mettre ses trois femmes (2) sur son dos. Je sais combien sa santé est faible et nous est précieuse; je remets donc mes désirs entre les mains de mon Père céleste d'abord, car mon autre père les partagerait peut-être au delà de la prudence.

« Ne vous faites pas de chagrin de mon départ de Ruillé. Dieu me traite en enfant gâtée, de me placer sous la conduite de la sœur Saint-Ange, supérieure 'i de la maison de Brest. On dit leur établissement très beau. Il y a douze religieuses el une chapelle où réside le Saint Sacrement, et lorsqu'on a Jésus, qu'estce qui peut vous manquer? »

M. le Fer, qui s'oubliait toujours pour les autres,

(1) Vêtement très chaud à longs poils.

(2) Ses trois redingotes d'hiver.

UNE FEMME Al'ÔTRE l~V

laissa à sa femme et à ses filles le bonheur d'aller n Rennes. Elles devaient être reçues à la communauté, et profiteraient mieux que lui des très courts moments qu'Irma pouvait leur accorder. D'après la date du départ de cette dernière, elle devait être à Rennes, lorsque sa mère et ses sœurs Eugénie et Cécile y arrivèrent. Quelle fut donc leur profonde déception en apprenant que cette fille, cette sœur si ardemment désirée, était retenue par les neiges et les glaces ! Leur pénible attente se prolongea près d'une semaine, pendant laquelle elles ne reçurent ni nouvelles ni lettres. Enfin leurs inquiétudes se changèrent en joie lorsque la chère voyageuse fut entre leurs bras. Elle avait couru plus d'un danger dans la petite voiture de Ruillé, bien que le cheval marchât au pas. Mais la bonne Providence l'avait protégée comme partout, comme toujours. Plus tard, en parlant de ce moment béni de la réunion, Madame le Fer écrivait :

« Quelquefois, pour peindre le bonheur du ciel, on le compare à celui qu'éprouve une mère en revoyant l'enfant qu'elle croyait perdu. Je ne pense pas qu'il puisse en exister un plus grand sur la terre. Je l'éprouvai, ce bonheur, dans toute sa pureté, car il venait de Dieu. Je lui avais offert ma fille en sacrifice, et il voulait bien me la rendre. »

Irma revit aussi à Rennes deux de ses frères : Alphonse, qui était au séminaire, et Eugène, l'un de ses écoliers, qui continuait ses études au collège.

Après quelques jours d'heureuse réunion à Rennes, passés dans la communauté des sœurs de la Providence, Madame le Fer et ses deux filles retournèrent à Saint-Servan. Irma prenait, le jour de leur départ, la diligence pour Brest. C'était la première fois qu'elle se trouvait à voyager seule. A son arrivée dans cette ville, elle rend compte à sa mère des incidents de la route.

A SA MERB

« Brest, janvier 1841, vendredi.

« Me voilà donc à Brest, ma bonne mère, j'y suis arrivée mardi soir tout entière. Je crois vraiment que les anges gardent les sœurs de la Providence, car j'aurais dû me casser les jambes et les bras deux ou trois fois pour le moins, notre diligence ayant voulu verser à Montauban. Heureusement que la butte sur laquelle la voiture passait se trouva trop haute, ce qui arrêta la roue à moitié. C'était au détour d'une rue, je voyais ce qui allait arriver. Dans un instant les chevaux s'abattirent, le postillon fut précipité de son siège à terre , les glaces furent brisées par le choc; ' J'allais être écrasée, car j'étais dans la place du coin; \ mais Dieu retint la lourde masse et on accourut à temps pour empêcher sa chute. Nous fûmes obligés

UNE FEMMK Al'ÔTRE 184

d'attendre là une heure pour qu'on raccommodât l'essieu. Je me suis trouvée à voyager avec un jeune homme qui traitait sa femme en vraie religieuse. Il lui apprit, au milieu de la nuit, qu'il s'était engagé pour trois ans au service. Pauvre femme! elle qui croyait faire un voyage d'agrément, on l'emmenait à deux cents lieues de son pays, de sa mère, pour la transporter à Paimpol, au milieu d'une garnison ! En entendant ses plaintes, en voyant, malgré sa douleur, sa résignation, je ne pouvais m'empêcher de remercier Dieu de la part qu'il m'avait faite. . «AU reste,je n'ai pas eu à me plaindre personnellement de mes compagnons ; pour que je n'eusse pas à tressaillir, le jeune homme m'avertissait avant de frotter l'allumette sur sa boite pour allumer sa pipe. Ce que j'eus de plus triste fut l'instant de mon départ Je croyais que vous m'aviez retenu une place de coupé, et .déjà je disais à mes compagnons que j'avais la première. Un gros capitaine anglais ajouta fort poliment : « Mon dame, si c'est moi qui l'ai, je vous « /ecèrfe.» Vite, je m'installe dans le fond du coupé. Daax minutes plus tard, je revois mon gros Anglais avec Is chef du bureau qui venait pour faire déloger quelqu'un. Lorsqu'il m'aperçut, il me dit : « Ma^asie, « votre place est dans l'intérieur, descendez. » Dans l'intérieur j'avais vu entrer des officiers et des hommes de toute sorte. Il me prit un tel serrement de cœur que je me mis à pleurer en répondant que ja

m'étais trompée. « Mon dame, vous pas pleurer, » me dit le charitable Anglais; il me céda encore une fois ses droits et s'en alla où j'aurais dû être.

« Ma santé s'est très bien soutenue dans ce voyage qui a duré trente-six heures. J'arrivai mardi soir à Brest, pendant le grand silence; je puis maintenant vous parler comme à une religieuse (1). La bonne sœur Saint-Ange, ainsi que toutes les autres, m'ont fort bien reçue. La tête me tournait un peu en arrivant. Le lendemain, j'ai vu l'excellente dame Thyrat et Thérèse. Elles ont été charmantes pour moi. Elles m'ont lu une lettre de Charles ; il se plaît beaucoup à Cadix et ne parle pas de retour ; mais on attend prochainement Henri à Brest.

« Personne ne savait que je dusse venir ici ; la mère Marie avait oublié de me nommer à la sœur Saint- Ange, c'est bien drôle ; ma réception, pour être inattendue, n'en a pas été moins bienveillante. »

« Brest, mars 1841,

« Je vois, ma bonne mère, qu'une de mes lettres a été perdue et je le regrette, car elle vous eût donné les détails que vous désirez. Il ne faut pas vous faire de la peine de la rareté et de la brièveté de mes lettres. Vous m'avez donnée toute à Dieu, pour toujours, jusqu'à

(i) Madame le Fer venait de passer une douzaine de jours à la communauté de Renues et disait y avoir fait un petit noviciat.

la mort même. Ce Dieja si bon vous a rendu votre enfant pour trois jours, il vous la promet encore pour un peu plus tard(l); il ne faut donc pas être avare envers lui, et reprendre les dons offerts, quand surtout ils sont si minimes, La vie se passe ici avec une rapidité effrayante. On roule vers le ciel comme en voiture à vapeur. Les prières, la messe, l'oraison, les classes, l'étude, les repas, se succèdent et ne laissent pas de temps libre. La bonne dame Gicquel est comme vous, elle ne comprend pas cela et réclame des visites; Madame Thyrat me convient mieux, car elle entend la raison et m'aide à la faire entendre à notre bonne parente.

« J'ai passé mon carnaval bien différemment que vous ne le pensez. J'ai joué pendant plusieurs heures à biribi, à piau, et surtout à l'incomparable moufti, qui a eu les mêmes succès ici qu'à Ruillé. J'étais entourée d'une centaine d'enfants, avec lesquelles je suis on ne peut mieux depuis ce jour.

« Pourriez-vous, ma chère maman, m'envoyer une grammaire d'Hosselin? Je la demande pour mes deux collèguesde classe autant que pour moi; c'est donc à titre de charité pour nous trois... Que j'aime ma vocation qui met tout en commun ! Je crains bien que la nature, sous ce rapport de pauvreté, ne nuise beaucoup à la vertu, car vous savez mes goûts, ils n'ont fait qu'augmenter. Hier, cependant, en voyant un (1) Madame le Fer devait venir prochainement à Brest.

pauvre religieux espagnol qui venait quêter pour passer en Amérique, j'aurais voulu être riche. Il pleurait si amèrement, que j'ai pleuré avec lui. J'ai toujours des larmes, toujours un cœur, et toujours dans ce cœur une large place pour ma bien-aimée mère. »

A SA SŒUR EUGÉNIE

« Brest, 15 avril 1841.

« Ma bonne Eugénie, c'est aujourd'hui jeudi, et, pendant que ma sœur Marie-Philomène est à conduire au catéchisme les trois quarts des élèves, ma sœur Maria a réuni ses élèves à l'autre quart de mes écolières, et elle a la bonté de garder le tout ensemble. On aurait bien voulu avoir un congé, mais il y avait déjà eu huit jours de vacances pour les fêtes de Pâques, et on n'a pu accorder les demandes faites par la paresse. Cependant, pour tout concilier, on a permis à une petite fille de ma classe, nommée HortenseT..., de raconter des histoires, pendant que les autres travailleraient. Elle vient de leur dire le conte de la Chatte blanche, mais d'une si charmante façon que, bien que j'aie aujourd'hui vingt-cinq ans, je suif restée comme une sotte à l'écouter. Généralement les enfants de Brest ont beaucoup d'esprit, ils sont d'ur caractère aimant, mais d'une légèreté, d'une dissipa-

tion dont rien n'approche. '

« Pendant quelques jours, j'ai interrompu ma vie

habituelle, j'ai eu un de mes anciens catarrhes de printemps. J'ai beaucoup souffert d'un mal d'oreille qui est parti par l'application de la moutarde aux pieds, mais il me reste comme le bruit de la grande mer dans l'oreille gauche. Ma santé a repris son cours ordinaire ; j'ai passé la semaine sainte sans aller à l'église, et je suis ressuscitée le jour de Pâques. J'allai à Saint-Louis à la messe du matin, car ici nous n'avons pas de messe le dimanche, ce qui est un peu gênant. Le prédicateur de carême a toujours traité des sujets relevés, tels que la divinité de Jésus-Christ, l'ÉgHse catholique, l'autorité du Pape, etc. Ses discours étaient très profonds, ses gestes, son organe magnifiques. Il n'a pas plu au vulgaire. Il avait un je ne sais quoi de rude et de sévère ; parfois il me semblait entendre Bossuet prêchant ses pensées dans le lanc^age du dix-neuvièrae siècle. Il a attaqué de front les fouriéristes, espèce de secte qui règne à Brest, et qui admet les principes de Fourier. M. Cuzon, aumônier du collège, prêtre de beaucoup d'instruction, et dans le genre de M. Cîirdonnet, nous a parlé de ces sortes de gens. Prions donc, chère sœur, que la foi catholique ne s'allère pas en France.

« Lorsqu'on jette un coup d'oeil sur le monde, on comprend le petit nombre des élus. »

A SA SŒUR CÉCILE

« Brest, mai 1841.

« Tes lettres, ma bonne petite sœur, me montrent ton cœur toujours agité et indécis. Qui donc t'arrête, qui t'empêche de dire à Dieu : « Je suis à vous, sauce vez votre enfant? » Ah ! si tu connais le cœur de Jésus, tu iras lui confier cet avenir qui t'apparaît si effrayant et qui, en effet, est dangereux. Tu le sais bien, le bonheur n'est que dans le parfait abandon de soi-même entre les mains de Dieu ; un cœur indécis et partagé est un martyre.

« Le lit de notre âme est trop étroit, disait un pro- « phète, pour y mettre Dieu et la créature ; il faut que « l'un ou l'autre tombe : » voudrais-tu que ce fût Dieu ? Tournons à notre bénéfice notre manière d'être, notre triste et heureuse sensibilité. C'est un glaive qui transperce lorsqu'il est dirigé vers les créatures, c'est une source d'eau vive qui rejaillit jusqu'au ciel, quand elle remonte vers Dieu.

« Ouvre ton cœur à deux battants à notre sœur Eugénie, occupe-toi des pauvres, tâche de payer une retraite à ceux à qui elle ferait du bien. Défie-loi de ce fonds de mélancolie romantique que nous avons toutes deux. Dieu, il est vrai, m'a bien changée, et pour t'en donner une preuve, je te dirai que je n'ai éprouvé aucune sensation en revoyant la mer.

« Hier, j'ai reçu une lettre de Ruillé; on me donne la triste nouvelle que la mère Théodore était dans un état désespéré. Le 3 février, il y avait quarante jours de maladie très grave. Je la pleure comme morte. Bien-aimée sœur Théodore ! elle l'était à peu près autant pour moi sur la terre de Vincennes que dessous. Je suis bien aise que tu ne l'aies pas connue, ainsi que mon père et ma mère, vous auriez trop de regrets.

« Elle est bien heureuse d'avoir accompli son sacrifice , et moi je suis heureuse d'avoir désiré l'accomplir. »

La petite filleule de la sœur François-Xavier avait coutume de lui ouvrir son cœur par correspondance comme elle le faisait autrefois de vive voix. Sa sœur continue de l'instruire et répond avec bonté à ses confidences.

« Brest, mai 1841.

({ Chère petite fille, « Tu as donc peur de vivre bien vieille, bien vieille, et d'aimer trop longtemps le Seigneur qui t'a aimée depuis plus d'un million d'années. Je t'assure que tu n'as pas trop d'instants à lui donner; tu mourras bientôt, sois-en sûre ; la vie est si peu de chose ! Plus tu serviras jeune le Seigneur, plus la vertu te deviendra facile. Tu te dis encore : « Si je me corrige, on va « croire que je suis une sainte; M. le Pailleur (1) me (1) Son confesseur.

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«trouvera bien orgueilleuse de n'avoir rien à confesser.» Mais, ma chère filleule, ce n'est pas à M. le Pailleur que tu confesses tes péchés, c'est'à notre bon Sauveur Jésus. M. le Pailleur est là comme le rideau du confessionnal, peu importe ce qu'il pense. Puis, si tu t'examines bien, tu trouveras que tu as beaucoup de paresse, de vanité, d'amour de toi-même; peu de complaisance pour les autres, peu d'obéissance ; de petites gourmandises, des distractions dans tes prières, des curiosités inutiles, de petits mensonges, etc. etc. Va, tu n'es pas près d'être sainte ! On croit peut-être que, comme tu es de la famille le Fer, tu vaux mieux qu'une autre ; mais le bon Dieu sait bien, lui, que tu es loin d'avoir répondu à toutes les grâces qu'il t'a faites; car, mon enfant, il t'en a fait de très particulières et tu auras un jugement sévère à subir. Si je ne me trompe, ma chère filleule, tu as dû faire ta seconde communion hier, car habituellement la retraite des enfants de la communion commençait, à Saint- Servan, quinze jours après Pâques. Je ne t'ai pas quittée par la pensée et j'ai prié beaucoup pour toi. Toutes les bonnes nouvelles que me donnait ta dernière lettre m'ont fait bien plaisir, et ma vanité de maîtresse s'en est tout à coup éveillée; cependant j'ai encore eu plus de joie de voir que tu voulais imiter Marie R..., car ce que je désire pour toi, c'est que tu sois heureuse, et on Test toujours quand on est bonne. Ainsi, lorsque tu te dis :((Le bon Dieu m'aime,

« il est content de ce que je viens de faire, c'était pour « 'lui plaire que j'ai accompli ce léger sacrifice, » n'estce pas que tu es alors bien gaie dans le fond de ton âme ?... Pauvre chère enfant, que je serais contente de te faire une visite le soir, près de ton lit, comme autrefois! Là, après avoir embrassé tes bonnes joues roses, nous causerions encore et des joies du paradis et de ta première communion. Te souvient-il, lorsque je te disais : « Au ciel, on possède tout ce que l'on désire, » comme lu te faisais un ciel selon ton âge et tes goûts? . Tu y voulais des moutons avec des rubans roses, des petites filles habillées en robes d'or et d'argent, des monceaux de prs^lines et de dragées, et après ces nomenclatures, ma petite filleule me souriait et me disait : « Serait-ce possible, Irma, que tout cela m'appar- « tiendrait? — Oui,mafille,situles désiresencoreenpa- « radis, car saint Paul dit que tous nos souhaits seront « accomplis. «Mais, lorsque la raison t'est venue, l'intelligence des beautés divines s'est développée chez toi. Une autre série de délices s'offre à tes regards : tu vois un agneau unique, immolé pour te procurer une gloire éternelle, des troupes de vierges dont les couronnes sont plus éclatantes que les pierreries, qui ont à la main des lis d'une éclatante blancheur, et dont les robes ont la teinte de la pourpre ou de la neige. Tu penses au pain sacré dont se nourrissent les anges, et tu me dis : « Serait-ce possible, Irma, que « ce bonheur fût un jour mon partage ? » Je ne puis

plus te répondre, mais à l'heure où tu vas te coucher, je dis à Jésus et à Marie : « Allez pour moi faire une « visite à ma petite Clémentine, c'est notre enfant à « nous trois et vous l'aimez encore plus que je ne « l'aime. » Mais, chère et trop aimée enfant, je crois qu'il n'y a qu'un Dieu à pouvoir surpasser mon affection pour toi.

« François-Xavier. »

a sa sœur elvire

« Brest, juin 1841,

« Chère soeur, il me semble qu'il j a déjà longtemps que je ne t'ai vue. Quelquefois je me retrouve avec toi et Clémentine, dans la petite tonnelle du jardin. Ce jour-là, nous avons jeté en terre bien des semences : ont-elles produit quelques fruits ou du moins quelques fleurs? Prends courage, la vie est bien plus courte que tu ne le penses. Je t'en supplie, ne néglige pas tes méditations. Je veux, à ce sujet, te dire mon rêve de l'autre nuit. Il n'y avait plus de terre ni de mer ; nous étions arrivés au dernier jour du monde ; le jugement général devait se tenir dans un quart d'heure. Nous étions dans des transes que tu peux comprendre. Je me jetai aux pieds du Père Éternel et le suppliai de m'obtenir de son Fils quelques minutes d'entretien. J'avais à lui parler pour mes frères^ pour toi, pour toute notre famille; je craignais que nous n'eussions passé un mauvais jugement, et je

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savais que, quand Notre-Seigneur aurait prononcé sur notre sort, il n'y aurait plus moyen d'exposer mes raisons. Eh bien, ma pauvre Elvire, ce petit quart d'heure d'entretien, que je demandais avec tant d'instance, me fat impitoyablement refusé. On avait bien d'autres choses à faire que de m'écouter; le lendemain matin, j'étais encore tout étourdie du bruit que faisait tout ce monde dans la plaine de Josaphat !

« Hélas! ce quart d'heure si désiré alors nous est donné chaque jour dans la méditation. Disons doDC bien maintenant à Jésus tout ce que nous avons à lui dire, car je t'assure, que le jour du jugement, il n'aura pas le temps de nous écouter. Attache-toi bien à lui ! Est-ce donc parce qu'il est sur nos autels sans gloire et sans foudres, que nous ne craignons pas de lui déplaire ? Autant il est miséricordieux maintenant, autant il est terrible dans sa colère l Donne-toi donc à lui, et généreusement. JeXe recommande Clémentine. Oh! quelquefois parlez ensemble de la petite tonnelle du jardin et des promesses que vous y avez faites (1'. Dites à vos amies Delamarre, Magon,Ryan, que je les aime beaucoup. »

Elle disait encore à la même :

«Tu me demandes: «Pourquoi apprendre? pour «qui étudier? » etc. Tu crois que je vais te répondre: «Pour toi-même, ma chère Elvire. »Eh bien,

(1) Celles d'observer un petit règlement de vie composé par Irma pour ses deux jeunes sœurs.

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non. Pourquoi' apprenais-je ? pour qui ? Pendant longtemps je n'en savais rien, et souvent je disais au bon Dieu: « A quoi cela me servira-t-il? » Ah ! ma chère Elvire, c'est pour Dieu qu'il faut étudier. S'il ne t'appelle pas à la vie religieuse, tu feras honneur à la religion dans le monde. Qui t'a dit que jamais tu n'aurais d'enfants, neveux et nièces à instruire? Comptestu être inutile à la société? Oh ! non, c'est trop laid une pelite vie ramassée sur soi-même. Étudie donc, ma chère enfant, étudie pour Dieu, il en vaut bien la peine, (i J'espère que toutes tes idées mauvaises sont passées et que tu es reconnaissante d'être appelée à faire partie de la congrégation de la Sainte-Vierge. Yoilà comme j'étais dans mon temps : quand on voulait m'envoyer à confesse malgré moi, quand on me faisait faire des retraites, je jetais des cris comme un chien qu'on traîne à la mer pour le noyer. Toi, tu n'as pas de répugnance pour être congréganiste ; seulement tu es indifférente. Eh bien, en prenant sur toi pour te préparer, cela sera plus agréable h la Sainte Vierge que si tu étais en bon train. Quand tu recevras cette lettre, tu auras, je l'espère, fait cette grande action. Dimanche, l'après-midi, je prierai pour toi. Pauvre petite Elvire, en lisant ta lettre, il me semblait me retrouver dans ces mauvais jours où l'on jetterait bien son âme par la fenêtre, tant on y tient peu. Si tu fais si peu de cas de la tienne, je te prie et je te supplie d'avoir pitié de celle des autres, en leur pré-

tant bien exactement les livres que je t'ai confiés. Je suis persuadée que je dois ma vocation si belle au soin que j'ai eu des âmes que j'ai rencontrées dans le chemin de la vie. Fais de même et espère tout. »

A SA MÈRE

,^« Brest,5 juin 1841.

« Vous vous repentez donc de votre généreuse proposition, ma bonne mère? Je vous avoue que, pour mon compte, je trouvais bien long le temps qui s'est passé depuis la dernière fois que je vous ai écrit; ainsi je ferai à l'avenir ce que vous voudrez par rapport à notre correspondance. Vos lettres me font toujours bien plaisir, et je bénis avec vous la providence de Dieu, qui veille si tendrement sur notre famille. Sans doute, elle ne nous abandonnera jamais, si nous sommes reconnaissants. Et ce pauvre Charles ! Mon Dieu, que ses dangers m'ont effrayée ! Prions beaucoup pour lui, car les écueils l'attendent même au port. Henri ne revient point, Dieu sait mieux que nous ce qui lui convient.

(c Entre toutes les vertus, je crois que celle qui plaît davantage à Dieu, et qui nous convient le plus, c'est un abandon parfait de nous-mêmes entre ses mains. Lorsque je considère ma vie, et surtout les deux dernières années, je vois tant de preuves d'amour, tant de soins touchants de Dieu pour moi, que la méfiance me fait horreur. Depuis que j'ai quitté cette chère

Providence, où j'étais si sincèrement aimée, depuis que j'ai embrassé une vie uniforme à Brest, vie réglée, si peu en rapport avec mes goûts vagabonds, eh bien, ma pauvre mère, le bon Dieu a redoublé de bonté pour moi. Je vous dis cela pour que vous le remerciiez une fois de plus encore. Par rapport à la question que vous m'adressez sur la méthode suivie dans les classes, je la trouve, en général, bonne, excellente même pour l'orthographe, l'écriture, le calcul; elle ne fatigue ni les élèves, ni trop les maîtresses. Jamais un exercice ne dure plus d'une demi-heure, excepté le travail manuel, dont on s'occupe beaucoup, et pour lequel vous connaissez mon incapacité. On vend ici toutes sortes de choses, c'est un vrai magasin, et, sansexagération,ony trouve les mêmes objets que chez M. Duval (1). Jugez quels détails ! Vous me demandiez aussi si je m'arrange bien de mon confesseur? Je vous répondrai : Oui. Je changerais cent fois de confesseur, que j'en serais toujours satisfaite, pourvu qu'il me donnât l'absolution de mes péchés et qu'il ne fût pas par trop long. Je trouve ces deux avantages dans le curé de Brest, c'est tout ce qu'il me faut. Puis nous autres, nous sommes bienheureuses, nous n'avons pas l'embarrae du choix, c'est Dieu qui choisit pour nous nos confesseurs. La première communion ainsi que la confirmation nous ont donné beaucoup d'occupation. Il y avait plus de deux cents

(1) Un libraire de Saint-Servan.

enfants de nos classes à conduire à la retraite. La cérémonie a été très belle: Monseigneur a confirmé douze cent dix-huit personnes. Non, jamais je n'avais vu tant d'enfants en blanc, ni tant de cierges allumés, car ici tous ont des cierges, confirmés et communiants, et, à chaque exercice important des deux derniers jours, on allumait les cierges, ce qui produisait un effet admirable. Monseigneur Legraverend a été reçu dans la ville de Brest avec beaucoup de joie, mais le mérite de l'évêque fait toujours regretter le curé(l). Auguste Gicquel faisait sa première communion. Thérèse me l'a amené : elle paraît très heureuse avec tous ses jolis enfants. Ce matin, 5 juin , j'ai beaucoup pensé à Alphonse. Il aurait eu enfin le bonheur de faire ce grand pas (2) si saint, si glorieux et si longtemps désiré, si Monseigneur Saint-Marc avait été sacré. Pauvre Alphonse ! que Dieu lui a fait de grâces ! Je vois toujours l'excellente dame Thyrat. Zoé (3) est venue aussi. On la dit douée de sérieuses et belles qualités, mais notre intimité n'avance pas beaucoup. Je ne désire pas d'amies en dehors de ma communauté. J'ai douze sœurs ; je trouve en elles des attentions prévenantes, de la bonté et de la sympathie, par-dessus tout cela la bonne et cordiale charité.

« Je ne reçois pas de nouvelles de la mort de la sœur Théodore : il m'est venu des rayons d'espérance. Elle

1) Il avait été curé de Brest.

2, Elle parle de l'ordination.

'<) Actuellement Madame Albert Gicquel des Touches.

serait plus heureuse au ciel, cette bien-aimée mère Théodore. Mais si elle reste ici-bas, sa robe sera plus richement brodée, et sa couronne gagnera quelques beaux fleurons, car elle n'aspire qu'à faire aimer et connaître Jésus. »

A SA SŒUR CÉCILE

Divers avis sur la toilette, les chansons, les exercices de piété.

« Brest, 1841.

« Ma bonne Cécile, toute morte que je doive être, je viens te dire encore quelques petites paroles pour t'encouragera persévérer dans tes résolutions. J'ai demandé à ma bonne sœur Dosithée la permission de le faire; elle s'intéresse beaucoup à ton âme; et quj n'aimerait pas une âme pour laquelle Dieu a fait tant de choses?

« D'abord, obéissance entière à maman, par rapport à la toilette. Cela plaira beaucoup à Dieu; tu lui diras que tu ne veux être belle qu'à ses yeux, que tu aurais honte d'être couverte d'élégances, lorsque Marie notre modèle a tant aimé la simplicité; que tu ne veux pas de chaussures délicates, lorsque, pour ton amour, ton Sauveur a des clous enfoncés dans les pieds ; que tu veux être bien économe, bien rangée. Cela me va bien mal de parler de l'ordre, moi qui en ai si peu! mais je désire me corriger. Une chaml)re que l'on balaye, quelques miettes de pain que l'on ramasse,

de vieux bas que l'on raccommode, tout cela plaît plus à Dieu, si on le fait par amour, que si nn allait à Vincennes avec un moindre degré d'amour. Toute notre perfection consiste à bien faire ce que nous faisons, fût-ce d'écosser des pois et des fèves, et de donner à manger aux petits canards. Point donc de précipitation pour passer d'une chose à une autre. Tu n'as exactement rien- à faire à la maison, excepté ce que Dieu veut, et c'est par maman qu'il te communique ses ordres. Voilà du très parfait; cela se dit en une ligne et ne s'apprend pas en un jour. C'est par la méditation et la prière que tu comprendras cela.

« Je voulais aussi te dire quelque chose par rapport à toutes ces romances qui te passent par les mains et par le gosier. Tout cela, si c'est comme de mon temps, est bien fade, bien passionné. Il y a des mélanges de Sainte Vierge et d'amour, d'anges et de volupté. Marie, qui est si pure ! Oh ! il me semble qu'elle est là comme la statue de Fénelon au Panthéon près de celle de Voltaire. Elle doit bien s'y déplaire, et je te supplie de sacrifier à Jésus et à Marie toutes les romances qui sont par trop mélangées de sacré et de profane, et celles dont l'air mélancohque aurait un charme dangereux pour toi. 0 Cécile ! toi qui veux entendre les ravissants concerts des anges, n'auraistu pas le courage de renoncer à quelques sons aussi fugitifs que le frôlement d'aile d'un oiseau? Cependant, pour ne pas t'alarmer, je te propose une régie

de conduite : lorsqu'on te donne une chanson, portela à maman, sans témoigner aucun désir qu'elle l'approuve, et attends en silence sa décision. Il ne faut pas te dire à toi-même: «X... la chante bien»; dans ce cas, ce serait peut-être dire : « X... s'empoisonne un peu tous les jours, je puis bien en faire autant. »

« Tu me trouves sans doute bien sévère, mais, vois tu, depuis que j'ai respiré un air plus pur, depuis que je me suis éloignée de l'atmosphère du monde, j'ai retrouvé tant de paix, que je voudrais t'enseigner les moyens d'en goûter aussi les fruits. Il faudrait donc encore, ma chère enfant, t'abstenir de lectures trop tendres ou trop exaltées, même en matière religieuse. Tu veux lire un peu de tout pour plusieurs raisons : la première est que tu y cherches ton plaisir, lorsque ce sont des livres amusants ; la seconde, la satisfaction de ta curiosité, lorsque ce sont des livres nouveaux; la troisième, et peut être vas-tu rire, tu lis pour faire comme les autres. On te prête un livre, lu n'as pas le courage de le refuser, tu crains de désobliger, puis tu veux porter ton petit jugement sur l'ouvrage. 0 faiblesse de notre esprit! Voilà ce que j'étais autrefois, et ce que je serais encore si Dieu ne m'avait éclairée.

« Pour tes lectures de piété, tu lis, tu lis, pour voir si tu ne trouveras pas à la quatrième page ce qu'il te faut, tandis que tu l'as déjà trouvé à la première ; mais, au 'ieu de réfléchir, tu vas toujours de l'avant,

surtout si c'est bien écrit. Lis très peu, ma chère Cécile, lis doucement et digère lentement. Je t'engage à te lier avec Bourdaloue et saint François de Sales, ou quelques bons vieux personnages, mais sobrement, excepté quand il s'agira d'instruction religieuse, car on ne peut jamais trop en savoir en fait de catéchisme.

« Par rapport à tes confessions, un vrai désir de te corriger, une grande foi dans l'accusation. Il ne faut pas être si tendre à l'endroit de trente-six petites consultations qu'on fait souvent plus pour se satisfaire que pour chercher Dieu. Parler peu, exposer simplement les choses quand il y a nécessité, mais jamais de conversations oiseuses ; mieux vaudrait les tenir dans un bal. Ne dire que ce que tu dirais à Notre- Seigneur, si tu te confessais à lui cinq minutes avant ta mort.

(( Pour tes communions, ne jamais en manquer par ta faute ; un grand abandon de toi-même à la volonté de Dieu ; un grand respect pour la présence de Notre- Seigneur Jésus ; te tenir toujours humblement devant lui. On ne pèche jamais par un trop grand respect quand il est accompagné de confiance.

« Pour tes méditations, souviens-toi de les préparer un peu le soir, de ne jamais les faire vaguement , de prendre toujours une résolution qui ait rapport avec ton examen particulier. Ne fais jamais de méditation sans avoir, en commençant, demandé à Dieu qu'il t'apprenne lui-même à réfléchir et à prier. Prends-le

toujours pour ton Maître. 0 ma pauvre enfant ! il n'.y a que lui d'habile et de bon. »

On a vu, par les lettres d'Irma datées de Brest, que la bonne supérieure de la maison, la sœur Saint-Ange, l'avait accueillie avec une grande bienveillance, que ses compagnes lui témoignaient de l'affection et un tendre intérêt; elle n'avait pas à se plaindre des enfants dont elle était chargée, et cependant les six mois qu'elle a passés dans cette ville ont été une des époques les plus pénibles de sa vie.

Ses deux frères Charles et Henri prolongeaient leurs voyages; à Dieu seul elle pouvait parler de leurs âmes. Les premières supérieures qui l'avaient guidée avec un soin particulier étaient loin d'elle; le zèle qui la dévorait se trouvait limité dans ses attributions de maîtresse de classe ; enfin, c'était à Brest qu'elle avait apris que la mère Théodore n'avait pu supporter le terrible hiver de l'Indiana dans les conditions si précaires et si pénibles où elle s'était trouvée à son arrivée dans ce pays. A cette époque, les lettres mettaient un temps très long à parvenir en France, et Irma demeura plus d'un mois avant de savoir si celle qu'elle aimait tant existait encore.

Ce fut avec une bien vive satisfaction qu'elle sut le retour à la santé de cette chère sœur Théodore.

Elle se réjouissait surtout en pensant à tout le bien que cette bonne supérieure pourrait faire pour procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes, car Irma ne

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devait plus se flatter de l'espérance d'aller la rejoindre. La mère Marie, en l'envoyant à Brest, semblait avoir tranché négativement et pour toujours la question d'Amérique. Et pourtant elle sentait renaître dans son cœur ces désirs violents qui la poussaient vers les missions, et ce combat incessant entre ses aspirations et sa soumission religieuse lui causait d'inexprimables souff"rances et épuisait ses forces.

Cependant Monseigneur de la Hailandière, qui n'avait envoyé Irma à la mère Marie à Ruillé que pour y être préparée à passer en Amérique, la réclamait pour sa mission. La sœur Théodore, à laquelle on avait laissé espérer qu'elle irait la rejoindre l'année suivante, demandait comme une faveur son départ pour Vincennes. M. Cardonnet appuyait près de la supérieure les sollicitations de l'un et de l'autre. Celle-ci informa M. et Madame le Fer des vives instances de Monseigneur de la Hailandière, et, ne cédant pas tout à fait à tant de réclamations, elle écrivit à Irma qu'elle la laissait libre de se décider elle-même et de choisir entre la France et l'Amérique.

Ce n'était pas pour conserver la liberté qu'Irma avait embrassé la vie religieuse, mais pour en faire à Dieu un entier sacrifice. Se voyant subitement privée des sages avis de sa supérieure, elle s'adressa à Monseigneur Bouvier, évêque du Mans, premier supérieur ecclésiastique de sa congrégation, qui lui répondit par la lettre suivante :

« Ne VOUS connaissant que par ce que j'ai entendu dire de vous, ma chère fille, quels conseils puis-je vous donner ? A ne considérer que votre sanctification personnelle, je vous trouverais mieux et plus en sûreté dans la condition où vous êtes.

« Monseigneur de Vincennes et sœur Théodore vous demandent avec instance. M. Cardonnet trouve mauvais que l'on vous retienne et semble se fâcher contre la mère supérieure générale des sœurs de Ruillé.

« La bonne supérieure, fatiguée de toutes ces observations et accusations, vous laisse à votre liberté. Je conçois que vous soyez embarrassée.

« Moi-même je dois l'être, puisque je n'ai pas les éléments nécessaires pour asseoir un jugement éclairé.

« Le temps presse tellement, que je ne puis conférer là-dessus avec la mère supérieure de Ruillé et ses sœurs officières.

« Toutefois, je suis incliné à vous dire d'aller. Mais purifiez bien vos intentions, affermissez-vous dans vos résolutions; ne cherchez que Dieu et demandez-lui sans cesse la grâce de croître de plus en plus en son amour.

« Voilà tout ce qu'il m'est possible de vous dire.

« Je n'ai rien de plus à cœur que de vous voir une sainte, et d'aider en tout ce qui dépend de moi Monseigneur de Vincennes dans le bien qu'il désire faire.

« Recevez, ma chère fille, l'assurance de mon affection toute paternelle. »

Monseigneur Bouvier était incliné à lui conseiller de partir; mais ce n'était pas là une décision. Irma se sentait tellement entraînée vers l'Amérique, que l'ardeur même de ses désirs l'arrêtait. Elle craignait de suivre son penchant et de ne plus chercher purement la sainte volonté de Dieu, à laquelle seule elle ■voulait s'attacher.

Après une nuit passée dans les supplications de la prière et les angoisses de l'indécision, elle sentit qu'un semblable état ne pouvait plus se prolonger, et elle soUicita de la sœur Saint-Ange la permission de se rendre au Mans, pour remettre son sort entre les mains de son supérieur ecclésiastique et recevoir de lui une décision que la mère Marie lui refusait.

La sœur Saint-Ange autorisa cette démarche, et de plus elle lui permit, en prévision de son départ, d'aller passer dix jours dans sa famille avant de se rendre au Mans.

IRMA A SAINT-SERVAN, A RENNES, AU MANS, A RUILLE. — DÉPART POUR LE HAVRE ET l' AMÉRIQUE

Elle écrivit donc à Saint-Servan qu'elle y arriverait ce même jour, et ce fut avec une joie bien mélangée d'inquiétude que ses bons parents la reçurent dans leurs bras, parce quela mère Marie, enleur faisant part des instances de Monseigneur de la Hailandière pour obtenir Irma, les assurait en même temps qu'en aucune circonstance, celle-ci ne passerait en Amérique sans retourner leur dire adieu. Son arrivée dans sa famille, qui dans un autre instant leur eût donné tant de bonheur,leursemblait doncen ce jour l'annonce d'un nouveau sacrifice. Elle-même ne leur dissimula pas le but de son voyage au Mans. Mais rien n'était décidé, et en voyant leur fille si faible, si délicate, ils se flattaient encore que cette santé, qui leur avait donné tant d'inquiétudes, allait leur procurer cette fois le bonheur de la conserver en France. Pour elle, dès qu'elle s'était trouvée déchargée du soin d'elle-même,

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dès que, s'abandonnant à la décision de Monseigneur Bouvier, elle s'était vue sûrede connaître la volonté de Dieu et résolue à la suivre, elle avait repris tout son calme, toute sa gaieté; rien ne pouvait plus troubler. la paix de son âme. Elle était tout à sa famille, s'oubiiant elle-même pour consoler, 'conseiller, encoura-. ger ses parents et ses sœurs, se montrant heureuse de les revoir et ne paraissant pas triste de les quitter. Ce fut aussi avec une grande satisfaction qu'elle reçut ses chers pauvres, qui tous s'empressaient de venir lui témoigner leur affection et leur reconnaissance.

Les jours de bonheur passent vite; à peine commençait-on à jouir de la présence d'Irma, que déjà il fallait s'en séparer. Madame le Fer alla la conduire à Rennes , à Rennes où elle avait été si heureuse,, alors qu'elle espérait conserver sa fille en France. Là, dans cette petite chapelle des sœurs de la Providence, où pour cette faveur elle avait rendu à Dieu de si ferventes actions de grâces, elle venait aujourd'hui répandre ses larmes, épancher son cœur dans le cœur de Jésus, et chercher près de lui la force d'accompHr ce double sacrifice, car pour une mère n'est-ce pas donner deux fois son enfant que de l'offrir pour de lointaines missions ? Madame le Fer revint dans sa famille attendre dans une pénible anxiété la décision du vénérable prélat. Après plusieurs jours d'angoisse, elle reçut la lettre suivante:

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