A SON PÈRE ET A SA MÈRE
« Ruillé-sur-Loir, il juillet 1841.
« Mes bons parents, j 'irai enfin à Vincennes. J'ai reçu une réponse positive et définitive de Monseigneur révêque du Mans. Il m'a lu la lettre de mon père et m'en a donné une pour la supérieure générale, qui voit clairement la volonté divine dans le résultat de toutes ces circonstances. Il a approuvé ma conduite, et Dieu me donne la grande consolation de ne suivre en ce moment que sa volonté, manifestée par mes supérieurs. Je vous avoue que je me trouve bien heureuse : vous connaissez depuis longtemps les soupirs de mon âme par rapport à ma belle vocation. Remercions donc tous ensemble le Seigneur de sa miséricorde. Mes bien-aimées sœurs, joignez-vous à moi.
« J'arrivai à Laval à deux heures, je me croyais encore à Fougères. Après un quart d'heure assez pénible, un bon employé de bureau se chargea de mes paquets et de ma personne. Il me fit loger à la Tête- Noire, où j'ai passé une nuit fort tranquille. Dans le courant de l'après-midi, j'étais allée chez les Pères, à la maison Saint-Michel; notre bonhomme (1) n'y était pas. Le supérieur me reçut très paternellement et me dit qu'il allait lui écrire, afin que ce bon Père célébrât la sainte messe à nos intentions. Le lendemain
(1) Le Père Besnoin.
jeudi, j'arrivai au Mans à trois heures ; à quatre, j'étais à l'évêché. J'ai parlé à Monseigneur Bouvier aussi franchement que si j'avais dû mourir vingt minutes après. Je luiaitouldit exactement;depuis la tassede café obligatoire chaque matin jusqu'au froid aux pieds, tout y a passé. J'avais fait une pettte liste de mes empêchements; ainsi soyez tranquilles. Ce bon évêque m'a fait rester un jour au Mans pour me reposer, et hier, 10, je suis arrivée à Ruillé avec le nouvel aumônier, ce qui a été fort agréable pour mon voyage. Je ne puis vous dire au juste quand les frères de M.Moreau quitteront le Havre pour New- York. Soyez assez bons pour écrire à Rennes, où est le centre de la délibération. Il est impossible que ce soit avant le 24 de ce mois. On me préviendra du Mans. Notre bonne mère s'occupe de moi, je l'ai trouvée toujours aussi désintéressée; elle ne veut pas que vous m'envoyiez d'argent, elle prépare tout ce qu'il me faut; la lettre que vous m'aviez adressée était de cette bonne supérieure. Elle me disait approuver beaucoup toute ma conduite et mon séjour au Mans. J'ai passé deux journées bien agréables avec les deux carmélites Chatellier. Nous avons longuement causé de vous tous et de leur famille. »
« Il me semblait, écrivait Madame le Fer, avoir bien préparé mon cœur à cette cruelle séparation, et pourtant ce fut avec une douleur inexprimable que j'acquis la certitude du prochain départ de ma fille.-
^U8 UNE FKMME APÔTRE
C'est alors, ô mon Dieu! que, prenant pitié de ma faiblesse, vous lui inspirâtes d'écrire cette seconde lettre, que je reçus trois jours après la première. »
A SON PÈRE
« Ruillé, 14 juillet 1841.
« Mon bon père,
« Le bon Dieu va me faire la plus grande grâce qu'il pouvait m'accorder, celle de faire mes vœux avant de partir pour l'Amérique. Dimanche procliain, à la messe, vers huit heures, je me donnerai à Dieu irrévocablement. 0 mon père, ma bonne mère, mes sœurs, vous tous enfin qui m'aimez, réjouissez-vous avec moi ! Je suis bien heureuse; je pleure, mais c'est de joie. Ce matin, j'ai quitté notre mère Marie, elle m'a bien demandé de vos nouvelles à tous. Elle m'a laissé en partant la permission de faire mes vœux dimanche. Ce n'est pas moi qui l'ai demandé; mais le bon Dieu, qui avait hâte de me posséder, a inspiré à mes supérieurs cette pensée, dont l'accomplissement ne rendra si heureuse (1).
« Je ne sais rien de nouveau sur l'époque de mon départ. Notre mère va tâcher de me recommandera
(1) Bien des années après, cette bonne mère Marie disait à la sœur Mary-Joseph (Elvire le Fer) : « Je n'aurais jamais cru que ma sœur François-Xavier aurait aussi bien supporté le climat de rindiana. Je m'étais trompée, je m'étais trompée, » ajoutaitelle avec l'accent d'une profonde humilité.
un prêtre du Mans'; ce sera lui qui aura mon argent, qui payera pour moi et qui se chargera de mes affaires. Je vous prie de me donner l'adresse des dames de Saint-Thomas, car ce sera chez elles que je descendrai. Vous pourrez aussi m'y adresser vos lettres.
« Faites part de mon bonheur à ma chère grand'mère, à mes tantes, à mon oncle, à mes chères cousines, à nos bonnes amies Demolon, enfin à tous nos voisins et connaissances qui s'intéressent à moi. Une si grande grâce demandera de grands sacrifices. Nous allons donc nous attendre à tout , nous soumettre tranquillement à tout ce que le bon Dieu nous réserve. Comme il fait bon s'abandonner à son amour ! Priez beaucoup pour moi la Sainte Vierge. Remerciez Notre- Seigneur de son incompréhensible amour pour moi ; oiîrez-moi de nouveau, en promettant que jamais vous ne vous repentirez dem'avoir donnée à un si bon Maître. Dites-lui bien que vous abandonnez tous vos droits, que vous lui confiez votre enfant. Il vous la rendra un jour toute belle, toute couverte de gloire, car ce sera lui qui sera notre splendeur et notre couronne. Voilà donc le terme de mes indécisions, de mes peines de Brest : c'est de faire mes vœux deux ans plus tôt que si j'étais restée en France. Que Dieu est bon ! Mes vœux et Vincennes, oh! c'est trop pour une misérable créature comme moi !
1 « Misericordias Domini in œternum cantabo. »
« Cette lettre, dit Madame le Fer, fut le baume que-
Dieuappliqua sur la plaie de mon cœur. Je rougis presque des larmes que j'avais versées avec tant d'abondance ; je remerciai Dieu de m'avoir donné une telle fille. L'exemple de tant d'amour, de tant de vertus, me remplissait de confusion, moi, si peu digne d'être sa mère, et je me dis : « Je veux aussi être une sainte ! » Alors , seulement , je pus faire le sacrifice qui me semblait au-dessus de mes forces, et qui l'était en effet, car le courage vient de Dieu seul.
« Je ne sais plus en quels termes je lui répondis ; mais ils se trouvèrent selon ses] désirs] et lui persuadèrent même que j'étais joyeuse de son bonheur. Flatteuse erreur pour elle et dont je me gardai bien de la désabuser. Oui, chère Irma, si j'ai été heureuse, c'est d'avoir pu te cacher l'excès de ma douleur. »
A SA MÈRE
« Ruillé, 23 juillet 1841.
« Que votre joie m'a fait de bien, ma bonne mère ! J'espérais que Dieu vous aurait fortifiés tous, mais sa bonté a surpassé toutes mes espérances. Dimanche matin, j'ai donc pu dire ce mot éternel et si beau : « Je « suis à vous pour toujours, » car Dieu, dont la miséricorde n'a pas de limites, m'a accordé de faire des vœux perpétuels. Que vous dirai-je encore? Eh bien, il m'a été permis de me donner à Jésus-Christ dans le sacre- " ment de l'Eucharistie. J'avais toujours eu le désir de
lui appartenir d'une manière spéciale dans ce sacrement, et il a bien voulu exaucer ma demande. Ohl qu'il est bon, qu'il est généreux ! Que sera-t-il donc pour nous dans le ciel, si sur la terre il nous fait tant de bien ?
(' Il faut maintenant nous attendre qu'il va nous traiter, comme dit saint François de Sales, en vraies religieuses; ainsi, ma bonne mère, vous ne m'enverrez point les 100 francs, c'est entièrement décidé; on me pourvoit abondamment de tout ce dont j'ai besoin *. ainsi, soyez tranquille, gardez cela pour mes sœurs. Ma bonne sœur Eudoxie vous offre ses respects, elle vous donnera aussi avec plaisir des nouvelles de la malle {{). Nous avons de bonnes causeries ensemble. C'est une grande consolation que Dieu me laisse de pouvoir demander des conseils et en recevoir. Ma santé est meilleure, j'ai plus d'appétit depuis quelques jours.
« Recommandez-moi bien, à droite et à gauche, à tous ceux qui s'intéressent à la mission de Vincennes, car il ne s'agit plus simplement de mon salut et de ma perfection, mais du salut de bien des âmes qui peutêtre se sauveraient si j'étais plus parfaite. Il faut que je donne de mon abondance, tandis que j'ai à peine le nécessaire. Il faut que je devienne un saint François-Xavier, que je ne vive plus que de sacrifices,
(1) Saint François compare un bon religieux à une malle, qu'on peut envoyer n'importe où sans qu'elle se plaigne.
de mortifications intérieures et de renoncement : sans
cela je ne serai pas digne de ma vocation. N'ayez pas
peur, mes bons parents, Dieu fera cet ouvrage tout
doucement en moi ; vous connaissez sa tendresse ,
croyez aussi à la mienne.
Votre fille soumise,
« François-Xavier. »
a sa sœur pépa
« Ruillé, 31 juillet 1841.
« Allons, ma bonne Pépa, voilà donc ta pauvre sœur qui va enfin avoir le bonheur de s'élancer vers l'Amérique pour entraîner après elle des âmes à Jésus notre bon Sauveur. Réjouis-toi avec moi, car je suis bien heureuse! Il fallait autrefois que je t'ajoutasse : humainement, ou tu n'étais pas contente ; mais aujourd'hui, tu comprends que le bonheur de l'âme est mille fois préférable à celui du corps, car la joie du cœur vaut mieux que tous les biens de ce monde. Je t'ai trouvée dans de si bonnes voies que j'ai plutôt à te féliciter qu'à te conseiller. Cependant il faut que tu tâches d'avancer dans ce droit chemin où Dieu t'a placée, car tu serais plus coupable qu'une autre qui serait dans une petite route de traverse. Ainsi donc, une grande confiance en Jésus et Marie et un peu de méditation ; mais pas de méditation ^'arbrisseaux morts, de roses flétries dans le vallon des années.
« Oh 1 la vie de Jésus, sa doctrine, sa passion, le
ciel, l'éternité, voilà ce qui nourrit l'àme et la fait agrandir; les autres choses l'amollissent au lieu de la fortifier. Tu sais que sur cet article je puis parler par
expérience.
« Je quitte la Providence de Ruillé lundi soir. Priez pour moi. Notre mère m'a recommandée à M. l'abhé Bellier ; la bonne fille me servira de domestique ; ce n'est guère apostolique, mais c'est la volonté de Dieu, puisque c'est celle de ma supérieure. »
A SA MÈRE
« Le Havre, vendredi 7 août 1841.
« Ma bonne mère,
(( Je suis arrivée à deux heures au Havre ; pour m'y rendre, il m'a fallu passer trois lieues de raer, et je lui ai payé tribut, ainsi que les trois quarts des passagers. Je vous assure que je me serais bien amusée de ces scènes d'hôpitaux improvisés, si je n'avais pas fait partie du spectacle. Me voilà mieux, je viens de dîner chez les religieuses d'un petit Sacré-Cœur que je ne connais pas, mais qui m'ont parfaitement reçue. Dans quelques heures je serai a Saint-Thomas.
« Le Seigneur, dans sa bonté, m'a donné poui compagnons de route, non seulement six frères et deux prêtres du Mans, mais encore un pieux homme du monde, nommé M. Dupont, habitant de Tours. Il était avec moi dans le coupé, tandis que les ecclé-
siastiques étaient dans l'intérieur. Nous avons passé une nuit comme à la porte du paradis. Nous avons parlé de Jésus et de Marie tout le temps. Il est vingtcinq fois plus dévot que moi. Il m'a fait dire après mon chapelet je ne sais combien de bons Ave pour la conversion ou la persévérance de personnes qui en avaient besoin ; puis nous avons fait, de onze heures à minuit, notre chemin de croix sur un crucifix indulgencié. Tour à tour nous méditions tout haut. Quand il m'a proposé de le faire ainsi, j'ai pensé que cela allait me faire rire ou m'inspirer de la vanité, si j'avais de belles pensées. Hélas.! ma mère, si vous saviez quelle profondeur de foi, de simplicité et d'amour il y a dans le cœur de cet homme ! Au lieu de rire, je pleurais tout bas. Nous ne pouvions nous arracher de la croix de Jésus, au pied de laquelle nous trouvions Marie. Tous les voyages de cet homme vraiment apostolique sont des pèlerinages à la Sainte Vierge, puis il les réunit en un cahier qu'il va faire imprimer prochainement. Il y en aura un pour chaque jour de l'année, suivi de méditations composées par un prêtre de ses amis. Il va venir en Bretagne étudier de près les miracles de Notre-Dame de la Ronçaie, puis il ira à Saint-Jouan en commençant par Notre-Dame de Lorette, cet humble petit pèlerinage. Ah ! avec plaisir je lui ai donné cette adresse. Il verra la petite chapelle de ma grand'mère, il vous verra. C'est un saint, c'est un ange que Dieu m'a envoj^é sur
ma route pour me soutenir, pour m'humilier, car je suis un ver devant sa profonde foi, son humilité si sublime. Chaque fois qu'il apercevait un clocher, il récitait en latin une prière de saint François d'Assise : « Là et dans toutes les églises du monde, vous êtes pré- « sent, ô Jésus ! » Et puis son âme se fondait en pensante l'amour de Notre-Seigneur. Je me suis endormie, mais lui a continué ses oraisons jusqu'à ce matin. Lorsque je me suis réveillée, il m'a dit, d'après une sainte : « Il faut parler de Dieu ou se taire. » Nous en avons parle de ce bon Sauveur, et, pour profiter de ses conseils et de ses exemples, je vous en parle à mon tour de ce Jésus, si tendre, si généreux pour votre enfant. Adieu, ma bonne mère, ayez confiance et reconnaissance. Je sens plus que jamais mon bonheur, mais aussi mon extrême faiblesse. Priez beaucoup, redoublez encore ; dimanche soir ou lundi matin, je commencerai mon grand voyage. Mon bon ange visible est à s'occuper de toutes mes affaires, c'est lui qui m'a donné le bras pour descendre du bâtiment et pour me conduire chez ces bonnes religieuses qu'il connaît (l). »
(1) Ce pieux voyageur qui s'était trouvé sur la route de la sœur Saint-François comme un bon ange visible, nos lecteurs doivent le connaître ou le deviner, c'est le saint homme de Tours, dont M. Aubineau a publié la vie ces années dernières. C'est de lui qu'il écrit : « Toutes les œuvres chrétiennes , celles de prières que le monde ne comprend pas, et aussi celles de charité que le monde applaudit parfois, recevaient des marques de sa munificence. La Providence lui ménageait les circons*
« Le Havre, 8 août 1841.
« Mon boD père,
, « Si les vents sont favorables, nous allons partir
dans quelques heures. Je suis infiniment mieux que
je ne devrais être; mon cœur est très bien des deux
côtés. Vlowa lui donnera quelques secousses.
« Les dames de Saint-Thomas m'ont parfaitement
tances et le mettait en rapport avec les œuvres qui coraniençaieut ou se développaient et avec les âmes les plus humbles et les plus cachées. Sa charité ne se bornait pas à répandre des largesses, elle se transformait de mille manières. A vrai dircr la prière était son arme principale, elle avait toutes les audaceset toutes les simplicités... Un jour, M. Dupont avait reçu une lettre d'un de ses amis qui, dans sa gratitude pour une faveur octroyée par la divine Providence, terminait sa lettre de celte sorte : « Rédisons mille et dix mille fois : Dieu est bon ! » M. Dupont d'obéir aussitôt à cette invitation et, prenant son chapelet, de redire sur chaque grain : « Dieu est bon ! » Un visiteur survint... « N'interrompez pas, dit le saint homme, il s'agit de dire « dix mille fois : « Dieu est bon! » unissez-vous à moi. « L'ami d'obéir et de répéter : « Dieu est bon », jusqu'à ce que le nombre de dix mille fût parfait... Dieu est bon ! le peut-on trop redire? »
Le saint homme de Tours fut toujours fidèle à ses humbles amies de Sainte-Marie; ce qu'il faisait, il le continuait avec constance et gardait à ses correspondants la mémoire la plus^ respectueuse et la plus touchante.
Le vénérable M. Vianney avait distingué cet homme de bien, lors de la visite qu'il en avait reçue à Ars. Ou raconte qu'accablé par la foule qui l'entourait toujours,.il aperçut cet homme à taille majestueuse, dont la figure était empreinte de douceur et de sérénité, et que, lui montrant le ciel, il dit :«0 mon ami,, que nous serons bien là, qu'il fera bon y chanter les louanges de Dieu ! » M. Dupont ne se vanta pas de cette parole, qu'il recueillit néanmoins comme un trésor. [La Vie du saint homme de Tuurs, par M. Aubineau, se trouve à la librairie Victor Palmé^ 52, rue de Grenelle, à Paris.)
UNE FEMMK APÔTRE 217
reçue ; j'ai trouvé dans la mère Protêt une vraie compatriote et une parfaite religieuse.
« Les dames du Sacré-Cœur me regardent comme leur sœur, et la supérieure m'a fait coucher dans sa chambre : c'est vous donner, par un seul exemple, l'idée de ses attentions. M. l'abbé Sorin est très bien, nous aurons la messe à bord.
« La bonne fille de Rennes n'est point arrivée, heureusement, car ces dames ayant deux sœurs converses, elle m'eût beaucoup embarrassée. Dieu fait bien ce qu'il fait, laissons-le donc agir et contentons-nous de l'aimer. J'ai reçu toutes vos lettres, merci mille fois à maman, à mes sœurs, à petit Louis.
« Je suis d"epuis ce matin habillée en espèce de dame. J'ai un chapeau noir et un chàle par-dessus ma robe ; cela faisait plaisir à la supérieure du Sacré- Cœur, parce que seule j'aurais été en costume religieux. A mon arrivée à New-York, j'accompagnerai ces dames à leur communauté. M. Dupont m'a donné 24 francs pour la Providence de Sainte-Marie-des- Bois; c'est un homme comme on n'en voit guère. Mes sœurs pourront quêter aussi la bonne Marianne Longueville. Si vous recevez cette lettre, c'est que nous aurons levé l'ancre dimanche à deux heures de l'aprèsmidi. Je sens l'effet de vos prières, je reçois des grâces prodigieuses et n'ai pas le cœur troublé de partir. Mes bons parents, je vous aimais tendrement, mais je vous aime mille fois plus depuis que vous m'avez-
!a'8 UNE FEMMK APOTRE
donnée à Jésus. Continuez-moi vos prières, demandez-en à toute ma famille, sans oublier mes chère» cousines du Rosais. »
M. l'abbé Moreau (1) ne passait pas alors en Amérique, mais il allait au Havre accompagner les membres de sa congrégation qui l'y précédaient : MM. Bellier, Sorin et six frères. La bonne fille de Rennes devaitservir de domestique à Irma. Cette dernière, pendant la traversée, devait être placée sous la protection des deux prêtres; mais elle n'aurait pas pu convoaablement voyager seule avec eux, s'il n'y avait pas eu de femmes à bord. Aussi, ce fut pour elle le moment d'une grande épreuve quand, à l'instant du départ, elle apprit que M. Bellier était retenu en France et que la jeune fille de Rennes ne ferait le voyage qu'avec lui.
Elle écrivait à sa sœur Eugénie :
u Je te dirai, à toi seule, que lundi je n'avais pas encore la certitude de partir ; car, s'il n'y avait p«is eu de femmes sur le navire, je n'aurais pas pu m'embarquer; mais heureusement je pourrai voyager avec des religieuses du Sacré-Cœur.
« Je te dirai encore que ma malle, qui conlierM tous mes effets, et qui devait être ici depuis deux jours, n'est pas arrivée. Je pars demain et je n'ai exactement pas la plus petite chose avec moi, pas même mon portefeuille. Ne vas pas te tourmenter, le bon Dieu me donne la consolation de partir en apôtre.
(1) Fondaleur d'une Société de prêlres missionnaires.
Je te dis cela pour que tu remercies Dieu des épreuves qu'il veut bien m'envoyer.... »
De New-York, elle revenait encore sur les péripéties de son départ :
« Je savais depuis longtemps, dit-elle, que Jésus est infiniment bon, mais c'est surtout pendant ces mois-ci que j'ai éprouvé les effets de sa tendresse. Tu sais en quelles indécisions était mon avenir lorsque je passai à la maison ; je t'avais parlé de ma nuit de Brest. Eh bien, le bon Dieu a permis que Monseigneur Bouvier ait décidé pontivement que ma vocation était pour Vincennes. Il a permis que j'aie revu la supérieure générale et que j'aie reçu ses derniers avis. Et puis, et puis, cette grâce qui surpasse toutes les grâces : j'ai fait mes vœux, et c'est à la mission de Vincennes que je dois ce bonheur.
« Mais le temps de l'épreuve arrive. Il faut quitter la Providence ; je viens au Mans. Là j'apprends que M. Bellier ne part pas; fiât f... La domestique de Rennes va-t-elle à Vincennes ? On n'en sait plus rien ; fiât/ Ma malle est perdue et je n'ai exactement rien... /m^/... Ce mot faisait toute ma force et mon espérance. Enfin, la malle arrive quatre heures avant mon départ, et je monte, avec mes compagnons de route, en diligence. Arrivés au Havre, nous apprenons que le passage des dames du Sacré-Cœur est arrêté sur Vlowa, et celui des frères et le mien sur la Victoria. Que vat-on faire? M. Dupont se met en prières, et moi en-
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abandon ; et, après bien des peines et une perte de 1,000 francs subie par les dames du Sacré-Cœur, nous voilà sur VJowa, sans M. Bellier(l) ni la domestique. Comprends-tu, ma chère Eugénie, quelle grâce c'a été pour moi de voyager avec ces dames. Depuis deux mois elles devaient être parties ; qui les a retenues ? Dieu, qui savait que j'attendais tout de lui. A mon arrivée à New-York, qu'allais-je devenir, seule? car M. Sorin ne pouvait plus se charger de moi. Providence de Dieu, refuge des misérables et repos du cœur, vous me réserviez un asile, et cet asile était le Sacré-Cœur de Jésus I ■
(1) M. l'abbé Bellier venait de chez les Eudistes de Rennes; il a passé près de trente ans en Amérique. Il est mort dan^ la Louisiane près d'Alexandria, le 7 avril 1869.