EMPLOIS D ÏRMA. — PROPAGATION DE LA FOI. — CAISSES
Comme on le voit dans les lettres de la sœur François-Xavier, sa première occupation, en arrivant en Amérique, fut de donner des leçons de dessin aux quelques élèves qui composaient alors le pensionnat de Sainte-Marie-des-Bois, puis de leur enseigner l'histoire sainte , cette étude pour laquelle elle avait toujours montré une si grande prédilection. Plus tard, elle fut employée à faire le catéchisme aux petits garçons, et l'instruction religieuse des élèves et des postulantes lui fut confiée. La mère Théodore se déchargeait aussi sur elle d'une partie de sa correspondance. Enfin, en 1848, elle fut placée officiellement à la tête du noviciat, dont elle prenait soin bien avant cette époque.
L'évoque de Vincennes, qui connaissait son zèle pour le salut des âmes, la chargea d'établir dans l'Indiana l'œuvre de la Propagation delà foi. M .Kundeckprêtre allemand attaché à ce diocèse, accepta d'être
capitaine de cette œuvre, à condition que la sœur Saint-François en serait le général. Sous la direction de celle-ci, les sœurs parvinrent à former, en peu de temps, quarante dizaines.
Elle écrivait à sa sœur, à Saint-Servan :
« Les Annales de la Propagation nous ont fait un bien que tu ne saurais imaginer ; c'est vraiment notre histoire à nous. Pépa a oublié les lettres de M. Benjamin Petit; je te prie donc de les chercher et de continuer à nous envoyer par chaque occasion les nouveaux numéros. De mon côté, je vous donnerai les nouvelles nouvelles de notre mission. »
Et ailleurs :
« Tout ce que vous me dites sur la Propagation de la foi est bien intéressant. Ce sont là véritablement nos nouvelles. Nous ne recevons pas ici les numéros, parce qu'ils ne sont pas traduits en anglais. Les lettres de M. Petit ont vivement intéressé plusieurs de nos sœurs et de nos élèves qui l'ont connu. »
Avec l'assistance de son évêque et celle de Madame Sadlier, une Irlandaise, auteur ou traductrice de plusieurs bons ouvrages, sœur François-Xavier s'occupa, comme à Saint-Servan , d'établir une bibliothèque pour les pauvres, espérant que la facilité de se procurer de bons livres les préserverait du danger d'en rechercher ou d'en accepter de mauvais.
Pendant les premières années de leur séjour dans rindiana, les sœurs eurent beaucoup à souffrir de la
pauvreté de leur chapelle, et cependant elle eût pu passer pour opulente auprès des autres chapelles du diocèse et des diocèses voisins. Le dénuement de Jésus dans le tabernacle était une vive peine pour la sœur Saint-François-Xavier. Afin de subvenir aux besoins des missionnaires, elle établit l'âE'uy?'e de Sainte-Marie au Temple, fondée pour procurer, soit par le travail, soit par des dons, les moyens d'entretenir convenablement les autels et les missionnaires. Ce fut comme un premier et faible essai, en Amérique, de l'œuvre si admirable connue de nos jours sous le nom d'Œuvre apostolique, sous le patronage des saintes femmes de rEvangile. Les amies d'Irma, dans les villes de Rennes et de Tours, donnèrent, quêtèrent et confectionnèrent un grand nombre d'objets nécessaires au culte pour les églises pauvres.
Une autre œuvre dont Irma s'occupa à peine arrivée en Amérique, ce fut d'y faire connaître le cœur si miséricordieux de Marie, refuge des pécheurs.
« J'ai eu le bonheur, écrivait-elle, de contribuer à propager la dévotion au cœur immaculé de Marie. Lorsque je passai à New-York, je prêtai le Manuel de TArcA/con/'reWe à Madame Parmentier et lui expliquai le but de cette excellente œuvre. Après en avoir parlé au curé de la paroisse, elle a écrit à Paris, et enfin, cette année, le jour de l'Assomption, l'église de Saint- Paul, à Brooklyn, a eu le privilège de célébrer le premier acte solennel en l'honneur du cœur de notre
Mère. Madame Parmentier me dit que presque toutes les personnes qui étaient dans l'église se sont fait associer à l'Œuvre et ont coramuniéà cette intention, »
Des emplois fixes, des œuvres régulières n'auraient pu suffire au zèle d'Irma ; aussi, nous la verrons s'unir, soit activement, soit au moins de cœur et de désir, à tout ce que les sœurs entreprendront pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. N'avait-elle pas donné tout son cœur à sa nouvelle patrie dès l'instant où M. Sorin lui ayant dit : « Ma sœur, nous voilà sur « la terre d'Amérique , » elle s'était agenouillée et avait baisé avec amour le sol que le Seigneur lui donnait à défricher ? Sainte-Marie-des-Bois était devenue sa maison maternelle; la supérieure et les sœurs, une seconde famille, aimée à l'égal de la première. Dans la vie religieuse, son affection s'étendit à un plus grand nombre d'objets, sans rien perdre de sa vivacité. Elle n'eut pas de plus grand bonheur que de servir de lien entre sa famille de France et celle d'Amérique, et de les mettre en relation d'amitié, soit par un échange de lettres, soit par des présents donnés et reçus.
Elle écrivait à sa mère :
« Ai-je besoin de vous dire de vous employer au succès de notre mission ? N'est-elle pas la vôtre ? Ne lui avez-vous pas donné votre bien le plus précieux ? Oh ! quand on donne une fille, on ne refuse plus rien ensuite I
« Notre communauté n'est- elle pas pour vous
coQime une nouvelle famille? Aussitôt que vous avez besoin de prières, nous sommes toutes là pour vous aider. Mère Théodore vous aime, comme on aime chez nous. »
En parlant à son père de ses élèves et de ses postulantes, elle lui dit toujours : « Vos petites filles».
A celles-ci, et aussi à ses compagnes, elle aimait à faire connaître les différents membres de sa famille, se servant d'un trait, d'un exemple de sa jeunesse pour les instruire et les porter à Dieu. Ainsi elle racontait avoir eu pendant quelque temps pour sa petite filleule, âgée de trois ou quatre ans, une jalousie de jeune mère, et lui avoir demandé exclusivementtoutes ses caresses. Clémentine avait pris cette demande bien au sérieux, et, quand ses frères essayaient par des menaces ou des promesses de la faire désobéir, elle criait de toute la force de sa voix enfantine : « Marraine, marraine, au secours! » et s'enfuyait vers sa sœur, qui se hâtait de la protéger. « C'est ainsi, disait sœur Saint-François, que nous devons garder tout notre cœur à Jésus; et si les créatures essayaient de s'en emparer, appelons-le à notre aide, il mettra encore plus d'empressement à nous défendre, que je ne le pouvais faire pour Clémentine. » #.
Un autre lien d'amitié entre la communauté de Sainte -Marie et ses amis de France, fut l'échange des présents. L'arrivée d'une caisse était un moment
de satisfaction, non. seulement pour les élèves, mais encore pour les sœurs. Ainsi Irma écrit :
« Le bon Dieu nous a envoyé notre Christmasgift (1), comme disent les Américains. La chère et belle caisse est arrivée l'avant-veille de Noël, sans avoir coûté un centime et elle en eût valu plusieurs mille si on l'eût estimée d'après le plaisir qu'elle nous a causé. Il a été déclaré à l'unanimité que jamais pareil envoi n'avait encore été reçu. Tout était si frais, si bien enveloppé, que tout, môme le nid d'oiseau, était en parfait état. Sœur Cécile prétend que c'est un oiseau américain qui a bâti ce nid, parce qu'il entend trop bien le confortable. J'ai aujourd'hui sur moi les vêtements chauds que vous m'avez envoyés, mais permettez-moi de vous dire, ma bonne mère, que vous me donnez trop; j'ai des bas et des lainages pour vivre jusqu'à l'âge de Mathusalem, et si je n'étais pas si frileuse que je porte en même temps deux ou trois vêtements de laine, nos sœurs seraient embarrassées lequel choisir pour moi, chacun me venant de personnes chéries et ayant des droits à mon affection. Je trouvai hier sur mon lit la belle couverture ; j'aurais voulu qu'on la gardât pour de grands personnages, car il n'y en a pas une dans la maison qui puisse lui être comparée. Cependant, une autre de cette espèce ne serait pour nous qu'un objet de luxe,
(l) Présent de Noël.
VU que nous pouvons acheter à bas prix des couvertures communes. Les gens du pays ont beaucoup de moutons, et fabriquent facilement des étoffes de laine.
« Le Père Corbe est enchanté de ses bas et ne se lasse pas d'admirer la bonté de ma tante Marie (1). Il offre souvent la messe pour elle et pour nous. Il est quelquefois plus de six mois sans avoir une messe payée !
« Le dirai-je,ce qui a excité au plus haut point l'admiration, c'est le chien ; jamais un chien qui peut aboyer sans mordre n'avait paru dans nos bois. Les enfants se disaient la merveille les uns aux autres, et venaient le voir par groupes. Sœur Marie-Cécile s'empara de deux trompettes et de deux sifflets pour ses pensionnaires, qui ont été enchantées de voir et d'user pour la première fois de semblables instruments. Ici, on n'a pas l'idée de faire des jouets pour les enfants. »
Ailleurs elle écrit :
« J'ai montré à M. Contin (2) la certaine fille de Paramé (3) habillée par mes cousines de la Salle, et qui part aujourd'hui pour aller habiter parmi les Indiens. Elle a été promise à la fille du chef de ces Indiens, et'
(1) Mademoiselle le Fer, qui les tricotait pour lui.
(2) Prêtre du diocèse de Rennes, et alors de celui de Vincennes.
(3) Une poupée.
va être emportée par le missionnaire qui prend soin d'eux. Je ris quelquefois en voyant la destinée des choses de ce monde. Ainsi votre robe de noce a été usée par un de nos enfants de chœur, en Amérique. Le petit chapeau lilas d'Eugénie, de dessus la tête de Lucie (une postulante), a passé sur celle de notre Margaret, la fille d'un pendu. Ne craignez pas de nous envoyer les objets qui vous sont remis pour nous. Les pelottes, quelque ternies qu'elles soient, font merveille quand elles ont une jolie forme. Les petits livres de Mademoiselle de Bechenec ont été emportés par mère Théodore quand elle est allée à Fortwayne. A deux lieues de cette ville, il y a une paroisse française où les vieux usages de notre pays sont conservés, même celui de présenter le pain bénit. Après la messe, mère Théodore se tint à la porte de Téglise. En l'entendant parler leur langue, les pauvres Français étaient ravis. Elle leur distribua les petits livres, quelques chapelets et scapulaires. Il est impossible de concevoir leur enthousiasme.
« Une de nos sœurs américaines, qui était présente, ne peut en parler sans attendrissement. Que ne pouviez-vous donc mettre aussi dans la boîte deux ou trois jeunes filles pour instruire tant de pauvres enfants 1 »
Elle disait encore ;
« Si quelque chose est arrivée à propos, c'est la grande garniture d'autel. On a eu juste le loisir de la
préparer pour la messe de minuit, où elle a produit un très bel effet. Notre mère ne donna pas le temps à ma sœur Marie-Cécile de sortir de l'église, elle alla l'y trouver et lui porter le bel ostensoir. Toutes deux se mirent à genoux pour remercier Dieu et prier pour Alphonse (1) et nos amis de France. »
Les communications n'étaient pas toujours faciles et parfois les caisses s'arrêtaient un peu en route ; mais la Providence veillait sur elles, et tôt ou tard elles arrivaient à Sainte-Marie-des-Bois. Irma disait en parlant d'un envoi de France :
« Nous avons tout reçu, à l'exception de la caisse voyageuse de l'année dernière , dont nous ignorons la vraie position. L'un m'écrit : Elle est ici, et l'autre : Elle est là. Je l'ai crue à Terre-Haute, et, lorsque le cœur me battait en voyant donner les coups de marteau qui allaient l'ouvrir, tout à coup il se trouve, au lieu des poupées tant désirées, cinquante livres d'office que nous croyions perdus depuis un an. »
Un peu plus tard, elle écrivait de cette même caisse :
« Dieu prend soin de toutes choses ; il ne dédaigne pas d'abaisser ses regards sur les petits des corbeaux qui crient dans leurs nids, et il a pris soin de la pauvre caisse envoyée par les bons amis de Saint-Servan. Elle est arrivée hier soir, après deux ans de voyage,
(1) Frère de la sœur François-Xavier, vicaire à Fougères. L'ostensoir était un don des dames de cette ville.
Je ne vous dirai pas ce qu'elle a fait dans les différents lieux par où elle a passé. Elle a échappé dernièrement à un incendie. Le marchand qui s'était chargé de nous la rapporter de New- York se trouva, avec toutes ses marchandises, à passer par Pitsburg le jour même où le feu consuma vingt-deux rues de cette grande ville. Il y a eu des millions de perdus. Jamais pareil incendie n'avait encore eu lieu en Amérique. Notre commissionnaire sauva ses marchandises en les couvrant d'eau, puis il continua son voyage. A une petite distance de Vincennes la rivière étant trop basse, il fut obligé de laisser là la pauvre caisse, qui, enfin, après mille difficultés, est arrivée hier soir, sous un orage affreux. Mais la Sainte Vierge, à qui elle avait été confiée, voulait nous donner la joie de trouver en excellent état tout ce qui y était renfermé. Les jeunes voyageuses (1) avaient le teint si frais, qu'elles semblaient n'avoir fait qu'un tour de jardin. Remerciez bien Céciha Tréhouart pour sa jolie pensionnaire. Louison (2) était dans la joie de revoir son ancienne coiffure, elle ne pouvait rien regarder que cette gentille paysanne de Saint- Jouan et les ormais (3), qui lui semblaient plus beaux que l'or et le vermeil... Je ne puis donner ma
(1) Des poupées.
(2) Louison Tiénoux, une postulante de Saint-Servan.
(3) Nom employé à Saint-Servan pour Haliotide ou oreille de mer.
leçon de dessin après l'ouverture d'une caisse, tant mes élèves sont émues, leurs mains sont trop tremblantes. Je puis vous dire, mon bon père, que vos jolies boîtes font merveille et qu'il n'y a pas de leçons mieux apprises que les leçons d'histoire sainte. On peut douter de la pureté d'intention, mais Dieu peut se servir d'une boîte, comme il se servirait de toute autre chose, pour arriver à ses fins.
« J'ai reconnu avec attendrissement toutes vos chères et précieuses antiquités. Je vous supplie de les envoyer toujours par amour pour Notre-Seigneur. Il n'y a que lui qui sache assez apprécier vos sacrifices, et j'éprouve une grande consolation à lui dire que c'est à lui qu'on les offre. »
Les envois de Tours étaient très précieux. La bonne famille de la Valette, M. Dupont, M. Mame, rivalisaient de générosité pour leurs amies de Sainte-Mariedes-Bois.
Irma écrivait à Madame de la Valette au sujet d'une caisse de livres :
(( Que"vouliez-vous donc faire de mieux, ma bonne tante?
« Si votre envoi, au sortir de Tours, n'était pas suivant vos désirs, laissez-moi vous apprendre qu'il s'est fait un miracle pendant la traversée, car, en ouvrant la caisse, nous avons trouvé des livres beaux et charmants au dehors, et encore meilleurs au deaans, tels que nos souhaits les plus ambitieux n'auraient
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osé les espérer. Leur nombre et leur valeur étaient un trésor pour notre œuvre. L'ouverture de la caisse se fit à l'instant de la récréation, et vous auriez ri si vous nous aviez vues toutes autour de la boîte.
«Les jeunes postulantes s'écriaient : (.iMother, comme ce livre-ci est beau, regardez; look, look, sister! Quelles >. belles images! Et ces petits livres bleus, et ces livres historiques si précieux pour nos pensionnaires ! Qu'elles seront contentes d'avoir de tels prix !
« Dès le soir môme, nous avons prié pour nos zélés bienfaiteurs. Ne croyez pas que nous manquions jamais à ce devoir ; mais il y a des jours cV extra, des jours de Jubilé pour notre reconnaissance... »
Si les sœurs ne pouvaient payer qu'en prières les dons venus de France, quelquefois cependant, comme marque visible de cette gratitude qui s'élevait vers Dieu, elles envoyaient à leurs bienfaiteurs des productions del'Indiana, des pétrifications, des minéraux ou les belles coquilles de l'Ohio et du Wabash, et l'on peut dire que les sœurs étaient encore plus heureuses de donner que de recevoir.
Irma écrivait à sa mère :
« Ce matin, notre caisse voyageuse est partie sous la protection de nos saints anges gardiens. Oh! elle contient bien des choses qui vous feront plaisir, qui vous attendriront. Mère Théodore a voulu que nous vous envoyions tout ce qui pouvait vous être utile ou agréable. Quel cœur généreux et attentif que celui de
notre bonne supérieure ! Il faut être elle, pour nous avoir donné tant de temps pour ranger, déranger, replacer nos pierres et nos coquilles ; mais aussi que cela est bien ficelé! dirait Charles. Vous annoncerez à ce cher frère une lettre avec ses coquilles ; il y a de belles choses pour lui. Nos sœurs ayant appris que l'on est aussi content chez nous quand il vient une caisse d'Amérique, que nous le sommes de recevoir une caisse de France, voulaient toutes aller chercher quelque chose de mieux que ce qui était emballé. Une de nos postulantes, qui a quinze ans, demandait à aller tuer une taupe, pour en envoyer la peau à M. Charles. Si nous les avions laissées faire, elles auraient passé leurs jours à fouiller la forêt. Elles ont péché toutes les coquilles, à l'exception d'une douzaine ; mais personne n'a été plus zélé que ma sœur Marie-Madeleine; jusqu'au dernier jour, elle inventait et apportait quelque chose. Elle aurait bien destiné toutes les plus belles coquilles au hon prêtre {\) . Mère Théodore et sœur Olympiade voulaient tout envoyer à Madame le Fer ; le Père Corbe travaillait pour mon père. J'ai exercé mon autorité en faveur de M. Mame, qui, chaque année, nous donne de si beaux livres. Nous lui destinons quelques objets curieux, bien que nous ne sachions pas si les derniers lui ont fait plaisir ; il paraît qu'il reçoit comme il donne : en silence. »
(1) M. i'abbé DQffiço, vicaire à Saint-Servau.
Les fleuves deTOhio et du Wabash sont une richesse pour le pays (ju'ils fertilisent.
Terre-Haute est située sur le bord du Wabash, à l'ouest de ce fleuve, qui a 550 milles de long, et se jette dans rohio. Ce dernier se jette dans le Mississipi, après avoir parcouru une distance de 950 milles. Il passe à Madison(l).
Dans les beaux jours de l'été, les novices, les postulantes, accompagnées de quelques religieuses, vont sur le rivage ou dans le lit du fleuve, et pèchent ces belles coquilles flaviatilessi estimées des connaisseurs. Ce sont des bivalves de différentes formes, à la robe extérieure rugueuse, striée, rubannée; mais lorsque les valves sont séparées, rien de plus joli que l'intérieur nacré de la coquille: les unes sont roses comme la fleur du Bengale, d'autres d'un blanc argentin, aux reflets irisés, quelques-unes d'un beau violet. Les plus estimées et les plus rares sont d'un rose saumoné, d'une teinte délicate et à glacis dur. Leur plus grande taille est celle d'une moyenne avicule. Ces coquilles, comme tous les mollusques, s'entr'ouvrent pour boire et nourrir leur habitant ; mais, au moindre contact, elles se ferment si hermétiquement, que l'aiguille la plus fine ne pénétrerait pas entre les plis de leur manteau calcaire, et leur modeste parure les met à l'abri de tout regard indiscret.
L'envoi des coquilles fluviatiles était très apprécié (1) Où les sœurs de la Providence ont un établissement.
de la famille de la sœur François-Xa\ier. Souvent des amateurs en achetaient au profit de la communauté, ce qui permettait d'envoyer à Sainte-Marie des caisses contenant des objets plus coûteux.
La forêt est encore une source de jouissances et de richesses pour nos religieuses de la Providence. Rien n'est beau comme ces forêts américaines, aussi vieilles que le monde.
Dès l'aube, la vie y jaillit avec explosion et circule dans toutes les artères de ces arbres géants aux mille bras. La brise matinale leur donne ses premières caresses, et, pénétrant dans le cœur de son domaine, elle y agite doucement chaque feuille, chaque brin d'herbe. Les fleurs se baignent dans la rosée du matin. Les oiseaux-mouches, les colibris lissent leur brillant plumage et se poursuivent dans leurs cachettes mouvantes. Les écureuils, aux robes brunes et jaunes, sautent d'arbre en 'arbre par des bonds prodigieux, ou bien, comme d'habiles acrobates, se balancent sur des lianes flexibles et y exécutent mille évolutions capricieuses. Les chênes, les cèdres, le dogwood, le cotonnier, élèvent leurs tiges robustes à plus de cent vingt pieds dans les airs. A ces hauteurs, leurs épaisses chevelures se mêlent, se déroulent, s'enchevêtrent, et, de ces réseaux et de ces fouillis, émergent des corbeilles de fleurs aux couleurs les plus variées. Dans ces parterres aériens, les cardinaux et l'oiseau bleu font leurs nids et déposent leurs œufs. Le soleil du
midi, colorant cette végétation luxuriante, lui apporte une régénération mystérieuse et féconde.
La cité mouvante se repose tandis que cet hôte bienfaisant inonde de clartés les masses compactes de verdure. Le cerf, le daim et le chevreuil, repus de leur abondante nourriture de bourgeons et de racines, dorment dans les fourrés. Le bourdonnement des abeilles dans les haies a cessé. La pervenche et la violette ne craignent plus les incessantes rapines des mouches et des scarabées alourdis par le sommeil. Les rivières sont rentrées dans leurs lits, et le bruit régulier de leurs eaux est l'accompagnement de ce silence, composé d'harmonie.
Mais qui dira les beautés du crépuscule dans ces. forêts séculaires? C'est l'heure des parfums; les fleurs ont fermé leurs corolles, mais leurs arômes se sont répandus dans les airs. « La forêt prend l'aspect d'une immense et majestueuse basilique, chaque arbre est un pilier gigantesque, chaque interstice est un cachot qui retient la nuit prisonnière. Le voyageur attardé et ému s'assied sur le tronc d'un chêne et attend le jour. Il admire le silence de ces retraites quand les vents reposent; il entend des voix inconnues quand ils viennent à s'élever. Il est immobile, tout est muet; il fait un pas, el tout soupire. »