‹ Une femme apôtreChapitre 46 sur 69 · UNE FEMM1-: AI'ÔÏUE 23U · texte numérisé non relu

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décider que Madame le- Fer (1) boirait la première et M. Tumoine(un des séminaristes) le dernier. (Celuici avait le nez si long qu'il en trempait toujours un bout dans le verre.)

Un jour, il fut convenu que Madame le Fer ferait une promenade dans les Alleghanies (le bateau allait si lentement qu'on pouvait le suivre à pied)... Depuis qu'elle avait fait vœu d'obéissance, Irma se croyait ■obligée de se soumettre à tous. Elle laissa donc Madeleine lui poser un chapeau de soie noire sur son bonnet de nuit; les pieds furent encore traités moins bien que la tête, car Madeleine n'ayant pas trouvé ses souliers convenables pour une promenade dans les monts, emprunta une paire de bottes. Mais quand il fallut sortir du bateau par une petite lucarne donnant sur le quai, après avoir fait passer la tête et le corps, un obstacle insurmontable arrêta les jambes. Madeleine découvrit que les bottes ne passeraient jamais. Il fallut les ôter, travail encore bien plus difficile que celui de les mettre.

Les séminaristes, pour aider Irma à marcher, lui offrirent de s'appuyer sur le milieu d'un bâton dont ils tiendraient chacun un bout. Mais bientôt ils oublièrent leur compagne et pressèrent tellement le pas, que sœur Saint-François, qui s'était vue forcée de les suivre pour ne pas tomber, crut un instant qu'elle

(1) On nommait ainsi sœur Saint-François-Xavier jjendant le yoyage.

allait expirer de fatigue. Aussi elle ne recommença plus de promenade et sortit seulement deux autres fois pour se procurer des objets qui lui étaient indispensables.

La lettre suivante relate la fin de son voyage, son arrivée à Vincenneset à Sainte-Marie-des-Bois. C'est désormais de cet endroit que sera datée sa correspondance avec sa famille. Elle y passera quatorze ans dans la pratique des vertus religieuses, dans les travaux d'une fervente missionnaire. Elle ne quittera sa chère communauté que pour recevoir la récompense promise au bon et fidèle serviteur. Nous l'entendrons sur son lit de mort redire encore ses chants de reconnaissance : « Tant de bonheur, mon Dieu, et pour si peul... » Mais n'anticipons pas sur les événements. Les lecteurs qui ont bien voulu s'intéresser à la jeune Française s'intéresseront doublement , nous osons l'espérer, à la jeune et pieuse missionnaire des États- Unis.

A SA MÈRE

c Sainte-Marie-des-Bois, 17 novembre 1841.

« Ma bonne mère, J|

« Me voici enfin arrivée à la Providence de Sainte- '■ Marie-des-Bois ! C'est bien maintenant, plus que ja- ^1 mais que je puis dire : «Je crois en Dieu le Père toutif puissant! » Oui, je crois à la puissance de Dieu, puis-

qu'il m'a amenée jusqu'ici malgré tant d'obstacles. Mais je crois surtout à son amour, qui a veillé si constamment sur moi pendant toute la route. Il ne m'est pas arrivé le plus léger accident. Le temps a presque toujours été beau, les rivières assez hautes pour être remontées. Il semblait que le ciel et la terre s'accordaient pour faciliter mon arrivée. Il est vrai que, depuis Colombia jusqu'à Pitsburg, nous avons été assez mal sur un bateau qui remontait le canal le long des Alleghanies. Nous n'avions pour salon et pour chambre qu'une espèce d'entrepont, rempli de sacs de café jetés au milieu de caisses et de malles. Notre première nuit fut si rude, qu'un gentleman (1) allemand prit la fuite et aima mieux perdre le prix du passage. Il ne resta avec nous qu'un de ses compatriotes, bon paysan et excellent voleur de pommes, qui eut l'idée d'apporter de la paille pour boucher les cavités de notre demeure. Une fois cette paille mise, nous fûmes presque confortablement, bien que nous ^eussions pas d'autre manière d'entrer dans notre logis que celle de Madame la belette. Nous avions presque été obligés de plaider pour qu'il n'y vînt pas dé passagers. Et vraiment c'était suffisant d'être sept entassés les uns sur les autres pendant dix jours et sept nuits. Nous allions de village en village acheter du pain et de la viande; l'Allemand fournissait le dessert.

ri) Gentilhomme.

Nous prolongions nos jours au naoyen d'une chandelle posée dans une grosse pomme rouge. M, Bellier attirait alors sa guitare et, avec une bonne et belle voix, excitait l'admiration de tous les passagers. J'ai eu pendant tout ce temps un appétit admirable. Notre bateau était traîné par deux vieux chevaux le long du canal, ce qui me donnait le moyen de marcher, car j'allais encore plus vite qu'eux. Les vues des monts Alleghanies sont bien belles ; cependant je crois que celles de Saint-Servan à Dinan sont encore plus variées. Nous avons traversé ces montagnes dans un rail-road (chemin de fer), sans cesser d'être en bateau; cheval et boat sont placés dans la voiture à vapeur, qui à son tour est emportée dans un bateau ; c'est inconcevable , leurs inventions. Mais tout cela finira. Un jour, il n'y aura plus d'Amérique, ni de machines à vapeur, et il y aura encore des âmes. « Priez donc bien pour moi, qui suis appelée à conquérir quelque chose de plus grand que tout l'univers. Je suis arrivée à Vincennes le 9 novembre. La fin de mon voyage s'était faite en steam-boat (bateau à vapeur), et j'avais une chambre pour Madeleine et pour moi. Cette bonne Madeleine m'a rendu bien des services. Elle était telle que le Père Besnoin l'avait autrefois rêvée.Jedescendischezlessœursdela Charité et, deux minutes après mon arrivée, j'étais aux genoux de Monseigneur. Ohl ma mère, le bon Dieu comprit bien ce qui se passa alors dans mon cœur ;

pour moi, je ne puis rien vous en dire ; tout ce que je sais, c'est que je pleurais, je pleurais...

« Six jours après, j'entendis dans la forêt la cloche delà Providence de Sainte-Marie-des-Bois qui tintait VAngelus. Monseigneur marchait et m'avait laissée conduire la voiture. Je priais mon bon ange de tenir les rênes à ma place, afin que le cheval ne me renversât pas. Mais Dieu veillait sur moi pour me conduire jusqu'à la fin, et, peu d'instants après, j'étais là, là dans cette chère petite chapelle, avec ma mère Théodore, à remercier Notre-Seigneur Jésus de toutes ses tendresses et à lui offrir le reste d'une vie qu'il s'est acquise à tant de titres.

« Le lendemain, j'allai voir les enfants de nos écoles, ce prochain d'Amérique que j'aimais tant, comme le disait Cécile. Les pauvres petites filles, elles ont été bien contentes de me voir, mais pas autant que moi, bien sûr. Je vous les recommande. Il n'y a que le bon Dieu qui puisse me rendre utile ici. Il va falloir que je fasse comme si je savais tout, comme si j'étais capable de tout, c'est là le plus gênant, car je suis une vraie bûche pour la capacité. On m'avait bien dit depuis mon enfance que je n'étais bonneàrien; mais, pour m'en convaincre jusqu'à l'évidence, il m'a fallu faire le voyage d'Amérique : j'ai eu beau prier le bon Dieu de me donner de l'ordre et de la mémoire, je n'en ai pas encore reçu. Heureusement que je n'ai rien perdu de considérable, et les

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objets qui sont restés en route étaient à moi personnellement. Il paraît qu'il faut que je sois véritablement pauvre, même pour les souvenirs de l'âme, car, à quelques milles de Terre-Haute, j'ai perdu mon portefeuille où étaient toutes les lettres de mes supérieures; je puis dire : « Mon Dieu et mon tout ! » Que cette parole est douce! Dites-la aussi avec moi, et, chaque fois que ma pensée vous affligera, souvenezvous que je suis à Dieu pour toujours et sans réserve. Puisque je suis à lui, je ne suis pas perdue, car pas un de ceux qui lui ont été donnés n'a péri. Il me rendra à vous dans le ciel, et, si je remplis bien ma belle mission, je ne serai pas seule et je vous présenterai à mes petits enfants de l'Indiana, que vous aurez gagnés par moi à Jésus-Christ.

« J'avais grand'peur qu'on eût pris toute la pauvreté pendant mon absence. Mais, si nos sœurs ont eu la plus forte part, il m'en restera encore, surtout de cette pauvreté qui dépouille l'âme, cette vraie pauvreté de volonté; car il faut se faire Américaine, changer de langage, de manières, se faire toute à tous pour les gagner tous. Il y a plus de la moitié de nos enfants qui ne sont même pas baptisés. Le fond de leur caractère est l'orgueil et l'indépendance; mais quand une fois on a gagné leurs cœurs, ils braveraient tout pour prouver leur dévouement.

«... Les grands froids ne sévissent pas encore. Nos lits sont toujours dans le grenier, mais la neige n'y

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tombe plus, les irpus sont bouchés. Je suis donc à Sainte-Marie, dans cette forêt tant désirée. Que sont devenues mes perplexités, mes angoisses de l'année dernière? C'est compté par le Seigneur : tout contribue ûu bien de celui qui aime Dieu ! »

Un écrivain a dit avec vérité : « La douleur a ses mystères et ses abîmes comme la mer. Combien croient se noyer en tombant dans ses profondeurs, qui en reviennent avec des perles et des coraux dans les mains! »

Ceci peut s'appliquer parfaitement à notre jeune amie. Au départ de la mère Théodore, l'année précédente, elle s'était trouvée plongée dans un océan de peines; mais les diamants de l'obéissance,, de l'humble abandon, se sont trouvés polis entre ses doigts. A présent, mûrie par l'expérience de la douleur, elle sera plus capable de distribuer ces dons précieux aux habitants des nouveaux rivages où elle aborde enfin.

A SES AMIES DEMOLON.

« Sainte-Marie-des-Bois (Indiana).

« Vous demandez, chères amies, où est situé notre établissement de Sainte-Marie-des-Bois? Il est dans la forêt.Monseigneur delaHailandièrenous adonné des terrains, mais presque tous sont encore en friche. On abat des arbres, on brûle, on ensemence eton récolte. Avec

les bois coupés on se fait des log houses (maisons de bûches). La ville la plus près de nous est Terre-Haute, elle est encore à deuxlieues ; maisnousavons plusieurs maisons près de notre établissement. Lorsqu'on se gêne, on transporte sa maison à quelques cents mètres plus loin. Vincennes est à environ vingt-cinq lieues de nous. Notre forêt est vraiment magnifique, les arbres sont gigantesques, des lianes sauvages grimpent jusques à leurs sommets, retombent en festons sur la terre, où, reprenant une nouvelle vie, elles éclatent et enfantent des milliers de rejetons. Les tulipiers, les magnolias, les catalpas, chargés de leurs blanches fleurs, se ;balancent gracieusement au souffle de la brise. Rien de joli comme la neige odorante qu'ils répandent. On dirait de dignes encensoirs chargés de parfums et de blancs nuages, s'inclinant devant Dieu sous les nefs gigantesques d'un temple sans fin.

« Vous avez su mon heureux voyage, et comment j'ai reçu, le 15 novembre, à notre chère Providence, une réception vraiment bretonne. Cela vous paraît peut-être étrange, à vous qui n'avez point quitté votre cherSaint-Malo, quej'emploie si souvent ce moi breton pour signifier quelque chose de bon et de franc ; mais si vous saviez combien les autres nations sont différentes de ce petit coin de terre! Si j'avais une occasion, je vous esquisserais quelque chose sur les mœurs de ce peuple américain, si calme, si froid, si réfléchi. Car, quoique les femmes soient remplies de

vanité et de puérilité comme les autres, leur extérieur est très différent. L'autre jour, il me vint dans la pensée que si Pépa était venue dans son jeune temps ici, on l'aurait montrée comme curiosité dans les grandes villes, car moi je passe pour un phénix de politesse. Dans ce pays, les âmes sont aussi froides que les hivers. Je ne saurais assez remercier le bon Dieu de m' avoir donné une supérieure bretonne ; car si, en quittant Saint-Servan, je n'avais trouvé pour soutenir et enflammer mon zèle rien que des compagnes américaines, avec ma ferveur de feu de paille, je ne sais ce que je serais devenue. Mais Dieu, à qui je m'étais donnée, a eu soin de moi et continue encore tous les jours de le faire. Non, nous ne savons pas assez la grâce d'être catholiques et d'être nés dans une province pieuse comme la Bretagne. Comment aimeraient-ils Dieu, ces pauvres gens de l'Indiana, eux qui ne le connaissent pas? L'autre jour, à la messe, j'étais près d'une dame qui venait de communier. Je regardai dans son livre, elle lisait la préparation à la confession! Il nous vient des jeunes personnes pour être postulantes qui ne savent même pas les commandements de Dieu. Dans tout le diocèse, il n'y avait qu'une seule école catholique. Vous pouvez juger de l'état d'ignorance qui existe ici! »

Le diocèse de Vincennes est à peu près grand comme la moitié de la France. Il étend sa juridiction sur une partie de l'IUinois et sur l'État de l'Indiana.

Ce dernier État tire son nom des populations indiennes qui l'habitaient et que les gouvernements des États américains refoulent sans cesse vers le nord pour s'emparer de leur territoire. Un Breton, un saint, Simon Brute, sacré par Monseigneur Flaget, fut le premier évêque de ce vaste diocèse. On lui donna un prêtre : M. Lalumière formait à lui seul tout son clergé. Monseigneur Brute retourna en France, et ramena avec lui plusieurs prêtres et lévites qui furent tout à la fois ses zélés coopérateurs et ses enfants, dans la plus tendre acception de ce mot.

« Je ne veux pas, disait-il, que mes prêtres manquent de rien ; » il leur ouvrait sa maison et son cœur : dans ce dernier gîte seulement ils trouvaient des provisions qui ne tarissaient jamais. Qui ne connaît ce trait de sa vie si souvent raconté et qu'on ne se lasse jamais d'entendre?

« Peu de mois avant sa mort, par une froide journée d'hiver, Monseigneur Brute, déjà malade, visitait un de ses prêtres. Celui-ci lui offre pour la nuit son lit, que l'évêque refuse. Après quelques débats, ils s'y étendent côte à côte tous deux, et, selon son habitude Monseigneur enveloppe et abrite son compagnon de son mieux.

« — Monseigneur, disait ce dernier, vous ne gardez pas de couverture, je l'ai tout entière.

« — Oh non, reprenait le saint homme avec son air aimable, voyez donc, vous n'en avez que la moitié. »

Pendant la nuit, il élevait avec force son âme vers Dieu. Le prêtre l'écoutait avec édification, se gardant bien de l'interrompre, lorsqu'il s'aperçut que le pontife s'efforçait doucement de le couvrir davantage. Faisant le geste d'un dormeur, il rejeta alors sur le prélat l'unique couverture, et celui-ci, avec les attentions délicates d'une mère pour son enfant, essayait de le recouvrir, prenant grand soin de ne le point éveiller ; mais, cette fois encore, il se dépouillait luimême, s'exposant au froid qui sévissait; aussi un second mouvement lui renvoya la couverture.

« — Ah ! dit-il, mpnfrère, vous ne dormez pas! » les deux amis de rire de tout leur cœur, car au milieu de cette extrême pauvreté, et dans ce dépouillement complet, ces âmes saintes sont inondées de joie, et il suffit de la moindre circonstance pour la faire déborder.

« — J'avais peur, dit l'évêque, que vous ne prissiez froid, et je craignais de vous réveiller en rallumant le feu.

« — Mais vous-même. Monseigneur?

a — Oh ! dit-il, un vieux bonhomme comme moi, ça ne sent rien. »

« On releva le feu, il était environ trois heures ; l'évêque ne voulut plus se coucher et resta en méditation jusqu'à l'heure du départ. »

De nombreux émigrants venus de tous les pays de l'Europe, d'Irlande, de France, d'Allemagne, d'Angleterre surtout, composent la population de l'Indiana.

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Ces émigrés appartiennent à toutes les communions religieuses possibles, et de faH ne tiennent à aucune. Ils apportent aux choses de la foi la même ignorance, mais non pas toujours la même simplicité que les tribus sauvages, car la cupidité pour les biens terrestres est cause qu'ils élèvent leurs enfants sans leur parler de Dieu et de religion, et un grand nombre meurent sans avoir reçu un seul sacrement.

C'était pour remédier à cette misère morale que Monseigneur de la Hailandière, successeur de Monseigneur Brute, avait appelé les sœurs de la Providence dans son diocèse, où elles devaient former des maisons d'éducation. Elles ne le firent pas sans avoir beaucoup à souffrir. Monseigneur n'avait aucune ressource pécuniaire à leur offrir; ses malheureux diocéains étaient aussi pauvres que lui. Les bonnes religieuses étaient certes très industrieuses. Elles abattaient des bois, défrichaient, ensemençaient et les terres et les âmes; mais les objets les plus indispensables du culte religieux leur manquaient. Sœur Saint- François se souvint des amis qu'elle avait en France, et eut recours à leur généreuse piété. .Sa famille était peu à même de pouvoir lui donner, et pourtant on verra dans les lettres suivantes que sa mère, adoptant la nombreuse famille de safiUe, trouva le secret de lui être utile. Des robes de soie un peu fanées, des poupées qu'on appelle des mariées françaises, des présents de peu de valeur, mais marqués au coin de la

France, viennent récompenser le sagesse des écoliers et écolières d'Irma, et exciter leur émulation pour l'étude de notre sainte religion.

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