‹ Une femme apôtreChapitre 47 sur 69 · A MONSIEUR DUPONT, A TOURS · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DUPONT, A TOURS

«1er janvier 1842.

« Mon bon monsieur et associé,

« Dieu qui m'avait envoyé ses anges pour me conduire du Mans à New-York, a eu soin de moi jusqu'à la fin, et, après quatre mois de voyage, je suis enfin arrivée à la chère Providence de Sainte-Mariedes-Bois. Le bon M. Sorin vous aura parlé de notre traversée, du bonheur que nous avons eu d'avoir la messe à bord. Oh! que nous vous avons de reconnaissance des démarches que vous aviez faites au Havre pour nous faciliter cette faveur !

« Que de fois, pendant mon long voyage à travers les Etats-Unis, j'ai pensé à vous ! Que vous auriez souffert parmi tous ces hommes d'argent et de terre ! Que de fois, au milieu de leurs temples élevés à toutes les hérésies, vous auriez cherché une chapelle catholique et souvent vous ne l'auriez pas trouvée ! Je ne sais ce qui déchire le plus le cœur, ou de n'en pas rencontrer ou d'en voir comme celles de l'Indiana. Ni lampes ni ornements; des planches pour boucher l'ouverture des fenêtres; des prêtres dont les vêtements sont en lambeaux, et qui souvent voient ven-

dre leur église parce qu'ils n'ont pu payer les frais de construction 1 Cependant ceux qui savent qu'il y a six ans l'Indiana ne comptait qu'un seul prêtre, qui était en prison pour dettes, ceux-là admirent les progrès de la religion catholique et se réjouissent de ses succès. Mais nous, qui arrivons des communautés de France, nous gémissons sur tant de misères. Aussi, je viens vous demander, pour Notre-Seigneur Jésus, quelques vases sacrés. Il y a des endroits où les prêtres sont jusqu'à deux ans sans oser dire la, messe, faute de calice convenable. Lorsqu'on réfléchit sur ce sujet, on voudrait être d'or, afin de pouvoir être fondu et de servir de vase à la majesté de Dieu. Mon bon monsieur, en apprenant ceci, vous allez encore regretter de n'être pas riche, j'en suis certaine; mais parlez de ma demande à ma cousine Elvire Payan, elle m'a promis de quêter ce qui nous serait nécessaire : eh bien, c'est un calice, un ostensoir et aussi un peu d'encens , car nous n'avons que de la résine à faire brûler devant l'autel de notre grand Dieu. Il faut venir ici pour savoir jusqu'à quel point Jésus nous a aimés en instituant le sacrement de l'Eucharistie. Pendant quatre années, il a demeuré dans une petite cabane où à peine vous auriez votre hauteur. C'était là, sous ces quelques planches, que ce bon^ Monseigneur Brute couchait avec deux autres prêtrès, quand il était en mission. Par respect pour Noire-Seigneur, il restait sur le seuil de la porte, mal-

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gm le froid et la neige. Par amour pour la souffrance, ce saint évêque, que Vincennes pleure encore en l'invoquant, avait entouré son cachet de cette touchante devise : « Où est la croix, là est la patrie ! » Et vous savez ce qu'est la patrie pour un Français, pour un Breton. Je vous prie de vouloir bien donner de mes nouvelles à mes chers parents, qui ont été si heureux de vous voir. J'ai remercié Dieu sincèrement du bonheur qu'il vous avait accordé à tous, car c'en est un de rencontrer des cœurs qui peuvent parler de leur patrie, de leur père, de leur Dieu. Pour moi, je n'oublierai jamais la nuit du 6 au 7 août. Un jour nous nous réunirons près de Celui que nous aimons. En lui et pour lui, je suis toujours, etc. «

A SA TANTE MADAME DE LA SALLE

« Providence de Sainte-Marie-des-Bois, 26 janvier 1842.

« Me voilà donc à cette chère Providence, à cette mission de l'Indiana, après laquelle j'ai soupiré pendant si longtemps ! Je suis obligée de faire des actes de foi sur ma présence ici. Nous serons encore bien plus étonnées lorsque nous nous verrons dans le cieL Dimanche dernier, 11 faisait un temps admirable. J'allai avec les postulantes faire une promenade sur nos domaines. Je n'avais pas encore vu l'effet que produisait notre petite maison au milieu de la forêt. Elle est bien jolie, je vous assure. Je saluai avec bonis

heur la croix que surmonte un petit clocher de bois, et, lorsque je pensai que notre bon Jésus était là avec nous, je sentis que j'étais encore heureuse, oui, heureuse, loin de vous tous que j'aime tant 1 heureuse, au milieu des forêts de l'Indiana, parmi des personnes dont je n'entends point la langue, dont les coutumes sont différentes ainsi que les nations, car les unes sont Allemandes , d'autres Irlandaises , Anglaises, Américaines. Mais, enJésus-Chrisl,iln'y ani Juifs, ni Hébreux, ni Grecs, ni Gentils ; aussi aimé-je bien tendrement toutes mes sœurs, quoique nous soyons étrangères. Je crois qu'elles m'aiment bien aussi. Je regardais de tous côtés, et partout je voyais la forêt profonde comme l'Océan, de grands arbres, un troupeau, quelques ravins sur lesquels on a jeté un pont pour aller au pensionnat, la petite maison de M. Paret (1) où s'assemblent les fidèles pour la grand'messe et les vêpres ; un beau ciel bleu sur nos têtes, et, dans le lointain, quelques petites croix blanches qui indiquent le chemin par lequel nous devons tous passer un jour pour retourner à notre patrie; des moutons dans une prairie défrichée par nos sœurs, des vaches et des bœufs pacifiques; plus près de notre maison, des chiens et des poules. Tout ce mélange de grandeur et de petitesse, de vie et de mort aurait pu facilement remuer une imagination plus froide que la mienne. Eh bien, je dirai, à la gloire du Dieu que je sers, qui (1) Alors aumônier de la communauté,

est le Dieu des miracles, que j'ai pensé en ce moment à Saint-Servan, à Lorette, à vous tous, et que je n'ai point pleuré. Mais lorsque j'ai regardé cette pauvre petite chapelle dans laquelle notre Dieu, le Dieu de tout l'univers demeurait par amour pour nous, ah ! alors j'ai pleuré de reconnaissance. Qu'ai-je quitté ? qu'ai-je perdu? J'ai honte d'avoir fait tant de cas d'un si petit sacrifice, car, en vérité, celui qui possède Dieu n'est-il pas assez riche ? Notre vie est si courte, l'éternité si longue, qu'il importe peu que nous ayons un peu plus ou un peu moins de bonheur dans notre exil... Chère tante, si vous aviez encore des étoffes pour ornement, c'est la meilleure œuvre que vous puissiez faire de nous en envoyer. Je voudrais pouvoir vous montrer la soutane de M. Paret. C'est un assortiment complet de tous les noirs, elle a bien une trentaine de morceaux dont chacun diffère de tous. L'autre jour, il fut obligé de mettre un pantalon de toile pendant qu'on raccommodait le sien ; jugez du reste de sa garde-robe! et encore il est regardé comme un prince par ses confrères. Nous avons essayé de faire une chasuble avec des petits morceaux de soie cousus les uns auprès des autres; nous n'avons pas pu réussir. Ma sœur Théodore est revenue aujourd'hui de Vincennes où elle a passé cinq jours. Pendant son absence, j'étais presque supérieure. Ah I ma chère tante, je veux bien avoir grand froid, grand' faim, mais sentir le poids d'une âme immor-

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telle peser sur ma faiblesse, c'est ce qui me fait frémir. Ah ! priez beaucoup pour nos pauvres postulantes qui n'ont pas l'idée de la vraie piété. Mais, avec si peu de secours religieux, je suis encore étonnée qu'elles soient aussi ferventes. Quelques-unes d'elles, dans le monde, étaient deux ans sans voir un prêtre. »

Elle écrivait encore à sa famille :

« Vous parlerai-je de mes chers petits garçons, si pauvres, si ignorants, tels enfin que mon ambition la plus téméraire pouvait les désirer? J'ai eu le bonheur d'apprendre à l'un d'eux qu'il y avait un Dieu, et qu'il avait une âme. C'est le fils d'un Allemand catholique; sa mère est protestante. Jamais mon ancien Jean-Louis n'en avait approché pour l'ignorance. L'autre jour, je fus bien étonnée qu'il sût trois réponses de catéchisme. Je lui demandai si c'était son père qui la veille les lui avait apprises, ou si c'était une de nos sœurs. «Non», me dit-il. Je vis mon petit Siméon qui rougissait (c'est le plus jeune de mes élèves). Je m'informai alors si c'était Siméon. « Oui », me répondit-il. Pauvre petit garçon! il n'a encore que six ans, et déjà il est catéchiste f C'était pendant la récréation qu'il avait enseigné son camarade. Aujourd'hui, pour le récompenser, je lui ai donné un petit chape» let de perles jaunes. Si vous saviez comme il est pieux et gentil !

« La première fois que je leur ai expliqué dans la

Bible le chapitre de la création, je leur ai demandé quelle différence il y avait entre l'homme et les animaux. Pas un n'a été capable de répondre. A la fin, le plus savant, après avoir attentivement considéré la gravure (de la Bible), me répondit : « Ma sœur, la « différence, c'est qu'un cheval a quatre pattes et « qu'un homme n'en a que deux. »

En février 1843, elle écrivait à sa tante, madame de la Salle.

« Nous avons ici une quantité de cardinaux et même des oiseaux-mouches, mais ils ne chantent pas aussi bien que votre rossignol ; pour la plupart, ils manquent de voix. Les grenouilles même ont un coassement risible, et, pour le coup, je crois que mon père ne dirait plus que nous avons la même prononciation. L'année dernière dans ce mois-ci, elles commençaient leur ramage ; mais, cette année, elles n'en ont pas epcore envie. Il fait un froid excessif; tout est glacé, jusqu'au pain; quand on veut ouvrir les portes, les mains se collent aux ferrures. Il est impossible de comprendre l'inconstance du temps dans ce pays-ci. M. Corbe(l), notre aumônier actuel, nous disait l'autre jour qu'un dimanche, àVincennes, des coups de tonnerre avaient retenti violemment pendant les vêpres. Après l'office, il tombait une pluie

(1) Le premier aumônier de Sainte-Marie fut M. Buteux, après lui M. Paret. Le Père Corbe remplaça celui-ci en 1842 et jut nommé supérieur de la communauté en 181-4.

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abondante qui retint les séminaristes dans l'église environ vingt minutes. Ce temps écoulé, pour rentrer dans leur maison, ils traversèrent la rue sur ia glace. Quatre ou cinq hommes ayant été surpris par cette pluie, leurs habits et leurs bottes se glacèrent sur eux si promptement, qu'ils ne pouvaient plus faire un pas. Deux d'entre eux moururent à la même place. Un autre jeta des cris si perçants, qu'il fut entendu, et on parvint à l'arracher à sa misérable position. Quelquefois le nez se glace, et, dans le nord, il y a beaucoup de personnes auxquelles il est tombé par le froid. M. Corbe nous disait encore qu'il lui était arrivé, dans ses courses apostoliques, d'avoir eu une oreille gelée ; si un paysan ne s'en était aperçu à temps, il l'aurait perdue. C'est un service que se rendent les voyageurs de s'avertir entre eux, car ils ne s'aperçoivent pas eux-mêmes du danger qu'ils courent.

« Malgré toutes ses glaces, j'aime ma chère mission de plus en plus. L'autre jour, j'eus la consolation de conduire à confesse nos petits garçons, à qui ie fais depuis quelque temps la classe de catéchisme et d'histoire sainte. Leur examen n'était pas pour eux le plus difficile. Ils étaient bien plus embarrassés pour se mettre à genoux dans le confessionnal et pour joindre leurs mains. Avant d'aller à la chapelle, le plus âgé, ayant trouvé un vieux peigne et de l'eau, fit la toilette à tous ses camarades, qui n'avaient ja-

mais été si bien lavés de leur vie. Je vous assure que quand je les vis là tous agenouillés si dévotement, bien que l'un tournât le dos au bon Dieu et l'autre à la Sainte Vierge, je me sentis bien attendrie. Un des plus petits me demandait lequel était le plus nécessaire, de se souvenir de son examen, ou de la manière de faire son inclination devant le Saint Sacrement ; car, disait-il, je ne peux pas, tout ensemble, penser à ce que j'ai à dire et me rappeler comment je dois faire la révérence.

« J'ai des élèves de tous les genres. Mes deux grandes filles sont aussi ignorantes que mes garçons. Voici un échantillon de leur savoir : « — Catherine, « dites-moi quelle fut la punition d'Eve après son (( péché. — De ramper sur le ventre, ma sœur. — Suce zanne, vous êtes mieux instruite que votre com- « pagne, à quoi fut condamné Adam ? — A enfanter « dans la douleur... » Il faudra un peu de temps pour les rendre habiles. »

A SON PÈRE

« Sainte-Marie-des-Bois, 27 avril 184 2.

« Mon cher père, « Bien des fois, depuis que je suis arrivée à ma chère mission, j'ai pensé à vous, prié pour vous, mais je ne vous ai pas encore écrit. Aussi cela me fait grand plaisir de venir faire une bonne causerie avec vous. Je ne sais comment cela- se fait, mais il me semble

que ces deux mille lieues de séparation n'ont pas plus de longueur qu'un mètre, et quelquefois moins, surtout lorsque je suis à la chapelle ; parfois je crois que vous pouvez ouïr tout ce que je dis au bon Dieu, et, quand je demande des choses un peu trop parfaites, il me semble vous entendre me dire : « Ma « fille, tu ne sais pas si je suis dans le cas de porter « cela. »Et moi, je vous dis : « Mon bon père,laissez- (f moi faire, j'ai fait mes arrangements de façon que ce « que vous ne pourrez pas, le bon Dieu le pourra pour « vous. » Oh ! que cela me fait du bien de prier pour ma chère famille, parce que je le fais toujours avec la persuasion que Celui à qui j'adresse tant de pétitions a mille fois meilleure envie que moi de les exaucer. Les excellentes nouvelles que me donnent ma mère et mes sœurs sont encore des preuves de l'affection de Jésus pour nous. J'ai bien pris part à toutes vos belles fêtes et je veux en recueilUr les fruits, si je n'ai pu jouir des fleurs. Le plus nécessaire ici est l'amour des souffrances. Pendant la semaine sainte, je trouvais la croix si aimable, qu'il me semblait que le plus grand malheur était de vivre sans elle. Mais, ô illusion humaine, le mardi de Pâques, notre bonne mère Théodore est tombée malade, bien malade, et tout ce que j'ai pu faire a été de traùier lourdement et péniblement cette vraie croix.

« Maintenant elle n'est pas encore bien. Cependant nous commençons à respirer, parce qu'elle est

mieux; mais, que j'ai eu d'inquiétudes, de troubles, lie cliagrin ! Nous attendons toujours les remèdes de Saint-Servan : ils nous auraient été bien utiles pendant la maladie de notre mère, car ici les médecins et les médecines sont très rares, et ne valent pas grand'chose.

« On donne le nom de docteur à un certain Américain qui ordonne de la poudre de piment rouge pour guérir les maux de gorge. Je ne me suis pas crue obligée à le considérer comme tel.

« Dans rindiana, la nature suit le même cours qu'en France ; mais il y a des jours de bizarreries. Ainsi, au milieu du mois de février, quand tous les arbres sont sans feuilles, il arrive une chaleur à faire coasser les grenouilles, chanter les oiseaux, éclore les punaises et les moustiques, et de tels orages qu'à peine on peut respirer. Puis le froid revient. Cet hiver, le bon Dieu a eu pitié de moi, et, à l'exception de quelques jours, nous avons eu la même température qu'en France. Depuis treize ans, il n'y avait pas eu un hiver aussi doux. N'est-ce pas là encore une grande bonté de Dieu envers sa si faible créature? Ma santé est meilleure et je puis suivre exactement la règle, à l'exception du lever. Le sommeil est un mal de famille. Je dors jusqu'à six heures, sans perdre de temps, excepté celui que je passe à combattre sires moustiques et dames punaises. Pépa et vous feriez de beaux dialogues à leur sujet. Je compte

VOUS faire un petit traité sur le caractère des punaises comparé à celui des puces, que je dédierai à Cécile pour la réconcilier un peu avec cette gent vorace. Notre forêt est bien jolie maintenant; c'est presque l'île heureuse de Fénelon : nous avons des arbres à sucre ; on donne un coup de couteau dans leur écorce et il en sort une délicieuse liqueur. Les poules viennent déposer leurs œufs dans nos lits et même jusque dans nos bonnets. Tous les matins, j'en trouve un sur ma couverture. Les vaches, les moutons paissent à leur gré, sans autre habitation que la forêt où chantent de beaux oiseaux verts, rouges, jaunes. Le bois est plus commun que la poussière, et la terre est si bonne, qu'un homme, avec un seul cheval, peut la labourer. Le lard se vend dix centimes la livre; le bœuf, idem ; le beurre, quarante centimes ; les œufs, vingt-cinq centimes la douzaine; mais les ouvriers se font payer si cher, qu'avec toute cette vie à bon marché nous sommes bien pauvres. Nous avons treize pensionnaires, qui sont bien gentilles, elles commencent à aimer la religion catholique, et plusieurs, j'espère, seront baptisées sous peu. Que vous seriez bien ici pendant l'hiver, mon cher- père, vous qui aimez tant les bons feux ! vous n'auriez pas besoin de dire : « Mes enfants, ménagez la braise. » Le bois tient lieu de pierres et de chaux pour les maisons, et notre communauté a des murailles de cinq lignes d'épaisseur ; le toit est aussi de bois : vous pouvez

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comprendre que ces habitations sont très légères. Ainsi, quand nos sœurs arrivèrent, trouvant nos paysans de Bretagne avec qui elles avaient voyagé établis trop près de Sainte-Marie, elles leur dirent : «Mes braves hommes, emportez votre maison;» et, dix jours après, ils étaient à demeurer à quelques cents pas. Il y a des choses qui surpassent toute idée française : rien n'embarrasse ici, chaque homme se suffit à lui-môme et fait un peu de tous les métiers. »

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