ŒUVRES SPIRITUELLES ET TEMPORELLES : LES GARÇONS
La mauvaise santé d'Irma et l'emploi qu'elle remplissait dans la maison auprès des postulantes et des novices ne l'empêchaient pas, chaque fois qu'elle en trouvait l'occasion, d'exercer son zèle au dehors. Quand elle avait assez de forces, elle faisait des visites dans le village pour instruire, pour consoler, ou pour aller à la recherche de quelques voisins paresseux. Quelquefois l'un d'eux se cachait dans le jardin, mais un coup d'œil de sa jeune femme l'aidait à le découvrir. Alors elle lui adressait de tendres reproches : « Est-ce que mon cher Jean aurait peur de moi ? Comment peut-il songer à se cacher et à me fuir? Hélas ! il n'a donc pas de bonnes nouvelles à me donner? » Et le coupable baissait la tête, tournait sa casquette entre ses doigts, rougissant et souriant en même temps de ce qu'elle l'avait découvert.
« C'est une œuvre de persévérance et de courage, disait-elle, de travailler à la conversion des pécheurs.
J'ai toujours eu plus de dévotion que de talent pour cette belle œuvre, mais les insuccès ne m'ont jamais découragée. »
Oui, sans doute, sœur François-Xavier ^^t quelquefois ses paroles les plus persuasives demeurer sans effet; elle vit ses espérances trompées, ses pieuses illusions détruites; mais elle ne se livra jamais au découragement, parce qu'elle savait que Dieu tient les cœurs entre ses mains, et que tout s'obtient par la prière. Quand donc les pécheurs dont elle s'occupait semblaient ne pas vouloir l'entendre, elle priait, elle faisait prier, et souvent le Seigneur lui accordait ce qu'elle désirait le plus en ce monde : le bonheur de contribuer au salut des âmes.
Elle écrivait :
« Une de nos élèves, qui ne peut pas obtenir de sa famille le consentement d'être baptisée, m'a laissé un petit billet pour demander des prières à M. Dupont et aux associés de l'Adoration nocturne et perpétuelle. Sept des jeunes personnes qui ont déjà sollicité des grâces par leur entremise ont été exaucées ; dites cela à nos chers amis. Une demandait la conversion de son frère, qui était à la tête d'un journal. J'ai vu depuis cet homme, dont la conversation m'a singulièrement édifiée. Il porte maintenant le scapulaire, et il est l'exemple de la ville qu'il habite. Oh! merci pour vos prières : il y avait vingt-cinq ans qu'il n'était allé à confesse. Une autre demandait la conversion de son
père infidèle : il est mort l'année dernière dans le sein de l'Église catholique. Priez, priez toujours : les prières prennent des villes et conquièrent des citadelles que le démon occupait depuis bien des années. Beaucoup résistent encore, mais la persévérance sauvera nos pauvres pécheurs. »
Dans un village près de Sainte-Marie, Irma connaissait une jeune personne qui, depuis plusieurs années, avait le désir de la vie religieuse ; mais sa mère ne pouvait se résoudre à s'en séparer. Dieu, qui voulait cette jeune fille, lui envoya une grave maladie qui mit ses jours en danger. Elle avait déjà perdu la vue et presque la parole, quand sa mère conjura le Seigneur de ne pas lui enlever son enfant, et promit de la laisser suivre sa vocation, s'il voulait bien lui conserver la vie. Sa prière fut exaucée, et la jeune fille était assez bien pour entrer sous peu de jours à Sainte-Marie-des-Bois , quand une de ses sœurs, qui habitait le Sud, ayant appris son pieux dessein, se hâta de venir près d'elle pour l'en détourner. Elle vivait pour le monde, la vanité et les plaisirs ; elle mit tout en œuvre pour entraîner sa sœur dans la voie qu'elle suivait elle-même. Elle lui vanta le charme des spectacles et des fêtes mondaines et le bonheur qu'elle goûterait à partager avec elle les joies bruyan tes qui charmaient sa vie. Elle fit briller à ses yeux les bijoux, les toilettes élégantes qu'elle avait eu soin d'apporter; enfin, elle parvint à ébranler tellement le
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projet de la convalescente, qu'elle se flattait de l'entraîner avec elle dans le Sud et dans le monde, dès que ses forces pourraient le lui permettre.
La sœur de la Providence qui avait soigné la malade écrivait plus tard :
« En apprenant les dispositions de cette jeune personne à qui elle portait un vif intérêt, sœurFrançois- Xavier prit à la hâte son châle etses sabots, et, bienque sa santé si délicate lui permît à peine de quitter la chambre, elle sortit avec une vivacité dont je ne la croyais pas capable, et me dit de la suivre. Je ne le pouvais qu'avec peine, tant elle marchait rapidement; j'étais toujours en arrière, et quelquefois il me fallait courir pour la rejoindre. Le temps était très froid, les chemins raboteux et glacés. Sœur François-Xavier perdit un de ses sabots, elle ne parut pas s'en apercevoir. Je le relevai, mais elle ne voulut pas s'arrêter pour le reprendre avant d'être arrivée. « Qu'importe? « disait-elle, allons vite. Il y a là, sur le bord dupréci- « pice, une âme pour laquelle Notre-Seigneur a ré- « pandu son sang précieux. Il faut sauver cette âme ! » Elle eut avec la jeune malade un long entretien où elle lui fit si bien voir les dangers auxquels elle s'exposerait en imitant la vie mondaine de sa sœur, que, de cet instant, elle ne songea plus qu'à se donner entièrement à Dieu. Dès le lendemain, elle se fit conduire en voiture à Sainte-Marie, où elle mourut après deux ans de profession. »
Pendant les quelques mois qu'Irma passa dans la maison des sœurs à Vincennes, pour remplacer une sœur malade, elle se dirigea un jour vers la partie de la ville nommée par les créoles : « Village des Français, » où elle désirait voir quelques personnes.' Elle apprit qu'il y avait des malades dans le voisinage et se fit conduire dans leurs maisons. Parmi ceux qu'elle alla visiter, une jeune fille de dix-huit ans, atteinte de consomption, ne se doutait nullement du danger qui la menaçait, et vivait, par rapport à son salut, dans une coupable négligence. Irma lui parla d'une manière si touchante du bonheur de souffrir pour Dieu et des grands mérites qu'elle pourrait acquérir quand elle serait en grâce avec lui, que ses douces et affectueuses paroles pénétrèrent jusqu'au cœur de cette jeune fille. Dès le lendemain, elle fit sa confession, et, peu de jours après, elle termina saintement sa vie.
Il y avait près dé Sainte-Marie-des-Bois une vieille luthérienne qui avait une grande vénération pour la sœur François-Xavier, et en même temps une si grande confiance, qu'elle lui faisait connaître non seulement ses actions, mais aussi ses fautes. Un jour, elle lui avoua que, les dindons de la communauté s'étant égarés, elle les avait fait entrer dans sa cour, ■ et les avait mangés les uns après les autres; mais, comme c'était dans l'intention d'empêcher qu'on ne les dérobât, et qu'elle en faisait l'aveu, elle ne voulu!
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jamais comprendre que c'était un vol. Pendant longtemps Irma l'instruisit des dogmes de la religion catholique, et la pressa en vain de recevoir le baptême. Toutes ses instructions, tous ses efforts semblaient devoir rester inutiles. Enfin, sa persévérance et ses prières obtinrent leur récompense : la luthérienne fit son abjuration, reçut les sacrements avec beaucoup de foi, et mourut en bénissant celle à qui, après Dieu, elle devait ce bonheur. Comme on plaisantait un peu la sœur sur sa prosélyte : « C'est vrai, dit-elle, la bonne femme a gagné le ciel à bon marché, elle a même emporté nos dindons avec elle en paradis ! »
Irma écrivait un peu après:
« Je viens d'avoir la douce consolation d'apprécier le pouvoir de la Sainte Vierge pour obtenir des grâces de conversion. Une personne qui avait vécu depuis son enfance dans l'état du péché mortel récitait cependant tous les samedis le chapelet en l'honneur de la Sainte Vierge et portait sa médaille miraculeuse. Animée par un sentiment de foi et de confiance, elle est allée recevoir son scapulaire. O bonté de Marie pour les pauvres pécheurs ! trois jours après, cette âme, si longtemps infidèle, s'est enfin laissé vaincre par la grâce, et se montre aujourd'hui pénétrée de reconnaissance et de ferveur. Le missionnaire qui a entendu sa confession générale est persuadé que c'est à la pratique du chapelet que cette pauvre âme devra son salut. »
Sœur François-Xavier, qui demandait partout des prières, oubliait cependant parfois de nommer spécialement à Dieu les pécheurs qui lui étaient recommandés à elle-même. Un prêtre de Terre-Haute venait souvent lui réclamer des prières pour le salut de certains pécheurs endurcis de sa congrégation. « J'ai, lui disait-il, beaucoup de vieux serpents sous les roches ; récitez pour eux les mille Ave, afin que Dieu touche leurs cœurs, car, pour moi, je n'y puis plus rien. » Elle promettait de prier, de faire prier, puis quelquefois elle oubhail ; et cependant le bon prêtre revenait un peu après pour la remercier et se réjouir avec elle des conversions obtenues. C'était alors avec bien de l'humilité et de la confusion qu'elle faisait l'aveu de sa faute et refusait des remerciements qu'elle n'avait pas mérités. Notre-Seigneur voulait bien agir envers elle comme il le faisait pour une de ses saintes, à qui il accordait les grâces qu'elle avait Vintention de demander.
Si Irma s'employait surtout à procurer le bien des âmes, elle ne négUgeait pas cependant de rendre tous les services temporels qui étaient en son pouvoir, les considérant comme un moyen de porter à Dieu ceux
, dont elle s'occupait.
; Un jour, elle apprit qu'une malade, assez éloignée du village, avait besoin de consolations, et, ne trou-
. vant pas de conducteur pour la voiture de la communauté, elle prit une sœur avec elle et se chargea
de conduire elle-même le cheval, ou pliitùt elle se confiait à son instinct et le laissait aller partout où il voulait. La route était mauvaise, on passait pardessus des troncs d'arbres et on ne sortait d'un bourbier que pour retomber dans un autre. Près de la maison de la malade, les rênes lui échappèrent de la main et entortillèrent si bien les jambes du cheval, qu'il alla tomber dans une flaque d'eau. La compagne d'Irma n'était pas plus habile qu'elle; aussi toutes deux poussaient des cris et récitaient des prières, pour demander de l'aide à Dieu et aux hommes. Roquet, le mari de la femme qu'elles allaient soigner, se trouva heureusement à peu de distance ; il entendit leur voix, et, avec le secours d'un voisin, il parvint à les retirer du mauvais pas où elles s'étaient engagées. Irma accomplit sa charitable mission et ne se souvint de sa frayeur que pour en "rire avec ses compagnes.
Les choses impossibles ne l'arrêtaient même pas.
Elle ne connaissait rien à la médecine. Un jour qu^ la sœur de l'infirmerie était absente, on l'avertit qu'une femme venait chercher un remède pour son mari, atteint d'accès de fièvre, lui demandant s'il fallait la renvoyer. « Non, non, dit-elle, pas du tout, cette femme partirait mécontente; je vais lui composer une potion; » et, prenant deux morceaux de sucre et autant de gomme : « Faites dissoudre dans telle quantité d'eau fraîche, lui dit-elle, et que votre mari en .prenne un demi-verre matin et soir, cela lui fera du
bien. » Cette femme partit enchantée. Peu de jours après, elle revint à la communauté demander de l'ouvrage pour son mari; sa fièvre avait été coupée par la potion de la sœur, et il était parfaitement guéri.
Une des anciennes novices de sœur François-Xavier écrivait :
« Ce qu'elle faisait elle-même, elle le faisait faire aux autres. On l'a vue cent fois envoyer les sœurs enseigner des sciences qu'elles n'avaient jamais étudiées, et essayer de faire des choses impossibles. Parfois on réussissait, on échouait aussi ; mais la bonne sœur était là, toujours aussi calme que de coutume, pour tout réparer. Bien que chargée de plusieurs choses à la fois, elle ne s'agitait jamais et se tirait ingénieusement d'affaire, au grand étonnement de celles qui la voyaient. »
On se souvient peut-être qu'en France Irma avait un attrait particulier pour prendre soin des petits garçons. Elle n'avait pas perdu ce penchant en Amérique, et son plus grand bonheur était de se trouver au milieu d'eux.
'^ Elle écrivait :
I « Notre bonne supérieure est aujourd'hui à Vin-
' cennes, afin d'ouvrir notre Orphan asylum (1) pour les
garçons (2). » Avoir de petits orphelins était le rêve de
(1) Orphelinat.
(2) C'est le premier qu'il y ait eu dans l'Indiana. Le choléra avait enlevé tant de parents, qu'il fallut avoir pitié desjpetits enfants. Le bon Dieu aida, ils étaient à lui.
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ma jeunesse; aussi mère Théodore suppose qu'il sera très difficile de me garder à Sainte-Marie-des-Bois, surtout si Monseigneur exécute un projet qui m'est encore plus doux : celui de nous confier de petits nègres à instruire. Elle prétei/d qu'on sera obligé de faire un chemin de fer entre Sainte-Marie et Yincennes pour que j'aille fréquemment leur rendre visite ; c'est une grande pitié à mon âge d'avoir encore de telles faiblesses. »
Et un peu plus tard :
« Nos petits garçons vont très bien ; nous en avons une quarantaine. Ils prient Dieu pour vous avec une grande ferveur. Je ne sais quand nous commencerons notre école pour les nègres. Je trouve peu de gens à vouloir m'aider. Les pauvres nègres ne sont guère en honneur dans ce pays-ci. Cependant, j'ai deux postulantes qui se sont proposées pour cette œuvre ; nous prendrons le Père Claver pour notre patron. »
Et peu de mois après :
« Enfin, mes désirs vont être accomplis. Monseigneur (1) va commencer une classe pour les nègres et leur bâtir une église. Le docteur Batty, médecin français, donne une partie de l'argent nécessaire. Un prêtre du diocèse de Saint-Brieuc doit être le chapelain ; la classe sera tenue par nos sœurs, et bientôt, je l'espère, ces pauvres nègres deviendront catholiques. »
(1) De Saint-Palais.
A l'époque où Irma alla passer quelques mois à Vincennes, les sœurs y occupaient deux maisons. Elle choisit pour sa résidence celle de l'orphelinat, qui était encore si pauvre qu'on y manquait parfois du nécessaire ; cette raison eût été suffisante pour qu'elle lui donnât la préférence ; mais, de plus, elle y trouvait l'avantage de demeurer journellement près de ses chers petits garçons. Tous se pressaient autour d'elle, chacun voulant lui faire voir combien il savait de catéchisme ou de prières. De son côté, elle demandait à ces pauvres enfants de lui raconter tout ce qu'ils connaissaient de leur vie. Elle montrait tant d'intérêt à leur récit, que c'était pour eux un plaisir de lui dire l'histoire de leurs jeunes années. Ils ne l'oublièrent pas après son départ ; souvent ils parlaient d'elle et de leur désir de la revoir.
Un des habitants avait offert sa voiture à la sœur pour aller visiter la cathédrale de Vincennes, dont, à cette époque, la communauté se trouvait très éloignée. Une des sœurs avait été désignée pour l'accompagner ; mais il restait une autre place. Irma appela un pauvre petit bossu qui marchait avec peine et ne pouvait jamais accompagner les autres enfants à l'église ou à la promenade. Elle le fit asseoir près d'elle, le mena visiter la cathédrale, lui faisant réciter ses prières, lui expliquant les tableaux; puis elle le fit reconduire en voiture à l'asile, où elle retournait elle-même à pied. Le petit bossu, heureux et fier, riait de la ja-
lousie de ses camarades, qui l'appelaient le monsieur. Les sœurs mêmes plaisantèrent un peu sœur François- Xavier de son choix, en lui exprimant le regret de n'avoir pas une bosse qui eût attiré ses préférences.
A Sainte-Marie, pas un des jeunes garçons du village n'aurait changé de résidence sans venir lui faire ses adieux. Elle trouvait toujours le temps de les recevoir. Elle leur donnait de bons avis, des livres, des médailles.
Un jour qu'elle était au lit, avec une forte migraine, une famille qui partait pour la Californie vint demander à lui faire ses adieux. On n'osa pas la congédier sans en avertir la sœur. Elle souleva sa tête, se frotta les yeux, pour essayer de les tenir ouverts :« Oh I oui, ditelle, mon Lorenzo, ma Lucy, il faut que je les voie, que je leur parle, pour m'informer s'ils ont été à confesse. Donnez-moi des images, des médailles... » Elle semblait oublier ses souffrances, pour ne s'occuper que des intérêts de cette famille, qui fit naufrage en se rendant en Californie. On croyait que tous avaient péri; mais, six ans après, on reçut à Sainte- Marie une lettre de Lorenzo ; il écrivait pour s'informer des nouvelles de son ancienne institutrice (1).
(1) Elvire, qui alla rejoindre sa sœur à Sainte-Marie-des-Bois, écrivait plusieurs années après la mort d'Irma : « Un jour je fus surprise de voir un homme, âgé d'environ trente ans, s'arrêter sans me parler et me regarder fixement, ce qui n'est pas l'usage des Américains envers les femmes. J'ai su plus tard que c'était le petit Siméon, dont Irma parle dans une de ses lettres. Il
La mère Théodore disait en riant : « Pour savoir quand je devrai faire administrer sœur Saint-François, je lui enverrai dire : Il y a un garçon en bas qui désire vous parler. Si elle ne répond pas : Quil monte, sans doute elle sera au plus mal, et il faudra se hâter de lui envoyer un prêtre. »
Un jour arriva pourtant où la sœur François-Xavier dut faire céder à une conviction intime cet attrait qui la portait vers ses frères de toute nation et fit pencher la balance en faveur de son propre sexe. Ce fut lorsque M. Dupontavice s'adressa à la maison de Sainte-Marie-des-Bois pour obtenir des religieuses et leur confier son école de garçons. Il écrivait à la sœur François-Xavier : a J'ai quelquefois parlé à notre évêque d'un rêve que je prie Dieu de réaliser : c'est que nos garçons et nos filles, à Madison, soient confiés aux sœurs de la Providence. Si je peux voir cela avant de mourir et de fermer les yeux jusqu'au jour de la résurrection générale, je serai heureux et j'espérerai la fidélité future des générations de notre chère Indiana. »
Un peu après il écrivait encore : « Nos lettres se sont croisées. Vous disais-je que j'ai enfin remporté la victoire, et que la mère Théodore m'a promis des
m'avait trouvé un air de ressemblance avec son ancienne institutrice, et n'avait pas voulu continuer la route sans regarder au moins quelques instants celle qui la lui rappelait et s'informer qui je pouvais être. »
sœurs de la Providence pour élever mes garçons ? Oh ! c'est la Sainte Vierge qui m'a obtenu cette faveur. Je vais avoir dans quelques années de petits messieurs aussi pieux que mes petites demoiselles. Priez donc et faites prier afin que je puisse me procurer de l'argent pour établir d'une manière permanente les écoles de mes enfants ; que non seulement les miens , mais encore tous ceux de notre diocèse, soient guidés par les sœurs de la Providence dans les voies de la religion et de la piété. Si vous aviez entendu avec quelle éloquence je plaidais la cause de mes garçons! Sœur Marie-Joseph m'admirait, Monseigneur riait, et la mère Théodore se rendait. »
M. Duponlavice avait interprété d'une manière trop conforme à ses désirs les intentions de la mère Théodore en faveur de ses futurs écoliers, quand il croyait qu'elle avait cédé à ses vives et pressantes solhcitations. Elle s'était seulement engagée à consulter les sœurs et à prendre leur avis sur un point qui eût été une infraction à la règle , les religieuses de la Providence ne devant se charger que des écoles de jeunes filles, à moins d'une nécessité absolue. »
Irma dut faire savoir au curé de Madison la décision des sœurs ; elle lui écrivait :
M Vous connaissez assez notre mère pour savoir que son zèle ne recule devant aucun sacrifice personnel, et que son cœur devance ses actions quand il s'agit d'obliger. Si donc elle me charge de vous dire
qu'il lui est impossible d'accepter votre école de garçons, soyez sûr qu'il lui en coûte de détruire vos pieuses et si chères espérances. Vous savez que notre mère vous avait promis de parler à ses filles de votre désir. Eh bien, partout où elle a passé, nos sœurs ont montré la répugnance la plus positive à ce que notre congrégation se chargeât d'une école de ce genre, vu que cette bonne œuvre n'est pas suivant nos usages, et qu'il y a encore bien des lieux dans l'Indiana où les petites filles n'ont pas l'avantage d'avoir des sœurs.
«Elle est revenue bien souffrante de Fortwayne, mais je crois qu'elle aime mieux être malade que d'avoir à vous annoncer une détermination qui va vous affliger, et de répondre par un refus à une confiance qui nous est bien précieuse. Moi-même je pourrais dire aujourd'hui comme certain empereur romain : « Je voudrais ne pas savoir écrire. »
« Vous l'avouerai-je, mon cœur pleurait bien haut lorsque ma conscience m'a fait dire : ma conviction est que nous ne devons pas accepter les garçons. Moi qui les aime tant ces pauvres enfants ! Nous pouvons au moins faire une neuvaine aux cœurs si inventifs et si tendres de Jésus et de Marie, afin qu'ils leur procurent une éducation chrétienne. »
M. Dupontavice répondait à cette lettre qui venait briser un de ses plus chers projets :
«... Quoi! mes désirs, mes espérances de sept an-
nées, que je croyais couronnés, sont encore déçus ! Je n'ai pas honte de vous l'avouer, mes yeux sont baignés de larmes.
« Leur maison était préparée près de celle de vos sœurs (1). Hier j'étais heureux. Ohl oui, priez le cœur inventif de Jésus, ce cœur qui a fait jaillir son épouse de son sacré côté, de m'envoyer d'autres filles de cette sainte Église pour élever ces jeunes plantes, si précieuses à son amour ! »
(1) De Sainte-Marie-des-Bois, qui, à Madison, prenaient soin des ieunes tilles.