‹ Une femme apôtreChapitre 52 sur 69 · M«^ LE FER DE LA MOTTE · texte numérisé non relu

M«^ LE FER DE LA MOTTE

aïeule paternelle d'Irma

/ tit'.r.rini' peu- reJle derruèrt!^ a. ZorMt^ /

frayait de tant de bonheur, elle craignait de n'être pas trouvée conforme à Jésus crucifié, et elle aurait demandé à Dieu des souffrances, si onne lui eût assuré qu'il était plus prudent de s'abandonner entièrement à sa sainte volonté. Le Seigneur les lui épargna jusqu'à la fin. Sa mort fut aussi douce que sa vie. A l'âge de quatre-vingt-douze ans, elle s'éteignit sans douleur, comme la lampe dont l'huile cesse d'ahmenter la flamme. Irma avait pour chacun des paroles de consolation et d'espérance. Elle écrivait à sa tante, Mademoiselle Marie le Fer de la Motte :

c Sainte-Marie-des-Bois, avril 1843.

« Ma chère tante,

«Le bon Dieu vient de nous demander à tous un grand sacrifice ! 2a lisant hier la lettre de ma mère, qui me donnait tous les détails de la mort bienheureuse de ma chère grand'mère, j'ai senti mon cœur s'attendrir. J'avais appris par Elvire cet événement ; mais elle ne me donnait pas de détails, et, bien que j'eusse l'espérance que sa fin avait été semblable à sa vie, j'ai été contente d'en avoir la certitude. A son âge, elle eût pu mourir subitement, ce qui, sans nous causer d'inquiétude pour son salut, nous eût privés de grandes consolations ; mais non, notre Dieu qui nous aime d'un amour de préférence, n'a pas oublié

ses enfants. Hier soir, dans ma méditation, je cherchais un motif à cette prédilection du Seigneur pour ma famille. Je pensais que mes deux grands-pères, dont l'un est un saint et l'autre un martyr, nous avaient attiré ces bénédictions ; mais qu'avaient-ils fait euxmêmes pour obtenir tant de grâces? Ici, je me suis perdue dans les décrets impénétrables de la miséricorde de Dieu, et, pensant attentivement à la mort de Notre-Seigneur, j'ai retrouvé la source de tous les bienfaits. Oh ! il a bien le droit d'accorder une fin tranquille à ses enfants, lui qui, pour nous la procurer, est mort abandonné de son Père, sans pouvoir obtenir une seule consolation, entouré d'ennemis qui l'insultaient, et dans les plus cruelles souffrances. Voilà le moment de montrer notre amour à ce miséricordieux Sauveur. Du courage, ma bonne tante, du courage ! Hélas ! comment peut-on en avoir quand on a perdu sa mère ? Mais non, elle n'est pas perdue, nous la reverrons bientôt.

« Peut-être vous vous rappelez qu'un jour ma bonne grand'mère, après nous avoir parlé du paradis, nous avoua ses faiblesses passées. « Lorsque je perdis « mon mari, nous dit-elle, je fus près d'un an sans « vouloir aller à confesse; j'étais fâchée contre Notre- « Seigneur, et ma douleur était si profonde, que je « faisais des reprociies à Dieu de m'avoir enlevé mon « seul appui. Le temps de Pâques approchait, et mon « confesseur m'ayant demandé pourquoi j'agissais

(( ainsi. C'est, lui dis-je, que je suis fâchée contre ■< Dieu. Je ne veux plus servir celui qui a fait mourir K mon mari. Ne pleurez plus, Madame, me répon- { dit-il, M. de la Motte n'est pas mort. Il habite < une île magnifique dont le roi l'p fait gouverneur. ' « Il ne veut plus revenir ici, mais il vous attend, « vous et vos enfants. Il est parfaitement heureux où « il est, et, si quelque chose pouvait l'affliger, ce (( serait votre ingratitude envers son bienfaiteur. » « Cette simple allégorie fut aussi puissante que celle du prophète Nathan ; mais les larmes de la pénitence se mêlèrent à celles de l'amour. « Depuis lors, nous disait magrand'mère, je n'ai plus pleuré mon mari et je n'ai songé qu'à me rendre près de lui et à lui amener tous nos enfants. » Et cette chère grand'mère, qui savait si bien parler du ciel, commençait à raconter quelle serait l'arrivée de chacun de nous. Le bien, le mal tout était dit à mon grand-père. Je me souviens que j'étais bien humiliée d'entendre mon histoire. Quand vint le tour de mon père, « ohl pour Charles, dit-elle, « il a toujours été bon comme toi, c'était absolument « ton portrait. Mon grand-père, après avoir embrassé « son fils, lui donna une des plus belles places. » Oh! chère grand'mère, étiez-vous allée à l'île de Pathmos, pour y apprendre les secrets du paradis ? Non, mais elle savait prier ; elle savait s'entretenir avec le Dieu du ciel. Elle savait lui demander tout ce qu'elle voulait savoir et obtenait tout ce qu'elle voulait obtenir.

<( En apprenant le grand coup qui venait de frapper notre famille, je suis allée à la chapelle. Là, me prosternant devant Jésus, je l'ai remercié de nous avoir donné une si bonne grand'mère, de nous l'avoir laissée tant d'années, afin qu'elle nous enseignât, par son exemple, le chemin de la vertu, et, repassant dans ma mémoire cette longue vie si calme, si pure, je me suis humihée en songeant que je n'avais pas toujours suivi ses traces. J'ai offert à Notre-Seigneur toutes vos larmes, et j'ai renouvelé à ce moment mon sacrifice, car, je puis le dire, si vos joies et vos plaisirs ne sont plus miens, vos peines et vos pleurs le sont encore.

« Il me semble voir l'entrevue de saint Joseph avec ma chère grand'mère. Quelles bonnes causeries ils auront eues ensemble I

« Préparez-moi, chère grand'mère, une bonne petite place là, où Ton aime Dieu de tout son cœur. Nous sommes mortes les deux premières de la famille, ainsi nous devons être l'une à côté de l'autre; mais vous, vous voyez notre Jésus en l'aimant, et moi je ne le vois pas encore. Vous jouissez et vous ne perdrez jamais votre bonheur; mais aussi vous ne pouvez plus souffrir pour son amour. Vous l'aimez, mais vous ne pouvez plus espérer en lui. Vous le possédez dans toute sa gloire ; mais vous ne pouvez plus croire, sur sa parole, qu'il est caché sous l'apparence d'un peu de pain. J'aime mieux pour vous

votre bonheur dans votre chère patrie, parce Dieu l'a voulu. J'aime mieux pour nous notre espérance et nos souffrances, parce que Jésus les veut pour un peu de temps encore (1) ! »

(1) En lisant ces dernières lignes, ne croit-on pas entendre les paroles du cantique de Monseigneur de la Bouillerie intitulé : l'Ame et l'Ange? Nous ne pouvons résister à en mettre quelques fragments sous les yeux de nos lecteurs.

Un chérubin dit un jour à mon âme :

« Si tu savais la beauté de mon ciel. Si tu voyais les purs rayons de flamme Que sur mon front projette l'Éternel! » Je répondis à l'archange céleste :

« Tu vois ton Dieu plus brillant que le jour, Mais de Jésus, sur un autel modeste, Vois-tu l'amour? »

L'ange reprit : « Sais-tu ma joie immense De contempler en face un Dieu si beau ? Le ciel pour moi tous les jours recommence. Et tous les jours mon bonheur est nouveau. » Je répondis : «Sais-tu ce qu'est l'hostie, Toi, dont le cœur ne s'est pas égaré ? Près de Jésus, près de l'Eucharistie, As-tu pleuré ?

« 0 chérubin de la sainte patrie, Louons ensemble un Dieu si bon pour nous. A toi la gloire, à moi l'Eucharistie : Notre partage à tous deux est bien doux. J'aspire aussi à voir un jour mon Père ; Mais, ici-bas, l'autel' est tout mon bien. Tu vis au ciel : ton bonheur, je l'espère; J'aime le mien. »

Irma ayant appris la cruelle maladie de l'abbé Carlionnet, lui écrit ce qui suit :

« Mars, 1844.

Monsieur,

« Il fallait que, sur tant de lettres que j'ai reçues, l'une manquât, et que celle-là fût la vôtre. Dieu savait bien que je désirais trop cette chère lettre, il n'a pas permis qu'elle me parvînt. Eh bien, je suis contente qu'il m'ait demandé ce sacrifice. Je l'ai offert, comme tant d'autres, pour votre bonheur.

« Toute ma famille me parle de vous et du triste état de votre santé; en lisant leurs lettres, ma première parole a été : Etait-ce donc là, ô mon Dieu, ce que je vous avais demandé pour lui? J'ai senti que mon cœur de France se déchirait. Je suis allée à la chapelle, car c'est toujours là que je vais pleurer. Mon bon père, oui, c'est cela, ce sont des souffrances que je demandais pour vous, si c'est pour vous le moyen d'aimer davantage Notre-Seigneur. J'ai bien prié Dieu de me pardonner ma première faiblesse.

« J'ai vu dans la dernière lettre d'Eugénie que vous étiez à peu près guéri. Si la Sainte Vierge s'est mêlée de votre guérison, il est certain que votre santé sera utile à la gloire de Dieu. Mais laissez-moi vous dire quelque chose, quelque chose que je ne puis dire qu'à vous seul, parce que seul vous pouvez me le pardon-

ner. Mon père, je suis triste que vous soyez guéri. Vous étiez plus semblable à Jésus. J'ai toujours considéré comme une preuve de sa tendresse pour vous cette plaie qui vous rappelait la plaie de son cœur, et . j'étais fière de cette grâce mystérieuse dont vous étiez l'objet. J'ai fait une communion pour remercier Notre- Seigneur. Il n'y a que près de Jésus humilié dans l'Eucharistie que je peux pleurer de joie de vous savoir dans la souffrance. Dans ces pays hérétiques, .Jésus est si rassasié d'opprobes, que je n'ai pas assez de mes propres peines, il me faut les vôtres pour les lui offrir en dédommagement de tant de mépris.

« Quelquefois des enfants protestants vont à la communion pour remettre à leurs ministres la sainte hostie. D'autres trouvent moyen d'ouvrir le tabernacle pour examiner et toucher les espèces sacramentelles. Il faut venir en Amérique pour comprendre les humiliations de Jésus. Souvent les catholiques euxmêmes sortent de l'église aussitôt qu'ils ont communié. C'est donc pour nous que Jésus reste et se donne, et puisqu'on retour nous nous sommes entièrement offerts à lui, pourquoi serions-nous tristes s'il use de notre don? Il me semble que j'aurais moins de regret que votre lettre-se fût perdue, si vous n'aviez pas été malade, car nos bonnes nouvelles, à nous deux, seront des contradictions, des humiliations, des souffrances. Cette année, j'ai trempé mes lèvres à ce calice. Oh! que d'abord il m'a paru amer. Les efforls

que j'ai été obligée de faire m'ont quelquefois affaiblie. Il y avait des jours où j'étais obligée d'aller me jeter sûr mon lit, car je tombais d'épuisement ; le climat, les nerfs, le cœur, et le reste, me réduisaient par instants à un état de mort. C'est alors que je m'attachais, par le dernier soupir de ma volonté, à la volonté de Jésus. Mon père, Dieu nous a éprouvés. Il nous a fait voir que l'homme est comme une fleur des champs, qu'un petit vent abat. A l'homme philosophe nous donnerions des raisons humaines ; mais à nous, à nos cœurs chrétiens, nous dirons : Là, dans une étable, sur la croix, il y a de la gloire. Un Dieu tombant dans les rues de Jérusalem, un Dieu couvert de boue, consolera toujours ses enfants humiliés. Oh! quand serons-nous si anéantis, qu'on puisse dire de nous ce qu'on a dit de Jésus : Non homo, sed vermis ? Quand est-ce que nous serons effacés de la mémoire de toutes les créatures? Que je me suis trompée lorsque j'ai cru que la gloire de Dieu s'agrandissait par des œuvres apparentes et que le monde appelle grandes ! La gloire de Dieu est que nous aimions sa volonté, et si sa volonté était que nous fussions sourds, muets, aveugles, nous le louerions, nous le glorifierions dans cet état. Oh 1 oui, sa volonté," et rien au delà ! »

Ce fut bien peu de temps après la mort de Madame le Fer de la Motte, l'aïeule d'Irma, que le bon abbé Cardonnet éprouva les premières atteintes de cette

cruelle maladie qui le conduisit au tombeau. Ses souffrances ne furent pas pour lui celles dont parle l'Imitation, qui ne nous rendent pas meilleurs; elles le firent avancer rapidement dans les voies de la sainteté ; elleslui imposèrent des assujettissements qui, en contrariant sans cesse son goût pour la liberté et l'indépendance, brisèrent sa volonté, mais détruisirent, d'une manière sensible, les imperfections qui faisaient ombre à sa vertu. Il avait reçu avec bonheur et consolation la lettre où Irma le félicitait de ses souffrances qui lui imprimaient un trait de ressemblance avec Notre-Seigneur; il la relisait souvent, et aimait à répéter qu'elle lui avait fait beaucoup de bien. Le médecin qu'il alla consulter à Paris ayant attribué les crises de cette maladie au mauvais état de ses dents, il eut le courage d'en faire enlever quatorze, sans que ce supplice apportât aucun adoucissement à ses autres souffrances, qui se prolongèrent pendant dix-huit mois.

M. Car (lonnet avait toujours eu pour la sainte Vierge la dévotion la plus vive et la plus tendre ; aussi étaitce avec bonheur qu'il avait contribué à lui faire élever à Saint-Servan une chapelle, sous le titre de Notre- Dame de Nazareth.

La dévotion du mois de mai n'étant pas encore établie dans cette ville, il s'estima heureux d'être un des premiers à la faire connaître et aimer. En 1841 et 1842, il célébra avec toute la solennité possible les

exercices du mois de Marie dans la chapelle de Nazareth , donnant chaque soir- une instruction sur les vertus et les grandeurs de la Sainte Vierge. Il attribua quelquefois sa maladie à la fatigue que lui avaient causée ces prédications quotidiennes ; il disait alors que Marie a pour ses serviteurs des récompenses bien peu comprises, et rarement appréciées.

Ce fut dans ce petit sanctuaire de Nazareth, et peu' dant qu'il priait devant la statue de la Sainte Vierge, qu'il fut frappé à mort... En sentant l'approche d'une nouvelle crise, M. Cardonnet eut encore le courage de faire quelques pas, afin de ne pas troubler les prières du salut qui se donnait dans ce moment ; mais à peine eut-il franchi le seuil de la chapelle, qu'il tomba pour ne plus se relever. Sa mort affligea vivement toute la famille d'Irma, et celle-ci, du fond de sa forêt, mêlait ses larmes à celles que faisait couler la perte de ce véritable ami.

Elle écrivit plusieurs lettres à ce sujet. Voici celle qu'elle adressait à sa tante :

A SA TANTB < Sainte-Marie-des-Bois, octobre 1844.

« Ma pauvre tante,

« En apprenant la mort de notre ami, de notre bon abbé Cardonnet, j'ai retrouvé toute la faiblesse de mon ççeur, j'ai été Irn|a tout entière. Il y avait près

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de dix ans que je n'avais autant souffert. Cette mort m'a renouvelé le souvenir de celle d'Angélina. Pauvre cœur humain qui ne peut recevoir une blessure sans que toutes les anciennes plaies ne saignent aussitôt I Oh! je puis bien dire avec Chateaubriand : « Les joies « nouvelles ne rendent pas le printemps aux anciennes « joies, mais les douleurs récentes font reverdir les « vieilles douleurs. » Dieu, qui depuis tant d'années -m'environne de grâces fortifiantes, m'a laissée dans ce dernier sacrifice' pendant plusieurs heures avec ma seule faiblesse, peut-être pour me faire mieux comprendre et consoler votre peine, car, à présent, mon âme est calme, et j'admire en silence les tendresses de Dieu pour nous. Il est vrai que ce bon M. Cardonnet a été celui qui m'a fait le plus de bien dans ce monde. Dieu lui avait révélé mon âme tout entière ; eh bien, j'ai reçu mille fois plus de grâces par le sacrifice de son absence que par tous les bénéfices de sa présence. « Si vous m'aimez, disait Jésus à « ses apôtres, réjouissez-vous de ce que je m'en vais à « mon Père. » Quoi ! les apôtres devaient se réjouir de l'absence du divin Maître parce qu'il allait à son Père, et nous n'osons pas être heureuses que notre cher abbé soit avec le sien, qui est le nôtre, car c'est Jésus l Vraiment, ma tante, j'éprouve quelque chose de bien singufier depuis que je suis en Amérique, c'est qu'il me semble que ceux qui vous quittent viennent avec moi, et, en causant avec ma bonne grand' maman et

notre cher ami Cardonnet, j'ai comme honte d'être joyeuse à vos dépens. Ils sont là, tout près de moi. Je leur dis de vous consoler, je leur parle cœur à cœur en présence de mon cher Epoux qui les rend heureux. Nous nous rappelons nos joies de famille, nos douces fêtes religieuses, nos pieuses lectures, nos prières en commun. « Ils sont sortis de la vie, mais « non de ma vie; pourrais-je croire morts ceux qui « sont si vivants dans mon cœur? » (Saint- Augustin.) « Maman m'a un peu blâmée de la lettre que j'ai envoyée, au printemps, à notre bon abbé Cardonnet ; mais j'étais sous la même impression que lui lorsqu'il m'écrivait à Brest : « J'ai cent mille raisons hu- « maines de vous aimer mieux en France, et cepen- « dant je vous dis : Allez en Amérique. Je vous dirai : « Allez en Amérique, tant qu'il me restera une goutte « de sang dans les veines. » Et moi aussi, j'avais cent mille raisons humaines de désirer la cessation de son affreuse maladie, et cependant chaque fois que je voulais prier Dieu pour sa guérison, il me semblait que Notre-Seigneur me montrait la grandeur d'éternelle gloire qu'il réservait à des humiliations d'un instant. Prêtre de Jésus crucifié, n'eût-il pas regretté dans le ciel même de n'avoir jamais porté les marques de la sainte Victime qu'il offrait chaque jour pour nous à l'autel? Sa maladie, ses singulières souffrances me l'avaient, il est vrai, rendu mille fois plus cher; je m'unissais à ses douleurs, je voyais en lui Jésus souffrant

et tombant dans les rues de Jérusalem. Il était ma gloire et mon espérance. J'ignorais encore les sentiments personnels de notre bon abbé relativement à on état lorsque je lui écrivais, au mois de mars, ces choses qui n'étaient que pour lui seul et que Dieu a permis qu'il vous ait communiquées. Quelle fut donc ma joie lorsque je reçus, quinze jours après, l'unique lettre que j'aie de lui depuis mon départ de France et dans laquelle il me disait : « Ma chère enfant, deman- « dez à Dieu pour moi des souffrances et le ciel. Si « je ne puis me sauver que par la souffrance, j'aime « mieux mille fois souffrir... Des souffrances et le « ciel ! dites-le à Dieu pour moi dans vos forêts. C'est « la plus belle solde d'affection et de reconnaissance « que vous puissiez me payer. »

« Que cette lettre me fit de bien I Non, je ne puis me plaindre que Dieu ait exaucé ma prière. Il a donc maintenant pour partage les joies , puisque les épreuves sont finies ; mais si nos yeux obscurcis par les larmes ne peuvent encore soutenir les clartés du Thabor, restons à Gethsémani, là où un Dieu est faible, là où son âme se plaint et est triste jusqu'à la mort.»

MALADIE DE LA MERE THEODORE. — PURGATOIRB DE M. LE FER LE LA MOTTE. — SANTE d'iRMA

Les lettres d'Irma nous ont montré quels rapports affectueux existaient entre elle, ses compagnes et leur digne supérieure; quelques fragments de sa correspondance mettront encore plus à découvert ces tendresses si légitimes et bénies de Dieu, qui en est le lien.

A SA MÈRE

« Je vous dirai tout bas que, quand j'ai quitté Sainte-Marie (pour aller à Vincennes remplacer une religieuse malade), toutes les sœurs, et surtout les jeunes postulantes, pleuraient bien fort. Il me semblait voir une scène de notre famille. Je ne crojais pas que l'on pût tant s'aimer ailleurs que chez nous. Il est vrai que j'aurais pu consulter mon cœur.

«Le temps que Mother (1) emploie à visiter les missions est l'occasion pour moi d'un rude sacrifice.

(1) Mère.

J'en tremble des semaines d'avance, et à peine si je peux manger. Nous sommes obligées de veiller sur nos coeurs, pour ne pas trop nous aimer. Au milieu de ces tumultes de la partie inférieure, comme les nomme votre ami saint François de Sales, je me résigne. Heureusement Dieu nous a fait la grâce que cette chère mère n'a été malade qu'une semaine cette année.

« Oh ! qu'elle est bonne et aimable cette excellente Mother. Elle a un cœur fait comme chez nous; elle est tendrement aimée de toutes ses filles, ce qui l'aide beaucoup à souffrir les misères de la mission. »

Il était rare que la mère Théodore ne fût qu'une semaine souffrante. Sa santé, habituellement mauvaise, était toujours un sujet de peines et d'inquiétudes pour les sœurs. « Notre mère, disait Irma, est sans cesse malade. Je ne sais comment elle peut conserver sa gaieté au milieu de tant de misères de tout genre. Elle voulait écrire à Saint-Servan, et, au lieu de cela, la voilà dans son lit, toussant, brûlant, étouffant par une espèce de fluxion de poitrine; ainsi est la volonté de Dieu, ainsi doit être la nôtre. Le trajet du temps à l'éternité est si court que, si nous sommes embarqués sur le navire de la Croix, il ne faut pas en chercher .un autre. » Elle ajoutait :

« Quand nous tombons dans la tiédeur, je crois que Dieu envoie une maladie à notre mère pour ranimer notre piété. Que de promesses nous lui faisson

alors ! que de sacrifices nous lui offrons ! Heureusement que ce bon Père sait que les mères sont nécessaires aux enfants.

« Il entre dans les principes de notre supérieure de ne considérer ni le temps, ni sa santé, quand le devoir l'appelle. J'avoue que je me soumets difficilement à son courage, mais elle n'a aucun égard à mes représentations, et s'échappe souvent sans me dire bonsoir.

« Elle prétend que j'ai dit pour elle : « Soufi'rir et ne jamais mourir », et cela est un peu vrai, car je sais que ses souffrances seront récompensées, et que sa mort nous serait bien funeste.

« ...Nous avons souvent besoin de faire des actes de confiance, car, si les coups arrivent imprévus, nous sommes prêts à défaillir. Pendant la longue maladie de notre mère, le feu prit à la communauté, entre minuit et une heure. Nos sœurs furent réveillées par la clarté des flammes, qui s'élançaient déjà dans leur dortoir. Elles se précipitèrent dans l'escalier en poussant des gémissements qui me réveillèrent au fond du petit grenier où je couchais alors, et d'où je ne pouvais voir le feu. En entendant des cris plaintifs, je crus notre mère à l'agonie, et je voulais me traîner près d'elle pour recevoir sa dernière bénédiction. Je ne pouvais marcher. Tout à coup les gémissements redoublent ; la cloche sonne... « Oh mon Dieu, elle est morte ! « Notre mère est morte, me dis-je ! Elle est morte ! » A

cet instant, je fus courageuse. Dieu me fit la grâce de pouvoir lui offrir , avec une ferme résignation, cet immense sacrifice, le dernier que je puisse accomplir sur la terre d'exil. Je voulais aller consoler nos pauvres sœurs, en pleurant avec elles, quand l'une d'ellesentra en étouffant et me disant : « Le feu est à la com- « munauté. — Soyez bénie! m'écriai-je, en la serrant « dans mes bras. Le feu est à 1^ maison, notre pauvre « mère n'est donc pas morte?» Je courus àla chapelle, et là, toute seule, je pus sangloter de joie, pendant que les autres achevaient d'éteindre les flammes, qui, heureusement, ont causé peu de perte. Dieu a encore veillé sur nous, car, quelques minutes plus tard, il eût été impossible d'éteindre l'incendie, notre maison étant toute en planches. Bénissez-le donc avec nous; bénissez-le surtout de nous avoir conservé notre mère, mille fois plus précieuse pour notre communauté qu'aucun autre bien ; pour en connaître tout le prix, il faut avoir été comme nous, pendant soixante jours, craignant à chaque instant de la perdre. »

M. Aubineau, dans sa notice sur Sainte-Mariedes-Bois, dit avec vérité, a Si la santé de la mère Théodore était chétive, celle de la sœur Saint-François-Xavier n'existait pas. Son désir de se dévouer aux missions parut pendant longtemps à ses supérieures une pure illusion, et lorsqu'elle se préparait à la traversée du Havre à New-York, on lui disait : « Vous serez jetée à la mer avant le troisième jour.

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— Qu'importe, répondait-elle en souriant, d'être mangée des poissons, ou dévorée des vers (1) ? » Si les forêts du nouveau monde ne lui enlevèrent pas sa délicatesse de complexion et ses souffrances habituelles, elle y puisa néanmoins une vigueur suffisante pour remplir les nombreux emplois qui lui étaient confiés.

Rarement dans ses lettres elle parlait de sa santé, si ce n'était pour rassurer sa famille. Monseigneur Martin, dans un de ses voyages en France, avait dit à Saint-Servan que la sœur François-Xavier semblait ne plus appartenir à la terre, tout son corps était maigre et diaphane... « Monseigneur Martin vous a bien exagéré mon état physique, écrivit-elle ; plût à Dieu, que je n'eusse plus rien de charnel. Il est vrai que j'étais un peu maigre quand il nous a quittées, mais depuis ce temps je me suis bien remplumée. Hier encore, nos sœurs admiraient mon embonpoint. C'est désolant d'être si loin les uns des autres, on ne sait jamais que les vieilles vérités ! »

Dans rindiana, les chaleurs de l'été sont excessives et causaient à Irma de très fortes oppressions. Elles commençaient en juillet et ne la quittaient qu'en automne. Elle en parle pourtant assez légèrement : « Mes oppressions ne me causent plus d'étonîiement, mais elles inquiètent toujours mère Théo-

(1) Menacé par les luthériens d'être jeté dans le Danube, le Père Lejay répondait, lui aussi, avec son bon sourire: » Al)orlier le ciel par terre ou par eau, qu'importe?»

dore. J'ai beau l'assurer que je n'en mourrai pas, il faut qu'elle se tourmente. Quand elle veut en chercher la cause, je lui donne la raison de notre vieux docteur de Saint-Servan qui prétendait que les maladies de ma jeunesse provenaient des événements politiques. »

L'hiver, elle souffrait de névralgies et surtout du froid excessif qu'elle éprouvait aux pieds. Elle l'offrait à Dieu comme la mortification la plus continuelle qu'elle pût lui présenter. Elle avait pour son usage une vieille chancelière verte surnommée la green kouse (la maison verte), dans laquelle on mettait une brique chaude et qui la suivait partout. Elle la préférait aux chaufferettes, qui brûlaient ses bas, ses souliers et même sa peau, sans lui procurer de chaleur, mais lui causaient des remords, à cause de la chère vertu de pauvreté qu'elle craignait d'avoir oubliée.

Une véritable plaie pour les religieuses françaises est la saison des moustiques. On eût pu croire la sœur François-Xavier insensible à leurs piqûres, si ses mains et sa figure enflées et couvertes de pustules n'eussent révélé les traces douloureuses de leur passage. Elle n'interrompait jamais ses occupations pour les chasser. Elle écrivait pourtant : « En fait d'ennemis temporels, ceux que je redoute le plus sont les moustiques. J'ai encore une armée de puces à m'attaquer, mais c'est une armée sans musique,

tandis que les fifres des moustiques /.ésonnent sans cesse à mes oreilles. »

Elle était ingénieuse pour accorder tout à la fois la mortification et l'obéissance. Dans l'été, quand elle sortait de la communauté pour aller donner ses leçons au pensionnat, la mère Théodore exigeait qu'elle portât une ombrelle, à cause de ses maux de tête. Elle ne manquait jamais de la prendre, la tenant invariablement appuyée sur son épaule, sans se préoccuper de quel côté arrivaient les rayons du soleil.

Elle prenait soin de sa santé par obéissance ; c'était pour elle une tâche très pénible à rempUr, et il est même probable qu'elle l'aurait oubliée plus d'une fois, si la mère Théodore n'eût chargé une sœur de la lui rappeler.

M. Dupontavice lui écrivait : « Vous devez bien souffrir de ce temps-ci, vous, dont la santé est si faible, si délicate. Je vous plaindrais, si je ne savais quel bon parti vous tirez de l'hiver et que cela vous fait réciter avec encore plus de ferveur le cantique des trois enfants dans la fournaise. Je me rappelle que notre bon supérieur, M. Salmon, nous disait quand il faisait grand froid : Benedicite frigus, benedicite gelu et nubes Domino. »

Très ambitieuse de sainteté pour toute sa famille de France, Irma désirait surtout que son excellent père ne passât pas, à l'heure de sa mort, par les

flammes du purgatoire, el qu'il expiât complètement en ce monde les fautes que la fragilité fait commettre, même aux plus saintes des créatures. Avant de faire à Dieu cette importante demande, elle la soumit à son père, désirant obtenir son autorisation pour une grâce qui le concernait personnellement.

M. le Fer servait Dieu par amour ; on peut dire que la crainte lui était inconnue, et c'était avec une confiance parfaite qu'il s'abandonnait à Notre-Seigneur pour le temps et le lieu où il devait subir la peine temporelle due à ses péchés. Il répondit à sa fille, avec une douce malice, qu'il venait de lire avec grand intérêt l'histoire de sainte Catherine de Sienne; qu'un passage de cette vie l'avait surtout frappé : celui où cette sainte prie le Seigneur de la faire souffrira la place de son père, et se charge d'expier ses fautes en ce monde, afin de le préserver du purgatoire, prière qui fut acceptée de Dieu. Il ajoutait que, si elle se sentait portée à faire pour lui la même demande, il lui serait bien reconnaissant de sa générosité.

La lettre dans laquelle Irma exprimait toute la douleur que lui avait causée la réponse de son père n'a pas été retrouvée. Elle avait pris tout à fait au sérieux ce que celui-ci disait moitié en plaisantant, et elle souffrit vraiment de ne pouvoir se dévouer pour lui. Si elle eût été hbre, elle eût, sans nul doute, imité la générosité de sainte Catherine ; mais elle ne pouvait plus disposer d'elle-même, et la mère Théodore

s'opposa formellement à ce qu'elle fît aucune demande à Dieu à ce sujet ; elle se souvenait de ce qui était arrivé à sa chère fille pour une prière analogue à celle-là. Voici le fait :

Un jour, pendant que la mère Théodore était très mal, sœur François-Xavier était elle-même retenue dans son lit par une de ses migraines, qui la torturaient deux ou trois fois chaque semaine. Une simple cloison séparait sa chambre de celle de sa bonne mère, dont elle entendait les gémissements. Ne pouvant pas la soulager par ses soins, elle demanda à Dieu de diminuer les souffrances de sa bien-aimée supérieure, en les lui donnant à supporter. Le Seigneur exauça cette prière, et, pendant cinq heures, une partie des souffrances de la mère Théodore, venant s'ajouter à celles qu'elle ressentait déjà, ses douleurs devinrent si vives, qu'elle envoya plusieurs fois chercher le Père Corbe, croyant qu'elle allait mourir. Quand elle éprouva un peu de calme : « Mon père, lui dit-elle, Dieu fait bien ce qu'il fait, jamais à l'avenir je ne demanderai les souffrances des autres. »

Quand Irma était arrêtée par quelque maladie, c'était bien moins la douleur corporelle que le zèle qui la faisait souffrir; elle écrivait à M. Dupontavice, curé de Madison (1) :

« J'espère que vos instants sont mieux employés

(1) Qui avait été au séminaire de Rennes avec M. l'abbé le Fer, trère d'Irma.

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que les miens, si toutefois il y a quelque chose de ineilleur que de faire la volonté de Dieu en ne faisant rien. Je prêche très bien notre mère pour la consoler de ne pouvoir s'occuper de la congrégation. Je lui dis que le bon Dieu n'a pas besoin de forts chevaux pour traîner sa voiture, et qu'il se contente de notre bonne volonté. Puis, quand c'est moi qui reste à l'écurie, et que je vois autour de moi tant de champs en friche, tant de bonne terre vierge à labourer, j'avoue que cela me coûte d'avoir une mauvaise santé. »

Dans une autre lettre, elle parle à sa mère des bons soins qu'elle reçoit lorsqu'elle est malade :

A SA MERE

«... Je suis allée à Vincennes consulter le médecin pour un rhume de poitrine, dont je suis entièrement guérie; mais depuis, j'ai eu un de mes anciens catarrhes avec beaucoup de fièvre et quelques faiblesses. Pendant plusieurs jours, mère Théodore a été inquiète de moi; mais il n'y a pas moyen que je meure, aussi n'en ai-je pas eu la pensée. Elle me le défend absolument. Elle étend même son autorité jusque sur Notre- Seigneur, à qui, aussitôt que je suis un peu malade, elle adresse des prir^res qui valent des ordres. Au reste, nous lui avons joué le même tour; nous l'avons gar-

dée, elle se venge. Je suis actuellement en pleine convalescence, je mange à en avoir confusion et douleur. Dans un instant, je fais disparaître toutes les provisions de la sœur Olympiade, qui lève au ciel des yeux étonnés. Cette pauvre sœur, elle a pour moi une véritable affection et elle m'ena donné des preuves que je n'oublierai jamais. En vérité, chère mère, Notre-Seigneurabien raison de dire que ceux qui quittent tout pourlui trouvent le centuple même en cette vie. Il m'a fallu être malade pour bien apprécier la charité et la tendresse de mes sœurs ; l'une arrangeait mes couvertures, l'autre me donnait à boire, un,e autre allait me cueilhr une fleur dans le jardin. Pépa me disait que à la maison, elle avait été soignée en reine; moi, j'ai été traitée comme l'enfant gâtée de Notre-Seigneur, car je suis si près de la chapelle que je puis de ma chambre entendre les prières de la sainte messe. Le matin, lorsque je puis aller à la communion, je n'ai qu'un pas àfaire, puis je reviens tranquillement achever mon action de grâces au coin du feu ou dans mon lit. Pendant que je vous écris, voilà une de nos sœurs qui met sur ma table une assiette de bons petits beignets ; vous voyez que j'ai la graisse de la terre et la rosée iu ciel. J'espère bien cependant qu'avant de mourir, j'aurai quelque acte de pauvreté à faire.

« Notre pensionnat va très bien. Le 31 juillet, la distribution a eu lieu sous les arbres de notre forêt. Les élèves ont joué une petite pièce; plusieurs avaient des

costumes bretons; Louison avait fait une coiffe cancalaise dont les Américains ont été enchantés. Les enfants ont été examinées et ont très bien répondu. Puis est venue la distribution; mère Théodore portait les prix aux parents. Je me plaisais à voir ces hommes, si froids en apparence, s'essuyer un œil en embrassant leurs filles. Lorsque le prix d'excellence fut décerné à Marie G..., une de vos petites filles catholiques, la pauvre mère était suffoquée par les larmes en lui posant la couronne que j'avais eu le plaisir de faire moi-même et qui était très jolie. Après la distribution, la mère de l'heureuse jeune fille lui disait : « Marie, « nous serrerons préci^sement cette couronne, et je « vous la mettrai le jour de votre mariage. ■— Oh ! « mère, dites plutôt le jour de ma prise d'habit, » répondit-elle vivement. Chère enfant, il est vrai qu'elle serait plus heureuse de la porter poi:^r cette cérémonie que pour toute autre. »

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