‹ Une femme apôtreChapitre 54 sur 69 · IRMA MAITRESSE DES NOVICES · texte numérisé non relu

IRMA MAITRESSE DES NOVICES

En 1848, la sœur François-Xavier fat élue officiellement maîtresse des novices; mais, depuis plusieurs années déjà, elle remplissait cette charge et, en 1843, nous avons vu que pendant son voyage en France la mère Théodore lui avait confié le soin spirituel de la communauté. Certainement, rien, après la conversion des pécheurs, ne pouvait mieux convenir au zèle et à l'activité d'Irma, que de diriger des âmes vers la perfection et l'amour de Notre-Seigneur. Cependant, comme cet emploi est très important, dans aucune de ses lettres elle ne parle de son élection. Ce ne fut qu'après un temps assez long, et quand elle sut que la mère Théodore avait instruit sa famille de la tâche qui lui était confiée, qu'elle l'entretint de ses chères novices, de ses chères enfants qu'elle aimait avec la tendresse d'une mère. L'une d'elles écrivait après la mort de la sœur François-Xavier : « Combien de sœurs désolées ont senti qu'elles

venaient de perdre, non pas une amie, mais bien plutôt une mère qui ne les avait jamais repoussées et dans le sein de laquelle elles déposaient leurs plus intimes pensées et toutes les anxiétés de leurs cœurs. Sa chambre était toujours ouverte et leur donnait un libre accès, comme le cœur de celle qui l'habitait. On osait s'y présenter à toute heure de la nuit ou du jour; qu'elle fût bien portante ou malade, il n'y avait pas de différence dans son accueil. Elle recevait tout le monde, et avec une telle bonté peinte dans ses traits, que l'on pouvait croire qu'elle n'avait nulle autre affaire qui réclamât son temps. Nos peines étaient ses peines, nos joies étaient ses joies; même sur son lit de mort, quand toutes les sœurs furent admises dans sa chambre, ne pouvant plus parler à l'une de nous qu'elle savait inquiète, elle pria la mère Théodore de l'entendre et de la consoler. »

Une autre écrivait :

(( Oh! qu'il était facile et doux de vivre près d'elle 1 Les choses qui nous étaient pénibles, elle savait nous les rendre légères et agréables. Elle portait nos petits fardeaux, ou du moins nous aidait à les porter quand elle ne pouvait pas nous en décharger tout à fait. Apercevait-elle un nuage sur les traits de quelqu'une de nous, un léger coup frappé sur l'épaule était un signe qu'il fallait la suivre dans sa chère petite chambre. Là elle nous parlait de telle manière, que les plaies du cœur étaient guéries en peu de temps.

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« Elle paraissait connaître ce qui se passait dans le cœur, et souvent elle m'a fait remarquer des choses connues seulement de Dieu et de moi. Une semaine avant sa dernière maladie, je lui demandais à faire ma retraite du mois, n'ayant pas pu m'acquitter de cet exercice en même temps que la communauté. En m'accordant cette permission, elle avait dans le regard un je ne sais quoi que je ne pouvais m'expliquer. Le lendemain, elle me dit : « Si je vous ai permis « de faire aujourd'hui votre retraite, c'est parce que « c'est la dernière que vous ferez avec moi. » Elle me parla alors de bien des choses qui m'arriveraient après sa mort ; toutes ont eu lieu comme elle me l'avait dit. Elles étaient bien pénibles, et peut-être maintenant n'aurais-je pas le courage de les supporter. ))

Comme la sœur François-Xavier était très instruite, on aurait pu craindre de la trouver exigeante et sévère envers les filles ignorantes qui formaient la plus grande partie du noviciat. On était bientôt rassuré sur ce point; jamais maîtresse ne se montra plus facile et plus indulgente. Quiconque a enseigné les autres sait ce qu'il en coûte pour conserver l'égalité d'humeur auprès d'élèves qui manquent de bonne volonté, d'attention ou d'intelligence. Pour elle, jamais la voix ni même l'expression de son visage ne témoignèrent de l'impatience ou de l'ennui.

Beaucoup de ces jeunes filles n'étaient pas plus

instruites que celles qui lui étaient envoyées par U curé de Madison, M. Dupontavice^ pour être formées aie vie religieuse, et dont elle lui parlait en ces termes :

« Bridgite est un très drôle de personnage. Il y a dans son expression une vivacité qui semble indiquer de l'intelligence. Je l'ai mise à étudier; mais elle est à zéro sous le rapport de la science. Vous ne pouvez vous imaginer le peu qu'elle sait des choses humaines. Ses connaissances religieuses ne sont pas plus étendues que les autres. Je me suis disputée avec elle pour lui prouver qu'elle est chrétienne, elle ne voulait être que catholique. Elle est obéissante, bonne et charitable; c'est assez pour Celui qui se contente de notre cœur et de notre bonne volonté. Pour Juddy, elle m'a bien priée de ne pas oublier « ta « gioe to father Dupontavice her blessing (1).» Ma sœur Marie-Joseph voulait que je lui eusse appris à dire autrement, mais j'en serais bien fâchée ; car, chaque fois qu'elle vient me trouver pour quelque affaire spirituelle, elle ne se retire jamais sans me donner une bonne bénédiction, que je perdrais avec la vôtre. »

Irma rendait compte à sa mère (1852) de la situation du pensionnat et de ses postulantes : « Nous serions maintenant à l'aise, et nous pourrions même être généreuses, si notre maison était bâtie, car cette

U) De donner au père Dupontavice sa bénédiction.

année, cho33 qui ne nous était pas encore arrivée, nous avons cinquante-quatre pensionnaires. Elles payent (quand elles n'oublient pas de le faire) à peu près cinq cents francs par an, un peu plus ou un peu moins, selon ce qu'on leur enseigne. Vous voyez que nous pourrions nous tirer d'affaire. Il est vrai qu'il faut entretenir les postulantes. Non seulement elles n'ont point de dot, mais, avant qu'elles aient passé six mois parmi nous, il faut leur donner des vêtements. A peine, en arrivant, apportent-elles un peu de linge. Vous aimeriez bien ces chères enfants si vous les connaissiez ; elles sont bien bonnes, mais elles ont besoin de guides. Oh ! que je serais contente si nous avions quelques personnes solides qui pourraient leur aider! La première éducation leur manque; cette éducation chrétienne que nous avons reçue avec tant de libéralité. Je suis étonnée qu'elles soient ce qu'elles sont avec si peu d'instruction religieuse. »

Irma redevenait enfant elle-même avec ses novices et ses postulantes, dont plusieurs n'étaient pas plus âgées que les pensionnaires. Elle savait les distraire, les amuser; elle leur répétait ces contes qui avaient charmé la jeunesse de ses frères et sœurs, mais toujours en y adaptant un sens religieux qui devait les rendre profitables à leurs âmes.

Une de ses grandes joies était de savoir ses filles spirituelles unies entre elles et heureuses. Elle ne pouvait leur souffrir un regard triste, un air sombre,

mais elle voulait les voir gaies et courageuses. « Que je suis contente, disait-elle un jour, nos sœurs de*"* sont si heureuses ! elles rient sans cesse ; leurs privations, leurs sacrifices ne les découragent pas. Que cette nouvelle me fait du bieni le bon Dieu aime tant les cœurs joyeux. »

Quelques jours après elle écrit de nouveau à sa mère :

« Sainte-Marie-des-Bois, 7 août 1846.

« Hier eut lieu notre distribution et demain commence notre retraite, c'est vous dire que je n'ai qu'un petit moment à causer avec vous. Nos enfants ont très bien répondu, et les parents sont satisfaits de leurs progrès. C'est un avocat, qui ressemble beaucoup à Monsieur Guibourg, qui a présidé la fête. Il est protestant , mais il a montré un grand intérêt pour notre maison.

a Malgré sa couronne, récompense du mérite, et ses livres dorés, premier prix de sa classe, notre pauvre Lucy avait son cœur bien gros en quittant Sainte-Marie-des-Bois. Son père est dans un étal de désespoir, depuis qu'elle lui a demandé la permission de se faire baptiser. Elle espère en Dieu, et elle est déterminée à se faire religieuse aussitôt qu'elle le pourra (1). Elle se recommande à vos prières. Hier

(1) Irma écrivait dans une autre lettre : « Son père est furieux et la menace de violences, si elle parle encore de se faire religieuse. Le jeune homme à qui

soir, elle vint pour la dernière fois dans notre chapelle; elle sanglotait en quittant ce cher asile, où elle eût voulu passer sa vie. Elle n'aura point de prêtre dans la ville où est son père, pas d'instruction, enfin rien pour la soutenir. Sara, heureusement, sera près d'elle ; elles se confieront leurs espérances et leurs peines. Cette bonne Sara attend toujours le retour du prêtre pour être baptisée; voilà six mois qu'il est absent; s'il diffère encore, elle obtiendra la permission de venir ici au mois de septembre. Priez pour elles deux et pour ma. goddaughtei' (1), qui a des passions très vives. Elle remercie bien mon père de sa belle boîte, et m'a dit qu'elle la garderait toute sa vie.

« Il faut que je vous dise le premier pas de nos élèves vers le catholicisme. Eh bien, c'est de venir dans ma chambre. Quand elles en sortent, elles ne croient pas avoir reçu un sacrement, mais un sacramenieau.

« Le second est d'accepter un livre catholique. Lorsqu'elles le lisent, elles doivent s'attendre à passer parmi leurs compagnes pour prosélytes. L'une d'elles, qui a déjà lu deux livres, voulait persuader la fille du docteur Read (celui qui a soigné ma sœur Séraphine] de réciter chaque jour le Memorare. Celle-ci y a enfin oonsenti, en ajoutant « qu'elle était sûre de ne pas

elle avait donné sa parole, avant de venir ici, lui assure qu'il consentira qu'elle soit catholique. Il donne beaucoup d'argent pour faire bâtir une église... Hélas I si tu lisais ses lettres, tu aurais pitié d'elle. »

(1) Sa filleule Marianne, la nouvelle convertie.

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(( faire comme A. Ratisbonne. » Elle le récite pendant trois jours, et, la nuit suivante, elle voit en rêve l'enfer devant elle. Elle lève les yeux, et, à l'entrée du paradis, elle aperçoit ma sœur Marie-Cécile; elle la conjure de la prendre en pitié. — « Il est trop tard, lui ré- « pond la sœur. Il fallait profiter des instructions que « vous receviez à Sainte-Marie. Vous vous moquiez de « la religion, il faut en subir les conséquences. »

« Elle s'est réveillée fondant en larmes, elle n'a pas pu manger de tout le jour. Maintenant elle dit chaque soir un Ave Maria ; mais elle n'est pas encore entrée dans ma chambre.

« Il n'y a. sortes d'inventions que le diable ne mette en avant pour se venger des tours que nous lui jouons. Il est furieux contre nous. L'autre jour, des presbytériens vendaient des poupées habillées en sœurs de la Providence, à une foire. Ils nous avaient mis des têtes de monstres... Toutes leurs poupées leur sont restées, et lenombre de nos snfants a augmenté. »

Elle écrivait à sa sœur Elvire ^

« Nous avons souvent de bonnes récréations, je suis comme les vieilles chattes qui jouent avec leurs kittens ( l).Pépa m'avait prédit que, pour me punir de mon dégoût de la danse, le bonDieu m'enverrait à cinquante ans une passion pour cet amusement. Si elle me voyait, à trente-quatre ans, jouer à biribi, elle dirait :

(1) Petits chats.

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t( Voilà le comniencement de ma prédiction accom- « pli. » Pauvres sœurs chéries, comme vous me manquez quand il faut chanter ! Ma chère Elvire, quand je pense aux mauvaises maîtresses, je te mets en première ligne; mon beau châle de crêpe de Chine, que je t'avais donné trop tôt, n'avait même pas touché , ton cœur; mais tu étais encore jeune! Dans le ciel nous chanterons ensemble, et là il n'y aura plus ni peine à écouter, ni peine à chanter; rien n'ennuiera, rien ne déplaira. Encore un peu de temps, et ce cher jour luira pour nous. »

On voit que la sœur Saint-François revient encore à ses regrets de n'avoir pas de voix. Les personnes qui s'occupent des jeunes filles et des enfants peuvent seules comprendre combien le chant est utile pour faciliter les soins qu'elles leur donnent, et tout ce que le manque de voix cause de difficultés à celles qui sont privées de ce puissant auxiliaire.

Du moins, si la sœur ne pouvait apprendre les airs, elle y adaptait des paroles. Quelquefois c'étaient celles des chansons qui l'avaient charmée davantage dans ses jours de mélancolie, et où elle substituait l'amour divin à l'amour profane. Elle avait aussi composé pour les asiles un hymne sur les devoirs des enfants, qui fut imprimé à New-York, par les soins de Madame Sadlier, et chanté dans les écoles. Il y avait cependant une occasion où la sœur François-Xavier n'avait pas renoncé à se faire^ entendre elle-même.

Une de ses novices américaines écrivait dans un français encore imparfait :

« Quand nous très jeunes, sœur François-Xavier voulait que nous chantions à l'église le dimanche ; mais nous ne savions pas comment nous y prendre, de sorte que nous n'étions pas très obéissantes. Elle se plaçait alors près de celle qui chantait le mieux, et entonnait de toute la force de sa voix. A peine avaitelle commencé, que nous chantions de tout notre pouvoir pour étouffer sa voix si fausse et empêcher que personne ne pût l'entendre. Nous avons su plus tard que c'était tout ce qu'elle désirait ; aussi s'arrêtaitelle dès que nous avions commencé. »

Irma ne perdait aucune occasion de faire pratiquer à ses novices le renoncement à elles-mêmes et le détachement. Si quelqu'une d'entre elles semblait s'affectionner à un objet, elle avait soin de le lui enlever. On avait apporté à la communauté quelques chansons, probablement pour les élèves ; elle s'aperçut que l'une de ces romances :

Vers les rives de France Voguons doucement...

était chantée avec trop d'expression, et pouvait réveiller chez quelques sœurs l'amour de la patrie, elle la fit disparaître, sans en parler jamais; on la chercha longtemps, mais en vain.

Une de ses novices disait :

« Dès que sœur François-Xavier remarquait qu'une

de nous affectionnait une place dans le dortoir, elle faisait porter son lit dans une autre partie de l'appartement; quelquefois nous n'étions pas huit jours de suite sans déloger. Nous avions pris le prétexte de l'amour du silence, qui pouvait se trouver interrompu par ces changements perpétuels, mais elle ne se laissa pas tromper et continua de nous exercer à la patience et au renoncement. »

Pour faire aimer la vertu, sœur François-Xavier employait le moyen le plus efficace; elle la pratiquait elle-même, et donnait l'exemple de ce qu'elle enseignait aux autres. La mère Théodore lui avait commandé de fermer les rideaux de sa fenêtre quand le soleil donnait dans sa chambre, mais la chère sœur l'oubliait souvent. Aussi un jour que plusieurs novices et postulantes étaient réunies près d'elle, la supérieure, trouvant le rideau ouvert : «Ma sœur Saint-François- Xavier, lui dit-elle, embrassez la terre. » Elle le fit aussitôt, témoignant ensuite tant de reconnaissance et de joie de ce qu'on eût bien voulu la reprendre et la corriger, que les novices pensèrent que la mère Théodore avait imposé une pénitence à leur maîtresse pour leur enseigner à elles-mêmes la manière de la recevoir.

« Jamais, écrivait une des sœurs qui avait été du nombre de ses novices, jamais, d'aucune façon, elle ne blessait la charité, et ne pouvait souff'rir qu'on y manquât en sa présence. Si une action avait pu paraître

mauvaise sous quatre-vingt-dix-neuf aspects, elle n'aurait vu que le centième, dès lors qu'il aurait été favorable. Celles qui l'entouraient sont témoins qu'elle avait le talent rare de tourner tout en bien et de ne voir de mal nulle part. »

Si on se rappelle combien, dans sa jeunesse, Irma se reprochait ses railleries et ses paroles blessantes, on comprendra que cette inaltérable charité était un fruit de la grâce et non de la nature.

Cependant l'extrême indulgence de sœur Saint- François ne dégénérait pas en faiblesse ; jamais on ne la vit céder quand il s'agissait de son devoir.

Quand les novices qu'elle avait formées à la vie religieuse quittaient la maison mère pour être envoyées dans les divers établissements de la mission, sœur Saint-François ne les perdait pas de vue. Elle s'intéressait à leurs travaux, à leurs succès, à leurs épreuves, et, ne pouvant plus les encourager par ses paroles, elle le faisait par ses lettres. Irma écrivait à l'une d'elles :

« Le royaume des cieux souffre violence.

« Vous aurez beaucoup à souffrir, disait Notre- « Seigneur à ses apôtres ; mais prenez courage, encore « un peu de temps et je vous prendrai avec moi, et per- « sonne ne vous enlèvera votre joie. » Ma chère M...,

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rappelez-vous ces consolantes paroles : « Encore un « peu de temps, et je vous prendrai avec moi. » Quand Notre-Seigneurvous aura prise avec lui, personne ne i troublera votre joie : plus de géographie à étudier, jamais plus de semaine à garder les enfants ; vous serez toujours libre, toujours heureuse. Encore un peu de temps, et ce beau jour arrivera; mais maintenant, c'est l'heure du combat. Quand vous vous éveillez le matin, regardez quelle croix Notre-Seigneur vous prépare, et dites : « Je vous remercie, mon bon « Jésus, d'avoir préparé de toute éternité ces petites « épreuves à votre indigne enfant. J'aurais mérité « avoir seulement les flatteries du monde et ses plai- « sirs si courts, moi, si mondaine et si frivole. Oh ! « chères croix, je vous embrasse toutes, petites et « grandes! »

« Que ferai-je pour avancer dans mon voyage ?» devez-vous penser en vous éveillant. Il vous semble que vous arriveriez plus vite en allant à pied et en courant de toutes vos forces. Mais Notre-Seigneur vous a enfermée dans le vaisseau de l'obéissance, et, bien que vous soyez portéeplus promptementparce moyen à votre demeure céleste, vous ne vous en apercevez pas.

« Quand l'amour de la liberté viendra vous assaillir, je vous engage à penser à Notre-Seigneur emmaillotté par la Sainte Vierge et couché dans une crèche : alors il ne pouvait pas remuer ses petits bras.

Pensez aussi aux chaînes dont il fut lié, et demandezlui, par cette peine qu'il endura pour vous, d'accepter le sacrifice de votre liberté. Voyez-le cloué sur la croix : il ne pouvait même pas essuyer une seule goutte du sang qui coulait dans ses yeux. Mais que dis-je? ma chère sœur, je ne vous enverrai pas jusqu'à Jérusalem pour trouver Jésus prisonnier. Regardez par la fenêtre de la chambre où vous étudiez, vous pourrez voir la prison de Jésus. Comme le tabernacle est étroit ! Lui qui pourrait voler sur les ailes des chérubins parmi les étoiles est enfermé dans un petit vase d'argent 1 Le temps de sa vie mortelle est fini, il pourrait jouir des privilèges des corps glorieux, et, pour vous, il les sacrifie. Demandez-lui quelquefois lequel fait le plus grand sacrifice, lui dans l'église, ou vous dans votre emploi?

« Si ce n'est pas assez qu'il soit prisonnier pour vous, il se livrera lui-même à vous, et, dans la communion, il se fera votre propre captif.

« Regretterez- vous encore votre liberté, votre indépendance? Pour vous, je réponds à Notre-Seigneur : (( Non, non. » Oh I puissiez-vous être jusqu'à la mort une parfaite victime de sa volonté et de son amour! »

Quand Dieu rappelait à lui quelques-unes des sœurs de Sainte-Marie-des-Bois, Irma, tout en se réjouissant à la pensée de leur bonheur, s'affligeait sensiblement de leur perte.

« Oh! que nous serons bien dans le ciel! écrivait- ,

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elle. Une de nos bien-aimées sœurs vient d'y partir. Elle avait un cœur d'or, ou plutôt un cœur de cire, car il se fondait au plus petit rayon de la chaleur céleste. Ma sœur J... a fait beaucoup de bien pendant ses dix années de vie religieuse, quoiqu'elle soit entrée âgée et délicate dans notre congrégation. Elle est morte si saintement, si joyeusement, que cela doit tenter les anges de mourir. Sa perte m'a été aussi sensible pour le cœur que celle de ma sœur Liguory ; mais elle est moindre pour la congrégation, parce que ma sœur Liguory était jeune et forte. Elle avait beaucoup de rapport à mère Théodore. J'ai bien de la peine à me résigner à sa mort; sa place restera longtemps vide. »

A une époque où la mère Théodore était en voyage, elle écrivit à Irma pour lui défendre de se fatiguer près d'une sœur malade, dans la crainte que son zèle n'allât au delà de ses forces. La lettre de la supérieure n'arriva à Sainte-Marie qu'après la mort de la sœur J...

Irma lui répondait :

« Ma bien-aimée mère,

« Aujourd'hui, à midi, vous avez appris la mort de notre pauvre petite sœur. Il me semble vous entendre dire : « Sœur François a dû bien souffrir pendant ces « jours-là, mais elle n'est pas raisonnable. Sœur J... « est mille fois plus heureuse maintenant qu'elle ne

« l'était sur la terre. Peut-être plus tard aurait-elle eu « bien des tentations, bien des épreuves. » Ma mère, cela est vrai, et, si vous pouviez lire dans mon âme, vous trouveriez que je suis résignée et même reconnaissante envers Dieu. Aujourd'hui j'ai bien plus pensé à votre propre douleur qu'à la mienne, car il est bien dur pour vous d*apprendre par des étrangers que vous avez perdu une de vos filles, une fille si innocente et si aimable!

« J'ai remercié le Seigneur que votre lettre me soit arrivée après la mort de ma sœur J..., car peut-être, malgré ma résolution de me soumettre, aurais-je traduit l'obéissance suivant mes idées personnelles ; et j'ai pu au moins rendre grâces à Dieu de m'avoir délivrée de l'occasion de l'offenser. Oh ! une seule faute évitée est meilleure que la vie même d'une sœur chérie ! »

Ce n'était pas seulement aux novices absentes de Sainte-Marie que la sœur Saint-François adressait ses sages conseils. Elle suivait de sa soUicitude les pensionnaires qui, de retour dans leurs familles, se trouvaient dans le monde exposées à tant de dangers. Celles-ci savaient à l'avance qu'elles pouvaient compter sur l'intérêt qu'elle leur portait.

Citons-en une preuve :

« Nous avons eu trois baptêmes, disait Irma: l'une de nos élèves convertie, qui a vingt-quatre ans, m'a choisie pour sa marraine. Je lui ai demandé la raison

de son choix, ne lui en connaissant aucune. « Quand « j'aurai besoin d'instruction religieuse, m'a-t-elle ré- (( pondu, je vous écrirai, et je suis sûre que ma chère « sœur Saint-François me répondra. »

Je ne sais si c'est à celle-ci qu'elle adressait la lettre suivante :

« Ma chère Martha,

« Votre lettre est bien bonne, bien affectueuse, cependant j'y ai trouvé un petit manque de vérité. N'ayez pas peur, votre phrase : Je n ai pas le temps, est donnée et reçue de tous ; mais vous savez que j'exige plus de vous que de toute autre, sous le rapport de la simplicité. Si vraiment vous n'aviez pas de temps poui écrire, alors je m'en réjouirais, parce que je verrais que vos heures sont bien employées : pas de temps alors pour lire des romans, pas de temps pour des conversations vaines et des plaisirs dangereux. Oh ! que je serais contente, s'il en était ainsi ; mais je crràns que vous ne trouviez du temps pour blesser votre àme, car, dans votre dernière lettre, elle m'a semblé souffrante et affaiblie. Vous avez raison de dire qu'il est difficile de pratiquer la vertu dans le monde, dont l'esprit est si différent de celui de Jésus. Demain ce divin Sauveur vous répétera par la bouche de ses ministres : « Bienheureux ceux qui pleurent, » et le monde dit : « Bienheureux ceux qui s'amusent. » Jésus dit : « Bienheureux les pauvres ; bienheureux ceux qui

« sont persécutés ; «et le monde : « Bienheureux les « riches ; bienheureux ceux qui sont estimés, applau- « dis. »

« Oui, il est difficile d'être bonne dans le monde ; /nais aussi la récompense sera grande pour l'âme qui servira Dieu courageusement parmi les difficultés. Si Daniel était resté à Jérusalem, il n'aurait jamais montré si ouvertement son amour pour la loi de Dieu qu'il le fit parmi les dangers d'une cour idolâtre. Relevez votre âme abattue, ma chère enfant ; Dieu est près de vous pour vous assister. Quand les flammes des plaisirs s'élèveraient autour de vos sens aussi hautes que celles de la fournaise où furent jetés les trois Israélites, si vous priez Notre-Seigneur avec confiance, il enverra son ange pour vous garantir de leur funeste influence.

« Il vous est bien nécessaire de prendre chaque jour quelques minutes pour lire et pour réfléchir sur les vérités de la foi. J'approuve que vous ne vous soyez imposé que trois minutes de réflexion ; mais j'espère que vous avez dit : « Ce ne sera jamais moins, et ce « sera quelquefois plus. » Ne craignez pas, en prolongeant un peu le temps, de devenir infidèle à votre promesse.

« Vous êtes jeune, ma chère Martha, et le monde a bien des attraits pour vous. Soyez ferme dans la résolution de sauver votre âme à quelque prix que ce puisse être. Ici, nos élèves catholiques goûtent les

douceurs dujougduSeigneur; mais, quand elles ont quitté la forêt tranquille de Sainte-Marie, le monde leur offre ses plaisirs et ses charmes. Elles voudraient s'y livrer et conserver en même temps la ferveur et la paix qui accompagnent la piété. Non, un cœur divisé ne peut être tranquille, et si Dieu n'est le principe del notre joie, elle sera toujours mêlée de tristesse.

« Vous regrettiez l'autre jour de n'être pas avec vos jeunes compagnes à recevoir mon instruction accoutumée, et voilà que, sans y songer, je vous la donne. Oui, je dis et redis souvent aux jeunes ouailles qui m'écoutent : « Le bonheur, même sur la terre, n'est « que dans notre fidélité à accomplir la volonté de

« Dieu. »

« Votre amie,

« François-Xavier. »

Elle n'adressait pas seulement ses conseils aux sœurs et aux élèves, elle écrivait à une de ses cousines :

« Peut-être, ma bonne Cécile, recevras-tu cette lettre pour ta fête, que je te souhaite bonne et heureuse, ainsi qu'à ma tante et à ma sœur. Mes bonnes amies, je me souviens encore de nos anciennes veilles de fête ; maintenant toutes ces joies innocentes sont passées pour votre Irma, mais Dieu en donne de bien plus douces encore à la sœur François-Xavier. Ne t'afflige pas de ne pas m'avoir parlé de moi suffisamment, il était bien plus intéressant de nous occuper

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de toi. Ma chère fille (je te donne encore ce nom d'il y a bien longtemps), Dieu prendra soin de toi, si tu t'abandonnes entièrement à lui, je dis entièrement, sans vouloir garder pour toi ses consolations du ciel, ni même sa paix, s'il nous la veut ôter. C'est bien facile à dire, n'est-ce pas ? Eh bien, pour l'exécution, il faut aller à Jésus dans l'Eucharistie ; il ne m'a jamais rien refusé, dis-lui que tu viens de ma part et que je t'ai promis son assistance. Dis-lui que tu ne veux plus te mêler de toi, que tu renonces à trouver la paix, que tu ne veux plus chercher que lui, que lui toutseul. Oh! alors, que l'on est heureux! La paix, le trouble, c'est tout un, puisqu'on est content d'être misérable, si Dieu le permet ainsi. Puis on se repose dans !cette pensée : Vous êtes heureux, vous, mon Jésus, vous êtes éternellement heureux ! Votre âme n'est plus, comme celle de votre pauvre enfant, sujette à la tristesse et aux troubles; vous les avez éprouvés lorsque vous étiez sur la terre, souvenezvous que ce fut pour mon amour. Alors tu te réjouiras que celui que tu aimes plus que toi-même soit délivré pour toujours des angoisses qui t'accablent. Oui, laisse aller ton cœur à cette douce joie : Dieu est heureux! et puis tâche de contribuer à sa gloire pa^r tous les moyens que lu connais. Tu as trop peur de perdre la paix et le recueillement. Qu'est-ce que de pauvres petits êtres comme nous ont à perdre ? A qm na rien, rien ne peut cchappe)\ Je te voudrais plus de

dilatation; cependant il ne faudrait pas m'imiter; moi, j'allais trop loin; mais, avec ton caractère, il n'y a pas de danger. Pense donc bien plus à haïr tes fautes qu'à les confesser, et sois plus fâchée d'avoir déplu à Dieu que d'avoir nui à ton âme. Va avec confiance à Jésus, il est si bon et il t'aime tant ! Parlez de lui entre vous, mes bonnes amies, non pas par vanité, ni pour étaler votre vertu, mais parce qu'il est infiniment aimable. Si une de vous devait venir à Vincennes, elle aimerait à causer de Vincennes. Eh bien, vous devez aller au ciel, Jésus est l'évêque de ce diocèse -là ; parlez-lui-en donc bien souvent, il n'j a que lui qui connaisse le chemin qui doit vous } conduire. »

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