‹ Une femme apôtreChapitre 48 sur 69 · A MADEMOISELLE ELVIRE PAYAN, A TOURS · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE ELVIRE PAYAN, A TOURS

« Sainte-Marie, décembre 1842.

et Eh bien, ma chère Elvire, me voici donc qui viens causer longuement avec loi. Je ne suis pas morte : je t'aime encore, bien qu'en Amérique ; et comment pourrais-je cesser de t'aimer, en choisissant un état de perfection? Tu ne te rappelles donc plus que la perfection de la loi est l'amour? Ainsi, plus je tâcherai de devenir parfaite, plus je t'aimerai. Je suis sûre que tu comprends bien cette philosophie, toi qui as reçu, comme le disait M. Cardonnet, l'intelligence des sciences du cœur.

« Tu n'as pas été téméraire en nous engageant devant les personnes qui nous ont envoyé tant de bonnes choses. Nous avons commencé à payer nos dettes dès que nous avons su l'arrivée des caisses à New- York, et nous avons continué jusqu'aujourd'hui. J'espère qu'elles en ont déjà reçu quelque chose, car co

que l'on confie à Dieu arrive toujours à bon port et encore plus promptement que par les bateaux à vapeur. La veille de la Saint-Martin, Monseigneur a consacré le bel ostensoir, et la première grâce que j'ai demandée à Jésus résidant dans cette nouvelle demeure que vous lui avez préparée, a été pour les habitants de Tours; oui, pour vous tous, nos bons amis de France, qui nous aidez, par vos prières et vos aumônes, à cette chère mission de l'Indiana. J'ai demandé pour vous, par l'intercession de saint Martin, un grand amour pour la volonté de Dieu, afin que vous puissiez dire comme lui : Je ne refuse ni la vie, ni la mort, etc., mais j'ai surtout demandé que vous obteniez une sincère dévotion pour Jésus dans l'Eucharistie. Si nous aimions bien Notre-Seigneur, je ne sais pas ce qui pourrait encore nous faire de la peine. Ce ne serait sûrement pas l'absence de nos amis, puisque nous devons sitôt les revoir; ce ne serait même pas leur mort, car la mort, pour un chrétien, n'est qu'un sommeil, et, quand les personnes que nous aimons dorment tranquillement, il ne nous vient pas dans la pensée d'être tristes parce que pendant ce temps-là nous ne pouvons pas leur parler; mais, tout contents de leur repos, nous attendons leur réveil.

(( J'offre l'affectueuse reconnaissance de la communauté et la mienne à notre excellent et fidèle ami M, Dupont,

M Ce m'est une grande consolation de savoir qu'en France nous avons des frères qui nous sont unis de prières et de bonnes œuvres. Jamais nous n"avions si bien senti le prix de la communion des saints que depuis que nous sommes dans les déserts de l'Amérique. Quelquefois nous avons été quinze jours sans messe, et le prêtre qui était le plus près de nous était à vingt-deux lieues. Vous, pendant ce temps, vous étiez dans votre belle cathédrale à chanter les louanges de notre Père céleste, tandis que ses enfants de la forêt lui offraient pour vous leurs privations et leur solitude. Je t'avoue que l'absence du culte extérieur est peutêtre un des plus grands sacrifices que Dieu m'ait imposés. Je te dirai, pour te donner un exemple de ma vertu sur cet article, que, l'autre soir, pendant la bénédiction, j'entendis chanter 0 salutaris hostia. Je ne savais d'où venait la voix, mais je la reconnus pour être française : c'était celle d'un jeune ouvrier qui est arrivé dernièrement ici ; je me trouvai tout en larmes, non point de dévotion, mais d'émotion. Tu vois combien je suis encore misérable. »

A SA MÈRE

« Sainte-Marie-des-Bois, décembre 1S42.

« Je ne saurais vous dire, ma chère mère, combien vos lettres me font de bien ! Je les lis et relis toujours avec un nouveau plaisir; puis, j'en fais part : primo à notre mère Théodore, puis à no? sœurs et ensuite à

VOS petites filles, qui écoutent avec un grand intérêt tout ce que vous dites pour elles. Une de nos enfants, Elisabeth Folley, la sœur de Marie-Jeanne, dont j'ai parlé à Clémentine, me disait : « J'ai pensé que vous « écriviez à Madame le Fer plus de bien de nous que « nous ne le méritons, car, si elle savait que nous « sommes si peu bonnes, elle ne nous aimerait plus. » Une autre, miss Richarson : « Si je vais jamais en « France, j'irai voir le bon M. le Fer, qui voulait nous « envoyer des robes. «Elles sont risibles quand il s'agit de tirer les récompenses à la fin du mois : les postulantes mêmes prient la Sainte Vierge de leur faire avoir une belle lettre. Il y a un grand changement parmi elles cette année. Nous sommes très satisfaites de leur conduite. Notre petite Marie-Jeanne a écrit à son père pour lui demander la permission de se faire baptiser. Il lui a dit de réfléchir encore. C'est une enfant charmante, elle a douze ans. Les jeunes miss Richarson, qui sont deux sœurs jumelles et tellement ressemblantes que je n'ai encore pu les distinguer l'une de l'autre, ne sont plus protestantes ; mais leur père les empêche de se faire catholiques avant la fin de leurs études. J'ai envie de me fâcher contre tous ces vilains parents. Oh ! ma pauvre mère, que je suis heureuse d'être votre fille et celle de mon père 1 II me fallait venir en Amérique pour savoir toute l'étendue de cette grâce. Je ne finirai point cette lettre que nous n'ayons reçu voire second envoi. Il doit nous arriver

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ces jours-ci. Le })on M. 'lyerlej^l'a expédié depuis plusieurs semaines. Vous ne sauriez croire quelles saintes gens sont tous ces bons amis de New-York. Quand ils ont appris que notre petite ferme avait été brûlée, ils ont fait une quête pour nous, et M. Byer- ' ley lui-même est ruiné, cependant. 11 va être obligé de , venir demeurer dans notre Indiana, où la vie est à si bon marché qu'il faut être nous pour y être pauvres. Les ouvriers seuls sont d'un prix exorbitant. Une des choses qui m'ont le plus étonnée ici, c'est la mode de faire des dettes. Depuis les évêques jusqu'aux plus petits fermiers, tout le monde en fait. Je fus stupéfiée à New-York d'entendre l'évêque parler de ses dettes et de celles de ses confrères comme d'une chose aussi simple que le froid dans l'hiver. Ah ! ma pauvre mère ! je m'accoutumerais plutôt à manger avec mon couteau et à parler anglais qu'à voir cette mode avec indifférence ! mon père nous a trop souvent répété que si nous n'avions pas le moyen d'acheter des souliers, nous marcherions en sabots. Nos pensionnaires suivent aussi la coutume et ne nous payent point. Enfin, il faut bien prendre les choses comme elles sont; mais pour nous, rehgieuses, nous tâchons par tous les moyens possibles de satisfaire à la justice divine et humaine. Depuis que je vous ai écrit, j'ai eu le plaisir de revoir mon bon compagnon de voyage, M. Sorin. Maintenant il est dans le nord du diocèse, près des bois; sa congrégation se mul-

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tiplie considérablement. Ils sont vingt; leur pauvreté égale leurs vertus ; ils sont néanmoins très heuieux. « 17 décembre. — Je viens de recevoir les bonnes lettres que vous aviez mises dans la caisse. Nos amis de New-York nous les ont envoyées par la poste. Ainsi j'ai pu annoncer à vos petites filles l'arrivée de la mariée (1) française ; on espère qu'elle sera ici pour Christmas. Le bon Dieu bénit vos soins, car tous ces petits présents produisent des effets merveilleux. Nous avons une classe de boys (2) ; elle se tient dans les petites cabanes dont je vous ai envoyé la copie. Je ne saurais vous dire le plaisir que j'éprouve à leur donner des récompenses. Ils me rappellent mes chers enfants de France, auxquels je pense si souvent et à qui je dis mille choses, ainsi qu'à leurs parents. Nous avons aussi une classe de petites filles pauvres. Il nous en arriva une hier, qui, quoique née catholique, n'a jamais entendu parler de Dieu. Je vous assure qu'on peut remplir ici la vocation dont parlait le Père Besnoin. Nous avons de grands garçons, qui, à quinze ans, n'ont pas encore fait leur première communion. Mon cœur, au milieu de toutes ces glaces qui nous environnent, ne s'est pas refroidi, et quoique bien des choses ne soient point telles que mon imagination se les était créées, je suis très heureuse, et j'aime tendrement ma chère mission. »

,,1) Une poupée.

y2) Garçons.

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