LA TRAVERSEE. — NEW-YORK
Bien que les lettres suivantes soient datées de V/owa et de New-York, elles se rattachent déjà à la vie des missions de la sœur François-Xavier, et sont jointes pour ce motif à sa correspondance de Sainte- Marie-des-Bois.
A SA SŒUR CÉCILE
« A bord de Vlowa, ce 28 août 1841 (Saint- Augustin).
« Vous me demandez un journal, chères sœurs ; je vais vous résumer en deux lignes les vingt premiers jours de ma traversée : le mal de mer m'a réduite à l'état d'enfant au maillot, c'est exact; je ne pouvais
in'aideren aucune manière, recevant les soins de nos bonnes dames du Sacré-Cœur et de notre négresse américaine Rébecca. Je lui ai donné une médaille de la Sainte Vierge, qu'elle a mise à son cou; je lui fais des sermons en anglais, tu juges comme ils sont éloquents! Je prends des leçons d'anglais avec un de nos passagers, M. Caris, qui a une fille de vingt-trois ans sur laquelle j'exerce mon zèle; elle est mille fois plus malléable que mon rocher Foot, et j'espère dans les bons résultats d'une neuvaine que nous avons commencée pour elle et pour son père. Ils sont très bien tous deux ; mais, après eux et le capitaine Falk, il n'y a plus rien, car le reste des passagers est une troupe de comédiens et de comédiennes. Madame Bathilde ne me permet pas de faire de petits sermons à ces dernières. Elle ne trouve pas convenable que nous frayions ensemble. »
a i" septembre.
« Bientôt un mois que nous sommes sur notre Jowa. Comme Dieu a été bon ! six fois la messe et cinq fois j'ai communié. Si tu savais comme nous sommes heureuses lorsque notre divin Sauveur vient dans notre petite cabine nous encourager et nous fortifier ! Nos ornements sont bien pauvres; notre caUce est de cuivre, mais le prêtre est d'or. C'est un cœur d'apôtre, une simplicité de colombe mêlée à la prudence du serpent. Il est admirable au milieu de ses frères, ils sont à l'entrepont par pauvreté et font leur cuisine
eux-mêmes, tandis que nous sommes dans des salons dorés et à une table où l'art et la nature rivalisent d'efiforts pour flatter les sens. Oh ! qu'ils sont heureuc ! Quand serai-je pauvre? Avant-hier, nous avons eu le bonheur de voir une petite fille de deux ans recevoir' le baptême; elle est morte peu après, c'est notre député pour la mission de Vincennes ; la mer a eu son corps, le ciel son âme ! Quand tu recevras cette lettre, j'aurai sans doute commencé ma carrière de missionnaire. Oh! ma belle vocation, si je la comprenais bieni Aidez-moi de vos prières. Souvenez-vous que je travaille pour toute la famille. Mais désormais je vous écrirai rarement, pour plusieurs raisons: le prix des ports de lettres, le manque de temps, car il y a là-bas de l'ouvrage pour trente rehgieuses, et surtout, Cécile, pour un autre motif que tu devines : oui, voulant gagner des âmes à Dieu et répondre à ma sublime vocation, je dois faire des sacrifices ; je les offrirai pour vous ; ainsi ne me demandez plus de longues lettres. Encouragez-moi dans mes pieux desseins, car, semblable au grand apôtre qui tressaillait de joie en pensant aux fers qui l'attendaient à Jérusalem, j'ajoute avec lui : « Que faites-vous, pourquoi m'amollissez- « vous le cœur par vos larmes? 0 Paul, les chaînes « et la mort ne peuvent rien sur vous, et une larme « de vos frères vous ébranle (1) ! »
(I) Nous ajoutons ici que Madame le Fer, instruite du sa-
A la date du 4 septembre, elle écrit à son jeune frère Louis et lui donne quelques détails sur le bàti- ,menl où elle est embarquée :
« Il est bien juste que je réponde à ta gentille lettre, puisque tu ne demandes modestement qu'une petite page, et que tu as rendu un si grand service à ma filleule en la sauvant des cornes de la chèvre ; mais cette petite page va te donner bien des nouvelles, et '6 te sais très habile pour les narrer.
«Notre paquebot a cent cinquante pieds de long, il est bien grand, comme tu vois ; mais dire comme il est beau est impossible : les portes de nos chambres sont en bois d'acajou et de citronnier, les serrures en argent. Nous avons rencontré plusieurs vaisseaux en route, le nôtre les a tous devancés. Ici tu verrais de beaux oiseaux que les passagers emportent, puis une grosse vache, des moutons, des cochons, des canards, des poulets, des lapins qui nous servent de nourriture. Tu l'amuserais à monter dans les mâts, mais tu verrais aussi des petits garçons de ton âge qui, à l'entrepont, portent l'eau, font la cuisine et obéissent promptement à leurs parents. Il y a six petits Allemands qui m'aiment beaucoup ; je leur ai donné des médailles et des images ; ils viennent me faire des
crifice très méritoire que sa fille voulait s'imposer, mais qui eût pesé grandement sur toute sa famille, réclama près de la mère Théodore. Celle-ci entra dans les intérêts maternels et autorisa Irma à poursuivre sa correspondance régulière.
signes de croix : e'est tout ce qu'ils peuvent me dire,
ne sachant pas le français.
« Je pense qu'à présent mon petit Louis est
bien doux, qu'il se prépare sérieusement à la grande
action de sa première communion, qu'il ne fait plus
la planche (1), qu'il oublie le chemin du fruitier (2) et
que ses notes sont excellentes ; aussi je l'embrasse de
tout mon cœur.
« Sa sœur,
« François-Xavier. »
1) Allusion à l'espièglerie de son jeune frère, qui, souvent fautif, et poursuivi pour correction, s'enfuyait au jardin; là, se jetant tout de son long et sur le dos dans une des allées, raide, pesant, inerte, les bras collés au corps, il n'offrait plus aucune prise à sa pauvre mère, forcée d'abandonner le coupable, et le malicieux enfant appelait son mauvais tour : Sa planche de salut ! (2) Ce même petit frère, surnommé petit Loup, avait un goût très prononcé pour les pommes et les poires, que sa sœur aînée tenait sous bonne garde. Aussi s'informait-il avec grand soin de ses jours de migraine. Chaque matin, il lui demandait avec intérêt : « Comment va ta tête aujourd'hui, ma pauvre sœur?» Si la réponse était plaintive et la malade au lit, il trouvait moyen de dérober adroitement la clef du fruitier et mangeait les pommes dans son Eden. Un jour, sa sœur se lève, malgré ses maux de tête, et enferme le loup dans la bergerie. Grande confusion et supplications du jeune frère, qui ne songeait plus à rien croquer, mais suppliait qu'on lui ouvrît la porte avant que ses parents eussent appris son méfait. La sœur François-Xavier, à laquelle on relatait les plus petits incidents de la vie de ses frères et sœurs disait : Quoi I ma chère Eugénie, Dieu, pour punir nos premiers parents de leur gourmandise, les a chassés de leur paradis terrestre, et toi, pour la même faute, tu y enfermes ton frère 1 »
A SA MÈRE
« En vue de New -York, 12 septembre 1841.
<c Ma bonne mère,
« Dieu soit béni ! nous voilà près de New- York ; et quand j'achèverai cette lettre, nous y serons arrivés, après cinq semaines de traversée, la plus heureuse, la plus douce qu'il se puisse donner par notre Père céleste : pas un seul jour de tempête. Le Dieu qui retient l'impétuosité des flots pendant que les alcyons font leurs nids savait quelle faible créature voguait surla'mer, et il a suspendu les tempêtes, de crainte que leur violence ne m'eût fait mourir; car, malgré le calme, pendant vingt jours je n'ai presque cessé de vomir, et cependant nous n'avons pas eu, même un quart d'heure, la mer aussi mauvaise qu'elle le fut de Honfleur au Havre. Le trajet des trois lieues m'avait tellement bouleversée, que j'écrivis à la supérieure générale qu'il était certain que je n'arriverais pas vivante à New-York. Je lui ai si positivement annoncé ma mort, que je n'ose presque plus lui dire que je vis encore. Vous me demandez un journal? Je l'ai fait en trois lignes à Cécile, et j'ai donné à Louis les nouvelles du dehors. Les nouvelles du dedans vous plairont peut-être encore davantage, ma bonne mère. Eh bien, je vous dirai que le calme du temps n'était que l'emblème de la paix que j'ai ressentie pendant notre
heureuse traversée-. Je n'ai point joui, il est vrai, des beautés de la nature : je n'ai vu qu'une fois le soleil se coucher et la lune se lever; pendant trois semaines, impossibilité de voir la mer l'espace de deux minutes, et après je n'ai pu, sans me sentir mal, considérer l'Océan dans toute son étendue.
« Mais j'ai communié toutes les fois que nous avons eu la messe, et ce bonheur. Dieu nous l'a donné neuf fois; puis, lorsque ma santé me le permettait, je suivais les exercices de mes bonnes compagnes : nous étions toutes les six dans une petite cabine qui nous servait de chapelle, de salle de récréation, de confessionnal. M. Sorin venait nous faire des lectures dans Bossuet, lectures auxquelles miss Caris assistait et qui, je l'espère, la convertiront un jour ; puis nous avions des conversations pieuses qui ranimaient l'âme. Enfin, Dieu m'a gâtée comme de coutume, quoique j'aie été bien lâche, bien méchante et très propre à le fâcher, s'il n'était aussi bon. J'ai beaucoup prié pour vous tous, et j'ai offert mes nausées et mes vomissements à votre intention. Riez de l'offrande si vous voulez. Je n'oublie pas que le 13 est votre fête, ainsi que celle de ma chère Eugénie, que j'embrasse avec tous les autres.
« Je n'ai éprouvé aucune sensation en quittant le Havre, sinon celle de la précipitation. Nous sommes partis si promptement, que je n'ai pas eu le temps de l'écrire à Ruillé, ni même de dire adieu à Madame
de France. J'arrive à New- York comme si je revenais de prendre ma leçon de dessin à Lorette ou de rentrer du petit bois de la Providence à la maison mère. Je ne me comprends pas ; il me semble que je connais l'Amérique comme si je l'avais quittée hier. Je n'éprouve d'autres sensations que celles qui me la montrent comme une terre où je dois faire connaître et aimer Jésus ; pour tout le reste, je ne ressens rien. Ma belle vocation me fait battre le cœur chaque fois que j'y pense; mais le mot pat7'ie , terre étrangère, ne m'a pas encore émue. Dieu fait des miracles. Ah ! qu'il fait bon se fier à lui I Hier soir, le pilote vint à notre bord pour nous conduire à New- York ; je pensais, en le voyant dans sa petite barque, que des hommes, pour quelques pièces d'argent, errent le jour et la nuit au milieu des flots, afin de découvrir un navire pour l'introduire à sa destination, et les chrétiens ne font rien pour sauver les âmes ! Et moi aussi, je veux être pilote ! Je chercherai au milieu des écueils et des tempêtes les âmes délaissées, barques flottantes, et je ne les quitterai pas que je ne les aie conduites au port, et un jour nous crierons tous ensemble : « Terre ! terre ! » mais non plus la terre qui passe, mais la terre de la patrie, la terre du ciel ! Ma bonne mère, priez donc pour moi, car il me faut un courage inébranlable pour remplir ma vocation. 11 faudrait être une sainte! il faudrait être morte, enterrée avec Jésus-Christ ! Si je ne pourris
comme le grain de froment, je demeurerai seule. >y Le lendemain 13, elle termine sa lettre de New- York.
« New- York, 13 septembre 1841,
« Ma bonne mère, hier, pour votre fête, le bon Dieu conduisit votre fille au port, qu'elle voyait depuis trois jours sans pouvoir y entrer, notre paquebot était retenu par un calme plat. A bord du bateau à vapeur, je trouvai une lettre de ma sœur Théodore, qui me fut apportée par M. Byerley. Il a fait son abjuration depuis huit jours, et il est déjà presque aussi parfait que mon cher M. Dupont.
V Cette bonne sœur Théodore, tout son cœur est dans sa lettre ; mais je peux à peine me rendre compte comment elle nous attend si positivement. Je me disais, en voyant la terre d'Amérique : « Tous les autres « passagers ont des amis ou des parents là, et moi, « personne ne m'attend. » Eh bien, voyez quelle attention a pour moi le bon Sauveur Jésus... J'ai été la seule, entre tous les passagers, au-devant de laquelle on soit venu ; la seule pour qui le bateau à vapeur eût des lettres. Bien plus, M. Byerley m'invita, de la part de la princesse Galitzin, à descendre au Sacré- Cœur avec les autres religieuses. J'avoue qu'à ce dernier trait d'amour, mon cœur se brisa de reconnaissance, et j'eus presque envie de dire à la Sainte Vierge : «Ma bonne mère, si jamais je me défie de la provi-
« dence de Dieu, je veux bien être pendue! » L'ami chez lequel devaient descendre M. Sorin et ses frères était absent. Il se trouvait donc seul, lui aussi. Eh bieç, cette lettre de recommandation, écrite pour moi par ma sœur Théodore à M. Byerley, et où elle parlait des frères, a inspiré à ce bon catholique d'inviter tous les pauvres missionnaires à aller chez lui. M. Sorin, en me parlant de l'accueil admirable qu'il reçoit, répétait avec moi ce matin : « Mon « Dieu, je crois à votre providence. « En quittant Ylowa et nos bons frères, j'éprouvais un sentiment de regret, puisqu'il faut parler net. Jugez par là quel miracle Dieu a fait en ma faveur, puisque j'ai pu quitter la France sans émotion, tandis qu'en me séparant de la carcasse d'un bâtiment, j'ai ressenti de la peine. Là, c'était Dieu ; ici, c'est moi. Je vous écris du Sacré-Cœur, où j'ai commencé ma première journée sous les auspices de la croix : c'est aujourd'hui le 14, fête de l'Exaltation. Je vous offre, pour votre fête, le cachet du Sacré-Cœur qui est au haut de ma lettre; le cœur de Marie est pour Eugénie, et celui de Jésus est pour vous. Voilà bien, ma bonne mère, un présent d'une personne qui n'a rien. Mon Sauveur Jésus, lorsque je donne votre cœur, puis-je offrir quelque chose de plus riche?
« Quand vous recevrez cette lettre, je ne serai pas encore rendue à Vincennes, car Madame la princesse de Galitzin ne part que dans un mois pour Saint-
Louis. Elle m'a parfaitement reçue. Bien qu'elle soit née en Russie, elle est aussi simple et aussi franche qu'une Bretonne. Je suis parfaitement ici, excepté que j'y suis trop bien.
A SA SŒUR PÉPA
« New-York, 3 octobre 1S41,
« Me voilà donc enfin à New- York, ma pauvre Pépa! C'est être bien avancée que d'avoir traversé tout ce grand Océan. Demain, probablement, je continuerai mon voyage. Sans doute, vous prierez pour moi, j'en ai bien besoin pour une entreprise si audessus de mes forces... Toutes les personnes qui me voient ainsi toute faible et toute seule se disent tout bas : « Mais comment a-t-on envoyé cette enfant si « loin, sans personne spécialement chargé d'elle?... » Moi, je ne fais pas semblant d'entendre, je me tourne du côté de la chapelle et je dis : «Mon Dieu, est-ce « qu'on est seule quand vous êtes avec nous? Si je ne « vous appartenais pas, mon voyage serait une folie ; « mais vous appartenant, la défiance serait un blas- « phème, car alors je douterais ou de votre bonté ou « de votre puissance...» Aussi ai-je plus de peur d'un petit sentiment de crainte que de tous les dangers de la terre et de la mer. Dans cette ville, j'ai trouvé ces bons amis Byerley et Parmentier qui ont fait tant de bien à nos sœurs de Vincennes. Ils m'ont offert
leur maison, se trouvant indignes que j'acceptasse. Il est vrai que je me trouve mieux au Sacré-Cœur que nulle part, mais je me trouverais très honorée de loger chez de si fervents catholiques ; cependant j'ai refusé. Je vis ici exactement comme dans une communauté de France. Je vais de ma chambre à la chapelle, de la chapelle au réfectoire, du réfectoire à la salle de récréation, où je trouve des femmes fort gaies, très aimables et parfaites religieuses, quoique dans des positions très exposées, car ici il faut vivre comme le feraient, en Bretagne, des gens qui auraient quarante mille livres de rentes. La maison est superbe : partout des tapis, les portes en bois d'acajou, serrures d'argent. Je remercie le bon Dieu de m'avoir délivrée de tout cet appareil. La ville, dit-on, est magnifique; on me parle de l'activité du commerce, de la beauté des édifices, de la propreté des rues. Je ne me laisse pas tenter d'aller voir ces curiosités. Il y a ici un petit balcon qui donne sur une vieille cour où logent des pauvres et des cochons, c'est là que je prends mes distractions. J'ai si grand besoin de voir des cabanes et des pauvres ! Il y a là de vrais pauvres quoique en chapeau, car tout le monde en porte, soit en coton, soit en soie, suivant sa fortune ; mais tout le monde n'a pas de souliers et les enfants vont sur leur chrétienté. Ma santé est fort bonne, je mange beaucoup. Je me suis habituée à trouver bon un plat de légumes au naturel. Il n'y a que le maïs et
la soupe aux huîtres qui me font mal... Mère Théodore a laissé de bons souvenirs à New-York. M. Byerley, ainsi que toutes les personnes qui ont eu des relations avec elle, en font grand cas. Il est certain qu'elle a une capacité extraordinaire et le don de se faire aimer partout où elle passe. C'est ton second volume. On t'a dit qu'elle était laide ; eh bien, l'année dernière, missKennedym'a raconté que son frère, en revenant de la conduire, lui dit : «Jamais je n'ai rencontré une femme comme celle-là; » et note qu'il ne sait pas un mot de français et qu'elle parle affreusement anglais. Si j'étais à Ruillé nous ririons encore de ses succès qui amusaient tant nos mères...
« Je viens de lire la vie de saint Ignace ; dis à Cécile de la lire, rien de plus intéressant que son histoine. J'ai bien honte d'avoir attendu si tard à connaître les amis de Dieu. Pendant ma retraite, je vais tâcher d'oubher entièrement le monde pour comprendre ce que sont les âmes. Qui suis-je pour être appelée à les gagner à Jésus-Christ?
« Lorsque tu écriras à Marie, dis-lui bien que ce n'est pas par indifférence que je ne l'ai pas vue à Rennes, mais qu'ayant besoin de beaucoup de grâces, , il m'était nécessaire de m'y préparer par des sacri-
Ifices. J'ai passé à Morlaix et à Dinan sans aller voir C. et A- Je n'étais qu'à six lieues de Saint-Méen,et je n'ai , pas demandé à aller embrasser mon cher Paul. Je ne , me repens pas des petites privations que je me suis
imposées, et je frémis en pensant quelle devrait être ma vie. Ma sœur Théodore me disait dans sa lettre qu'il y a un bien immense à faire, mais qu'il faudrait être des saints. Notre aumônier, M. Buteux, est un ange, m*écrit-elle. Quelle honte pour moi, quel malheur, si je gâte cette mission !
« Madame Sallion et la princesse de Galitzin, femme aussi simple qu'aimable et savante, partent demain pour le Canada, elles y passeront huit jours; puis, le 15 octobre, nous partirons pour Sainte-Marie-des-Bois. Oh I ma chère sœur, quel abîme de miséricorde! Suismoi à Sainte-Marie-des-Bois, travaille de toutes tes forces à contribuer à la gloire de Dieu. La maison du Sacré-Cœur ne fait que commencer, les classes ont ouvert le l^'juin. Si j'étais arrivée avant ce temps, je n'aurais pas trouvé dans notre jolie chapelle le bon Sauveur Jésus.
a M. de Goësbriand fit la traversée l'année dernière avec Madame de Galitzin ; le capitaine Pell nous a dit que jamais il n'avait vu tant de modestie et de candeur sur un visage d'homme. »
Malgré le temps exceptionnel que le Seigneur avait accordé à la petite colonie qui partait du Havre pour New- York, à bord du steamer Ylowa, nous avons dit que la sœur Saint-François, très éprouvée par le mal de mer, avait eu une traversée bien pénible. Elle se confessait chaque jour, se croyant prête à paraître devant Dieu ; elle n'était pas seule à conce-
voir cette inquiétude, et, un jour que les dames du Sacré-Cœur l'avaient laissée comme morte dans sa cabine, elle entendit une discussion entre la supérieure et le capitaine au sujet de ce qu'il adviendrait de son corps lorsqu'elle aurait rendu le dernier soupir.
Après quelques semaines, lorsque sa santé devint meilleure, elle ne pouvait prendre l'air sur le pont sans y être portée par ses charitables compagnes, et ses forces étaient si épuisées, lorsqu'elle arriva à New- York, qu'il semblait impossible qu'elle entreprît un voyage de plus de cinq cents lieues pour se rendre à sa destination. Madame de Galitzin, qui l'avait reçue avec tant de bonté, devait aller au Canada d'abord, puis à Saint-Louis, visiter différents établissements de leur ordre; elle proposait à la sœur Saint-François de l'emmener avec elle et de prendre le repos qui lui était si nécessaire aux différentes étapes de son voyage. Ce plan avait été adopté et Irma avait séjourné plusieurs semaines au Sacré-Cœur pour en attendre l'exécution; mais l'arrivée de M. Bellier avec la bonne fille de Rennes, qui se rendait directement chez .Monseigneur de la Hailandière, à Vincennes, la fit changer d'idée, et l'ardent désir qu'elle éprouvait d'être réunie aux sœurs de la Providence lui fit accepter avec reconnaissance la protection de ce bon prêtre.
Voici la dernière lettre datée de New- York qu'Irma écrit à sa famille :
« New-York, 10 octobre 1841.
« Si vous saviez, mon bon père, les attentions de la Providence pour votre enfant, vous ne vous inquiéteriez pas du tout. Elle me cherche des personnes qui ont pour moi des bontés extrêmes ; je ne vous citerai que les excellents amis Parmentier et Byerley, il semble voir les personnages de l'auteur de Lorenzo, et ceux-là sont vivants ; ils ont un grand attachement pour mère Théodore, qu'ils ont connue à son passage ici, et ne mourront contents qu'après avoir fait visite à Terre-Haute et revu leurs chères sœurs de la Providence. (Ils les avaient comblées de largesses.) J'ai eu le bonheur de faire une retraite pendant mon séjour au Sacré-Cœur. Une des excellentes religieuses m'en avait tracé le plan; mais j'étais sous la direction immédiate de Dieu, car le confesseur de la communauté ne savait ni l'anglais ni le français. Ce bon Sauveur Jésus était donc mon guide, mon prédicateur. Combien je l'ai prié pour vous ! Mais lorsque je pense que vous le possédez comme moi dans l'Eucharistie, je ne sais ce qui peut vous manquer, sinon la connaissance de votre richesse. J'ai continué ici ma vie de communauté commencée à bord avec ces bonnes religieuses. Notre maison est au milieu de la ville: on entend beaucoup.de bruit au dehors, il passe i des voitures à chaque instant, il n'y a pas de jardin, i leur loyer est de 8,000 francs, et encore Madame '(
de Galitzin a fait pour 20,000 francs de réparations en entrant. Ma santé est meilleure. Je m'arrange très bien de la cuisine américaine ; on fait de la soupe avec tout : avec de l'orge, des huîtres... et un plat avec peu de chose : carottes, oignons, tomates au naturel ; nos gourmands de Bretons aimeraient mieux quelques morceaux plus solides. Nous partons le 16, Madeleine et moi, avec le bon M. Bellier, qui connaît le pays et me semble un homme difficile a embarrasser : il n'a pas plus l'air d'un prêtre que vous d'une religieuse. Hier soir, je riais toute seule en pensant à sa physionomie et à sa pétulance, il parle avec une volubilité qui me rend muette. On dit cependant que c'est un homme très intér'ieur. Quand je recevrai la sainte absolution, je ferai un acte de foi avant l'acte de contrition et tout ira pour le mieux. Peut-être aussi est-ce la joie d'être à terre qui l'agite, car nous nous sommes rappelées, ces dames et moi, que nous avions éprouvé le même effet en arrivant à New-York.
« Adieu, mon bon père, j'espère que votre santé va toujours un peu mieux. Je demande pour vous l'amour des souffrances. Il me semble que c'est encore meilleur que la santé.
« Voudrez-vous avoir la bonté de distribuer mes amitiés et tendresses à notre cher monde, en commençant par la grand'mère et finissant par Olivier ? Que tous prient pour moi ! »
VOYAGE DE NEW-YORK A SAINTE-MARIE-DES-BOIS. — PREMIÈRES LETTRES DE SAINTE-MARIE
M. Bellier, les deux séminaristes qui l'accompagnaient, Madeleine et sœur François-Xavier mirent près d'un mois à accomplir le trajet de New-York à Vincennes en l'année 1841. Aujourd'hui, il faut deux jours pour ce voyage.
Ils s'étaient embarqués àColombiasurun méchant canal-boat^oviT remonter le fleuve le long des monts Alleghanies. Là Irma avait enfin commencé cette vie de privations et de pauvreté qu'elle désirait tant... Les lits et les sièges à bord de ce bateau n'étaient autres que des balles de café entre lesquelles on perdait souvent une jambe, qu'on ne dégageait ensuite qu'au prix des plus grands efforts. Les provisions étaient nulles; on devait quitter le bateau pour acheter du pain dans les villages. Les ustensiles, la vaisselle étaient choses inconnues, il n'y avait qu'un seul verre à vin pour tous les passagers. M. Bellier avait eu ja politesse de