‹ Une femme apôtreChapitre 53 sur 69 · PREMIERE ABJURATION · texte numérisé non relu

PREMIERE ABJURATION

« C'est une chose pénible à l'amour que la barrière Je l'impuissance, » a dit sainte Thérèse. Les sœurs de la Providence en firent la douloureuse expérience, car durant les six premières années passées dans les missions, malgré leurs travaux, leur zèle, leurs prières ardentes, elles ne remportèrent aucun succès apparent pour la conversion de leurs élèves. Pendant ce laps de temps, pas une ne se réfugia dans le giron de la sainte Eglise romaine. Des petits enfants furent baptisés, ainsi que des jeunes filles appartenant à des parents qui, catholiques seulement de nom, avaient négligé de leur faire recevoir le baptême; mais les espérances des sœurs par rapport à leurs élèves protestantes s'étaient toujours évanouies. Plusieurs témoignaient un vif désir de se faire catholiques, mais avant leur majorité on ne pouvait les admettre à prononcer leur abjuration sans l'autorisation de leurs parents. Quelques-unes solhcitaient ardemment cette permis-

sion sans pouvoir l'obtenir ; d'autres, en rentrant dans leurs familles, laissaient s'affaiblir peu à peu leurs bonnes résolutions. « Ici, disait Irma, nous avons souvent des déceptions pour nos pensionnaires; avec nous, elles sont tout ardeur, et au milieu du monde tout effrayées. Si tu savais comme on les persécute 1 »

Le zèle brûlant de la sœur François Xavier lui rendait bien pénibles les délais que Dieu semblait apporter à ses plus chers désirs. « Maintenant, lui disait la mère Théodore, nous conûons la semence à la terre; peut-être y restera-t-elle ensevelie pendant bien des années ; mais quand même la moisson serait destinée à d'autres mains, nous n'aurions pas perdu notre temps. Si aucune des jeunes filles que nous élevons ne se fait catholique, du moins leurs idées ab surdes et leurs convictions erronées sur l'ÉgUse romaine s'évanouissent complètement, et quand, à leur tour, elles nous confieront leurs filles, nous pouvons espérer qu'elles ne s'opposeront pas à les voir devenir catholiques. Nous sommes destinées à faire le bien peu à peu et sans bruit. Il faut d'abord déraciner les préjugés protestants avant de planter les vertus catholiques. »

Irma sentait elle-même la justesse de ce raisonnement et elle écrivait à sa famille : « Nous avons beaucoup de consolations avec les enfants de nos classes; un grand nombre perdent leurs préjugés et s'atta-

chentde cœur à notre sainte religion. Trop faibles pour se déclarer catholiques au milieu de leurs familles protestantes, elles soupirent de leur lâcheté et nous répètent sans cesse : « Que vous êtes heureuses, « vous, vous êtes nées de parents catholiques! «Cependant l'une d'elles nous écrivait la semaine dernière , , qu'elle allait obtenir la permission de se faire baptiser. Les générations suivantes goûteront les fruits des convictions de leurs mères; ainsi nous l'espérons.»

Mais cette espérance ne pouvait consoler le cœur de sœur François-Xavier; aussi sa joie fut extrême quand elle put enfin annoncer à sa famille que le Seigneur leur avait accordé la grâce de voir à Sainte- Marie une abjuration, qui ne tarda pas à être suivie d'un grand nombre d'autres.

Elle rendait compte a sa mère de cette cérémonie:

▲ SA MÈRE

« 25 jaillet 1846.

«Ma bien-aimée mère, « Nous pouvons dire maintenant notre Nunc dimittis, puisque nous avons eu, après six ans de séjour en Amérique, la consolation de voir une de nos élèves recevoir le baptême. Le bon Dieu a différé longtemps à nous accorder cette joie peut-être afin de nous la faire sentir. Vous penserez sans doute que l'heureuse baptisée est Sara ou Lucy *** ; elles, si instruites des | principes catholiques, et qui désirent depuis si long- •

UNE FlîMME APÔTRE 329

temps cette faveur. Eh bien, non. C'est une jeune fille de quinze ans, dont les manières vives et enjouées nous avaient toujours fait croire qu'elle n'aurait ni le courage ni la persévérance nécessaires pour cette grande action. Son père est un ancien Français du Canada qui a été baptisé, sans jamais observer aucune religion Sa mère est une Américaine protestante, et toutes les amies de Marianne Duret sont protestantes aussi. « Jeudi dernier, 23 juillet, à sept heures du matin, elle eut le bonheur de recevoir le saint baptême. Mère Théodore, qui avait eu la bonté de me la donner à instruire, a encore eu celle de me choisir pour être sa marraine. Je ne vous dirai point ce qui se passa d'émotions en mon âme lorsque, après avoir répondu pour elle, et avec elle, qu'elle renonçait à toutes les pompes du démon et qu'elle croyait en Jésus-Christ, elle fut introduite dans l'église. Heureusement qu'à l'instant où elle fut baptisée, je n'avais plus rien à dire, car j'étais si étouffée par mes larmes, que je n'aurais pu prononcer un seul mot. Ah ! il y eut alors bien des pleurs de versés ! Je crois que mère Théodore nous pardonna dans ce moment de l'avoir empêchée d'aller au ciel l'hiver dernier. Que n'étiezvous là, ma bien-aimée mère, avec mon père et tout ceux qui aiment notre chère mission ! Vous auriez été si contents de voir la joie pure de votre première (jetite fille de la forêt ! Lorsque le prêtre lui eut mis sur la tête le voile blanc et la couronne de fleurs (faite par

sa marraine), elle fut reconduite auprès des enfants qui devaient faire leur première communion.

« Notre boa Père Corbe leur fit à toutes une exhortation bien touchante. Nos élèves catholiques avaient voulu aller à confesse la veille afin de communier avec leurs compagnes. Trois de nos petites filles ont encore leurs mères protestantes. Une seule avait le bonheur de voir sa mère agenouillée près d'elle ; mais Dieu nous a choisies pour les remplacer, en quelque manière, près de leurs enfants.

M Marianne, par son air de piété et de joie, a excité une sainte jalousie dans le cœur de ses compagnes. Pour moi, j'ai présenté à Dieu au nom de vous tous, et au nom de notre chère congrégation de Ruillé, cette première conquête des sœurs de la Providence en Amérique.

« Après la cérémonie, un joh repas attendait nos eiifants; le temps était superbe; la journée s'est terminée par la bénédiction du Saint Sacrement. On a encore prié publiquement pour nos chers bienfaiteurs.

« Vous voyez bien, ma mère, qu'il y a de vraies joies pour les pauvres sœurs de Sainte-Marie. Remerciez donc le bon Dieu pour nous, car il a un amour infini pour notre petite mission, qu'il sait bien être la sienne.

J'ai un grand garçon de vingt ans que je prépare pour sa première communion. On m'accuse d'avoir un faible pour mon Lorenzo ; je ne prétends pas mo justifier entièrement.

Page 1